Tiré de Entre les lignes et les mots
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Au cours des 12 derniers mois, le mouvement des enseignant·es iranien·nes a été l’une des mobilisations syndicales et civiques les plus persistantes du pays. Malgré une forte sécurisation, les enseignant·es ont continué à manifester pour leurs droits du travail et l’amélioration du système éducatif. Leurs revendications – qui vont de meilleures conditions de travail et de la justice éducative à la libération de leurs collègues emprisonné·es et à la reconnaissance du droit de se syndiquer – reflètent les aspirations fondamentales de la société iranienne. Au lieu d’y répondre, la République islamique a intensifié la répression sécuritaire, arrêtant, emprisonnant, licenciant ou exilant des dizaines d’enseignant·es militant·es. Ce rapport passe en revue les principaux développements de l’année écoulée, les revendications fondamentales du mouvement et la réponse de l’État.
Contexte
Au cours des dernières décennies, les syndicats d’enseignant·es se sont progressivement constitués et coordonnés malgré l’absence d’autorisation officielle et la pression exercée par l’État. Le Conseil de coordination des associations professionnelles des enseignant·es iranien·nes a servi de plaque tournante nationale pour les syndicats locaux et, depuis le milieu des années 2010, a joué un rôle central dans l’organisation des manifestations.
Les revendications principales ont porté sur l’amélioration des conditions de vie, le financement équitable de l’enseignement public conformément à l’article 30 de la Constitution (enseignement gratuit et universel), le droit à la liberté d’association et la fin des poursuites judiciaires contre les activités syndicales.
Ces revendications se sont intensifiées lors des rassemblements nationaux et des grèves courtes de 2018 et 2021. Historiquement, l’État a combiné des promesses partielles et la répression. Lors du soulèvement « Femme, vie, liberté » de 2022, de nombreuses et nombreux enseignants ont subi des pressions pour avoir soutenu les manifestations, suivies d’une nouvelle vague d’actions contre les militants syndicaux.
Évolution au cours de l’année écoulée
Malgré la sécurisation omniprésente imposée par la République islamique, les enseignant·es des villes de tout le pays ont continué à manifester. En mai 2024, Sanandaj a organisé des élections syndicales, signe de la poursuite du mouvement syndical au Kurdistan, mais les forces de sécurité et les autorités administratives ont rapidement engagé des poursuites contre les organisateurs/organisatrices et les membres nouvellement élu·es. Au cours des mois suivants, les provinces occidentales, en particulier le Kurdistan, Kermanshah et Ilam, ont signalé des dizaines de mesures punitives pour des activités syndicales ou des manifestations de solidarité, notamment des licenciements, des exils internes, des suspensions et des départs à la retraite forcés. Le syndicat des enseignant·es de Kermanshah a condamné ces décisions, les qualifiant d’illégales et préjudiciables à l’avenir de l’éducation.
Les tribunaux ont intensifié la pression en prononçant des peines lourdes. En janvier 2025 (Dey 1403), Kokab Bodaghi-Pegah, enseignante à Izeh, a été condamnée à six ans de prison pour avoir participé à des rassemblements syndicaux, ainsi qu’à une rétrogradation, à des suspensions répétées et à d’importantes réductions de salaire. À Arak, le directeur adjoint Abolfazl Khorran a été arrêté après s’être brièvement rendu sur la tombe d’un manifestant tué en 2022, puis condamné à cinq ans et un jour de prison pour « insulte au sacré », ainsi qu’à une suspension d’un an ; il est toujours détenu à la prison d’Arak sans permission médicale. Ces affaires illustrent la criminalisation continue des voix indépendantes. De l’aveu même du ministère de l’Éducation, plus de 300 enseignant·es ont été licencié·es depuis les manifestations nationales de 2022 – un chiffre probablement sous-estimé tandis que les responsables ont refusé tout dialogue constructif avec les syndicats indépendants.
Aux alentours de la Journée des enseignant·es 2025, les autorités ont réprimé des rassemblements prévus à Téhéran et dans d’autres villes. Le militant chevronné Mehdi Farahi-Shandiz a été arrêté lors d’un rassemblement à Téhéran le 30 avril 2025 (11 Ordibehesht 1404). Des rapports provenant de plusieurs provinces ont fait état d’autres convocations et de brèves détentions, la plupart des enseignant·es ayant été libéré·es sous caution. Le porte-parole du Conseil de coordination, Mohammad Habibi, a déclaré que cette tendance montre que les politiques répressives du treizième gouvernement restent inchangées.
