Le 8 septembre, Netflix lançait de son côté la cinquième saison de Fauda, créée par Lior Raz et Avi Issacharoff. Onze épisodes qui se déroulent principalement en 2025 et qui reviennent également, dans deux épisodes, sur le 7 octobre 2023. La série retrace le traumatisme israélien et place la vengeance, la peur et la douleur des personnages israéliens au cœur de son récit.
Naza dévoile les mécanismes de mise à mort à Gaza. Il donne la parole à des Israéliens qui acceptent de regarder en face ce que leur propre pays fait à Gaza. Fauda, devenue un phénomène mondial, offre au contraire, dans sa cinquième saison, tous les ressorts d’une propagande décomplexée. À première vue, tout semble donc opposer les deux œuvres. Naza abîmerait l’image d’Israël en exposant ses actes, tandis que Fauda la protégerait en mettant au premier plan ses souffrances, ses traumatismes et sa quête de vengeance. Mais cette lecture serait trop simpliste. Il existe une forme de propagande plus habile encore que le mensonge. C’est l’image absente. C’est le silence.
Dans Fauda, le 7 octobre est présent. Gaza, en revanche, demeure largement hors champ. Or l’histoire racontée se situe deux ans après le massacre du 7 octobre, à un moment où Gaza est devenue le théâtre d’une destruction massive. Des milliers de Palestiniens ont été tués, des quartiers entiers détruits, des hôpitaux et des écoles frappés, des familles déplacées et des enfants mutilés. La guerre de Gaza constitue pourtant l’arrière-plan historique évident de cette période. Dans la série, elle apparaît à peine. Un critique du Forward a précisément relevé cette contradiction en soulignant que la saison 5 n’hésite pas à regarder le 7 octobre, tout en faisant largement abstraction de la guerre qui lui a succédé et de ses conséquences pour les Palestiniens de Gaza.
Cette absence mérite d’être interrogée. Pourquoi montrer avec autant de force les traumatismes israéliens et presque pas les conséquences de la guerre sur les Gazaouis ? Pourquoi le 7 octobre devient-il une expérience humaine et psychologique, alors que les deux années qui suivent semblent presque disparaître du récit ?
La question vaut également pour ceux qui ont fabriqué cette série. Comment des acteurs, des scénaristes, des techniciens, israéliens comme palestiniens, peuvent-ils accepter de participer à une œuvre qui ignore l’autre souffrance, alors que durant le tournage de la série, Gaza subissait l’horreur ? On peut invoquer l’argument qu’un acteur n’est pas nécessairement son personnage et un technicien n’est pas nécessairement responsable du scénario. Mais il est parfaitement légitime, pour un observateur et un critique, de poser la question du choix moral que représente une telle participation.
Après tout, Fauda n’est pas une œuvre quelconque. Elle se revendique comme réaliste, et ses créateurs connaissent intimement l’armée, le renseignement et les ressorts du conflit. Ils ont même réécrit la cinquième saison après le 7 octobre pour intégrer cet événement à leur récit. Ils savaient donc parfaitement dans quel contexte historique ils travaillaient. Le tournage s’est déroulé à quelques kilomètres seulement de l’horreur. Le bruit des bombes, les images de Gaza dévastée diffusées chaque jour, les récits des morts et des destructions ne pouvaient leur être étrangers. Et pourtant, tout cela semble avoir franchi la frontière la plus étanche de la série, celle qui sépare la réalité du scénario.
Une autre question devient inévitable. Entre les créateurs de Naza et ceux de Fauda, lesquels sont les plus moraux ? Lesquels sont les plus courageux ? Lesquels sont les plus humains et les plus intègres ?
La réponse n’est peut-être pas celle que l’on imagine. Naza expose Israël. Il donne la parole à des Israéliens qui témoignent de ce qu’ils ont vu et parfois contribué à faire. Il prend donc le risque d’affaiblir l’image internationale de leur pays. Fauda, elle, protège beaucoup plus efficacement le récit israélien en montrant sa souffrance tout en laissant largement hors champ celle de Gaza.
Mais paradoxalement, c’est peut-être Naza qui sert le mieux Israël. Un pays ne se renforce pas en cachant ses crimes. Il se renforce lorsqu’il accepte de les regarder. Ceux qui dénoncent les dérives de leur pays peuvent parfois contribuer davantage à sa survie morale que ceux qui s’emploient à les rendre invisibles.
Là est toute l’ironie de ces deux œuvres. Fauda, conçue comme une série capable de renforcer le récit israélien, pourrait finalement lui rendre un mauvais service. Naza, au contraire, pose une question beaucoup plus dangereuse pour Israël, mais peut-être beaucoup plus salutaire. Que devient un pays lorsqu’il ne supporte plus de regarder ce qu’il fait ?
Entre Fauda et Naza, lequel sert donc mieux Israël ? Celui qui protège son image ou celui qui ose lui montrer son miroir ?
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Fauda est un mot arabe qui signifie « chaos ». Entré dans le langage militaire israélien, il est devenu si familier que certains soldats de Tsahal ignorent même son origine. Cette ignorance prend une valeur symbolique que l’on retrouve dans l’esprit même de la série. La souffrance humaine n’est pas universelle. Elle est exclusivement juive !
Les agents israéliens de Fauda parlent arabe, se déguisent en Arabes et infiltrent les groupes palestiniens. Ils connaissent leur langue, leurs codes et leur quotidien. Mais jamais ils ne semblent reconnaître dans la souffrance de l’autre une part de leur propre humanité. Ils ont pourtant tant de choses en commun. Une langue, une terre, des familles, des morts et des peurs. Une seule chose les sépare, le sentiment de supériorité des uns sur les autres. Ce qui est le fondement même de toute idéologie fasciste comme le sionisme.
C’est là que réside le véritable chaos de Fauda, celui d’un récit qui refuse de voir l’autre comme son égal. À force de regarder les Palestiniens comme une menace plutôt que comme des êtres humains qui ont droit à la dignité et à la liberté, Fauda finit par perdre ce qu’elle revendique pourtant depuis ses débuts, le réalisme. Et lorsqu’une œuvre consacrée à un conflit ne reconnaît plus l’humanité de ceux qu’elle met en scène comme adversaires, ce n’est plus seulement sa crédibilité qui vacille. C’est sa légitimité morale.
Mohamed Lotfi
13 septembre 2026
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