Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/08/12/entre-feminisme-et-panafricanisme/
12 août 2026
J’ai lu le projet de Charte africaine sur la famille, la souveraineté et les valeurscomme on lit une lettre écrite par quelqu’un·e en qui on avait autrefois confiance. Pendant des pages entières, j’ai hoché la tête, j’ai même souri. Puis je suis tombée sur le passage qui concernait mon propre corps, et j’ai compris ce que ce document avait fait : il avait agrafé ensemble deux principes fondamentaux de ma vie que je pensais complémentaires, de sorte que pour conserver l’un, je devrais renoncer à l’autre. J’ai toujours pensé que mon panafricanisme donnait un sens et une légitimité à mon féminisme. Cette charte contredit cette idée.
Je suis panafricaniste. Je suis également féministe. La charte est conçue de telle manière que ces deux concepts ne peuvent cohabiter.
Laissez-moi vous parler de ce qui m’a particulièrement marqué. Lorsque la Charte aborde la question de l’alimentation, elle a raison. L’article 8 demande aux États africains de protéger les semences indigènes, de refuser les semences génétiquement modifiées non contrôlées, de cesser de criminaliser les systèmes de semences gérés par les agriculteurs/agricultrices qui nourrissent ce continent depuis des millénaires, et d’y consacrer des moyens financiers concrets — 10% des dépenses agricoles. Lorsqu’elle aborde la question des ressources naturelles, elle a encore raison : il faut supprimer les barrières tarifaires et non tarifaires au commerce intra-africain pour remédier à l’instabilité et à la lenteur de la croissance économique ; il faut cesser d’exporter des matières premières pour les racheter ensuite sous forme de produits finis. L’article 9 évoque le piège de la dette et notre dépendance à l’égard de la vente de matières premières non transformées. Même sa critique de la manière dont les traités sont élaborés — les séances tardives, les documents imposés aux délégations dans des langues et selon des délais destinés à les épuiser — décrit une situation dont j’ai été témoin chez les diplomates africain·es.Sur les semences, les minerais, la dette, le droit de l’Afrique à décider pour l’Afrique, la charte exprime des idées que j’ai passé ma vie à défendre.
Puis elle s’empare de mon utérus, et ce même mot, « souveraineté », se transforme en laisse.
L’article 4 enjoint aux gouvernements d’« identifier et d’abroger » tout instrument juridique qui, selon sa propre définition restrictive, « porte atteinte à la famille », puis énumère ce qui doit être supprimé : le droit à l’avortement, la légalisation de la prostitution, les « droits sexuels autonomes des mineur·es », tout ce qu’il classe sous la rubrique « idéologie du genre », ainsi que « l’agenda LGBT ». L’article 7, tout en défendant la préservation de la santé africaine et des savoirs traditionnels en matière de guérison, réaffirme qu’il n’existe « aucun droit international à l’avortement » et enjoint aux États de rejeter toute référence à la santé sexuelle et reproductive dans tous les accords qu’ils concluent. En clair, il s’agit d’une instruction visant à vider de sa substance leProtocole de Maputo,l’instrument même de l’Union africaine, qui permet à une femme d’interrompre une grossesse résultant d’un viol ou d’un inceste, ou qui risquerait de la tuer mentalement, financièrement ou physiquement. La charte définit le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme dans tous les documents juridiques, et le genre comme masculin ou féminin, et rien d’autre. Il ne s’agit pas là de la protection de la famille africaine. Il s’agit du contrôle des corps africains.
Voici donc mon problème, et je ne vais pas faire comme s’il n’existait pas : je veux la souveraineté semencière, la souveraineté des données et le Protocole de Maputo. La charte me dit que je ne peux pas avoir les trois. Je n’accepte pas ce postulat.
Il convient de préciser qui tire les ficelles. Un document accusant les droits sexuels et reproductifs d’être une « recolonisation déguisée » a été rédigé en collaboration avec Family Watch International, une organisation de l’Arizona que le Southern Poverty Law Center qualifie de groupe haineux, et dont le président forme des législateurs/législatrices africain·es à faire pression à l’ONU. Ce document a été défendu à la Chambre des représentant·es par un président qui a bâti la fin de sa carrière sur l’exportation de lois anti-homosexuelles. Et dans son dernier article, la charte cite sa source d’inspiration : la Déclaration du Consensus de Genève, ce projet américain de l’ère Pompeo/Trump dont elle reprend presque mot pour mot la ligne affirmant qu’« il n’existe pas de droit international à l’avortement ». Il s’agit d’une déclaration que le Cameroun, mon pays, ainsi que l’Ouganda, le Sénégal, le Bénin et d’autres, ont tous signée. Ce qui me dit que ma santé est une colonie est en soi une importation. L’ironie du sort, comme diraient les francophones.
Vingt gouvernementsont adopté la charte à Accra ; l’Afrique du Sud s’y est opposée, estimant que le texte était incompatible avec sa Déclaration des droits ou avec les droits au mariage égalitaire qu’elle accorde à ses citoyen·nes, et elle n’a pas été le seul État à s’abstenir. La liste complète des signataires n’a pas été publiée. L’homme qui a accueilli la conférence et y a prononcé le discours d’ouverture, qui préside la Conférence des présidents des assemblées législatives africaines (COSPAL) – l’instance continentale désormais chargée d’adopter la charte , est le même président qui a renvoyé le projet de loi anti-droits du Ghana pour un nouveau vote plus rigoureux. Lorsqu’un texte qui prétend parler au nom des aspirations des peuples africains ne peut même pas rendre publique sa propre liste d’invité·es, on comprend mieux à qui il obéit.
Je n’ai pas la solution, et il faut au moins reconnaître cette honnêteté. Mais je sais ce que je ne ferai pas : laisser les femmes et les personnes queer africaines devenir le prix à payer pour la dignité du continent. Interdire la recherche sur le gain de fonction et les pesticides toxiques n’a jamais nécessité de contrôler le corps d’une personne queer africaine. Être propriétaires de nos minerais n’a jamais nécessité qu’une femme meure d’une grossesse que nous avions le droit d’interrompre. Ces choses ne devraient pas être en contradiction. Quelqu’un·e avait besoin qu’elles le soient, pour que je sacrifie l’une afin de gagner l’autre.
Hilmelda Tenkeu
Hilmelda Tenkeu est une militante politique et féministe camerounaise qui œuvre dans le domaine de la politique panafricaine et suit de près les mouvements anti-droits dans l’Afrique francophone.
https://africasacountry.com/2026/08/between-feminism-and-pan-africanism
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
Traduit par DE











Un message, un commentaire ?