L’été a été marqué par une rafle sans précédent. Le 15 septembre 2025 (25 Shahrivar 1404), les forces de sécurité ont fait irruption lors d’une réunion extraordinaire du Conseil de coordination à Shahreza (province d’Ispahan) et ont arrêté les 18 enseignant·es présent·es, dont Mohammad Habibi, Rasoul Bodaghi, Hamid Rahmati et Manouchehr Aghabeigi. La plupart ont été libéré·es en quelques heures, mais Masoud Farikhteh, un enseignant d’Eslamshahr condamné à une peine finale de cinq ans en août 2025 (Mordad 1404), a été maintenu en détention. Son transfert à la prison, menotté et enchaîné, traité comme un « criminel dangereux », a suscité l’indignation et la solidarité. Le Syndicat national de l’éducation du Royaume-Uni a condamné cette descente et exigé la libération inconditionnelle de Farikhteh.
Le bilan humain s’est alourdi. La prisonnière d’opinion Somayeh Rashidi, arrêtée en mai 2025 (Ordibehesht 1404) pour avoir scandé des slogans de protestation, est décédée à la prison de Qarchak le 24 septembre 2025 (3 Mehr 1404) après s’être vu refuser des soins médicaux ; quelques jours plus tôt, Jamileh Azizi était décédée dans le même établissement après avoir délibérément retardé son traitement. En réponse, Farahi-Shandiz a entamé une grève de la faim illimitée le 26 septembre 2025 (5 Mehr 1404), exigeant des quartiers sécurisés pour les femmes détenues politiques, la libération des personnes gravement malades et la garantie de soins médicaux, attirant une fois de plus l’attention du public sur les coûts supportés par les éducateurs/éducatrices emprisonné·es.
Campagnes civiques et solidarité
Au-delà des manifestations de rue et des grèves, les campagnes civiques ont été une caractéristique marquante de cette année. En réponse à la détérioration des conditions de détention, le Conseil de coordination a lancé une campagne de « soutien aux prisonnier·es » qui a suscité une large participation. Lancée après l’agression des prisonnier·es politiques à Evin en octobre 2022 (Mehr 1401), elle a recueilli près de 2 500 signatures d’enseignant·es, de familles en quête de justice, de militant·es syndicaux, féministes et étudiant·es, ainsi que d’artistes. Le porte-parole Mohammad Habibi a déclaré que la forte participation des citoyen·nes ordinaires aux côtés de personnalités publiques montre que le soutien aux prisonnier·es est devenu une exigence éthique et sociale largement partagée. Dans son rapport final, le Conseil a souligné qu’un changement durable nécessite un pouvoir social ancré dans la solidarité et les liens entre les mouvements – des campagnes comme celle-ci peuvent semer les graines d’alliances plus larges.
La solidarité s’est également renforcée entre les enseignant·es et d’autres forces civiques. Les syndicats ont apporté un soutien notable : le Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran a condamné la peine de prison infligée à Masoud Farikhteh, arguant que le travail professionnel et civique d’éducateurs comme lui fait progresser l’éducation et la justice sociale et ne constitue pas un crime. Fort de sa longue expérience en matière de résistance aux décisions injustes, le syndicat a déclaré que le fait de faire taire les voix qui réclament justice sert les intérêts de la classe dirigeante plutôt que ceux du public, et il a appelé à la libération immédiate de Farikhteh et à la défense des droits des enseignant·es par des organisations indépendantes.
Le corps enseignant universitaire a apporté son soutien à plusieurs reprises aux enseignant·ês. À l’université du Kurdistan, les professeur·es ont publiquement soutenu les éducateurs/éducatrices de la province, notamment en se joignant à une « marche de protestation » familiale largement médiatisée en faveur des enseignant·es condamné·es. Comme l’a fait remarquer un analyste des mouvements sociaux, lorsque les professeurs·e, qui font partie de la classe intellectuelle, soutiennent ouvertement les enseignant·es, elles et ils affirment la nécessité d’une unité sociale ; de tels alignements peuvent marquer des moments décisifs où diverses forces sociales mettent de côté leurs divisions et jettent les bases d’un large bloc de protestation. En bref, le mouvement des enseignant·es a dépassé l’isolement sectoriel et est devenu un centre reliant diverses luttes sociales.
La censure et le rôle du Conseil dans les médias
Dans les médias officiels iraniens, les voix des enseignant·es – et la couverture médiatique de leurs manifestations sont soumises à la censure ou à l’indifférence. La répression systématique des organisations indépendantes signifie également que les médias rapportent rarement les déclarations, les sit-in ou les rassemblements des enseignant·es. Dans ce contexte, les chaînes Telegram ont fonctionné comme des médias indépendants alternatifs, et le Conseil de coordination les a utilisées efficacement. La chaîne Telegram du Conseil sert de moyen de communication officiel pour les déclarations, les appels à l’action et les lettres ouvertes.
Son contenu couvre la politique éducative, les questions culturelles et les droits du travail. Elle publie des commentaires critiques sur l’enseignement et les défis culturels qui y sont liés, tout en documentant de manière systématique les arrestations, les décisions de justice et les revendications syndicales. Lorsque des enseignant·es sont détenu·es ou condamné·es pour leurs activités syndicales, la chaîne enregistre les détails et proteste contre ces mesures, veillant à ce qu’elles ne passent pas inaperçues.
Compte tenu de la censure d’Internet et du filtrage par l’État, rester actif sur Telegram est en soi un moyen de contourner les restrictions, largement utilisé par les militant·es pour toucher leur public. Avec plus de 18 000 abonné·es, la chaîne du Conseil permet aux enseignant·es de tout le pays d’accéder directement aux actualités du mouvement et de partager leur propre récit. De cette manière, la censure officielle et les tentatives de museler la voix des enseignant·es sont en partie contrecarrées : la chaîne enregistre et amplifie les protestations, les grèves et la répression afin que les revendications syndicales ne soient pas étouffées par la propagande de l’État.
Revendications principales et réponse de l’État
Les principales revendications du mouvement sont restées les mêmes, axées sur les droits du travail et les droits civiques, mais les déclarations sont devenues plus fermes et ouvertement politiques à mesure que la répression s’intensifiait. Les enseignant·es ne réclamaient plus seulement des augmentations salariales ou des réformes juridiques attendues depuis longtemps ; elles et ils exigeaient la fin de l’État sécuritaire dans l’éducation. Le syndicat des enseignant·es de Kermanshah a présenté cinq revendications urgentes :
* Annulation immédiate des décisions injustes à l’encontre des enseignant·es (licenciements, exil interne, suspensions, départs à la retraite forcés), réintégration dans leurs fonctions et rétablissement de leur dignité.
* Reconnaissance du droit des enseignant·es à mener des activités syndicales en vertu de la Constitution et des conventions internationales ; la formation de syndicats indépendants et la manifestation pacifique sont des droits légaux que l’État doit respecter.
* La fin des approches sécuritaires de l’éducation et du travail, remplacées par le dialogue et l’engagement ; les écoles doivent être exemptes de menaces et d’intimidations, et les responsables doivent négocier avec les représentant·es syndicaux plutôt que de monter des dossiers contre les enseignant·es critiques.
* Le respect des enseignant·es en tant que piliers du développement et de la justice sociale, avec des garanties de sécurité de l’emploi ; aucun·e enseignant·e ne devrait être confronté·e à l’insécurité de l’emploi pour avoir défendu ses droits.
* Un espace juridique permettant aux syndicats d’enseignant·es indépendants d’agir en tant que véritables représentant·es des éducateurs/éducatrices ; sans syndicats forts et indépendants, il est impossible de faire progresser les droits du travail au sein des structures de pouvoir existantes.
À cela s’ajoute une exigence humanitaire urgente : la libération de tous et toutes les enseignantes emprisonnées et la fin des poursuites contre les militant·es syndicaux. La recrudescence des arrestations et des peines de prison – depuis les affaires antérieures comme celles d’Esmail Abdi et Mohammad Habibi jusqu’aux plus récentes comme celles de Masoud Farikhteh et Mehdi Farahi-Shandiz – a profondément bouleversé la communauté éducative, faisant de la liberté de ces éducateurs/éducatrices une cause commune.
Conclusion
Au cours de l’année écoulée, la pression exercée par l’État s’est intensifiée : lourdes condamnations judiciaires, licenciement et exil de dizaines d’enseignant·es, en particulier dans les provinces où les manifestations étaient les plus actives, et répression des rassemblements et assemblées indépendants. Pourtant, les enseignant·es n’ont pas cédé. Elles et ils ont poursuivi leurs initiatives, allant de déclarations et lettres ouvertes à des campagnes de signatures et des sondages internes au syndicat. Plus que jamais, le mouvement des enseignant·es s’est associé à d’autres forces sociales et, selon de nombreuses et nombreux observateurs, est devenu une « voix de la liberté, de la conscience et de la justice », une voix qu’aucun décret ne peut faire taire. La solidarité des travailleurs/travailleuses, des retraité·es, des universitaires, des artistes et des familles en quête de justice montre que les revendications des enseignant·es ne sont pas seulement sectorielles, mais fondamentales pour le développement et la justice sociale dans l’Iran d’aujourd’hui.
https://en.radiozamaneh.com/37257/
Traduit par DE
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