Édition du 20 août 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

Élections fédérales et la lutte aux changements climatiques

Entre le déni, l’hypocrisie et la couardise, des propositions politiques qui ratent la cible !

Les élections fédérales se tiendront le 21 octobre prochain. La société canadienne est polarisée. Les différents sondages ne permettent pas d’attribuer à ce moment le parti gagnant. Mais ces sondages montrent que les élections fédérales seront une lutte entre le PLC et le PC, que le NPD risque de s’effondrer, que le Parti vert peut espérer une petite avancée. Pourtant, compte tenu de la volatilité actuelle de l’électorat au Canada comme ailleurs, le déroulement de la campagne électorale risque de favoriser des réalignements importants. La crise climatique et les réponses à y apporter préoccupent de plus en plus la population du pays . Ces élections fédérales peuvent être un moment fort des débats et des initiatives autour de cette question. L’intervention des environnementalistes et de la gauche sociale et politique pourrait être l’occasion de faire bouger les lignes et de remettre en question le manque de volonté de la classe politique de s’attaquer réellement à ce problème.

Le Parti populaire du Canada de Maxime Bernier et le déni des changements climatiques

Maxime Bernier, candidat déçu dans la lutte à la chefferie du Parti conservateur, a formé son propre parti, le Parti populaire du Canada. Pour lui, il n’existe aucun consensus scientifique « sur la théorie disant que l’activité humaine est la cause du réchauffement climatique planétaire. » Il dénonce donc l’hystérie climatique propagée par de supposés experts. Il rejette comme Trump les accords de Paris, Il affirme que s’il était au pouvoir, il ne s’attaquerait pas aux changements climatiques. Il rejette la taxe carbone. Il souligne que la demande de pétrole va continuer d’augmenter et que le Canada est bien placé pour répondre à cette demande. Il soutiendra donc le développement de l’industrie pétrolière et sa possibilité d’exporter partout sur la planète. Il promet d’approuver les projets de pipelines en utilisant un processus simplifié et d’abolir les subventions aux énergies vertes. Nous sommes au pays de la dénégation du réel, de la défense inconditionnelle des pétrolières et des gazières. Cette position de la droite extrême est un soutien ouvert à une politique écocidaire. Mais, il ne fait qu’exprimer, sur un mode outrancier, la position de l’ensemble de la droite au Canada. C’est pourquoi ses orientations politiques représentent un danger mortel pour les générations futures.

Le Parti conservateur d’Andrew Scheer et le déni masqué de bonnes intentions

Le Parti conservateur fédéral est prêt à agir comme le parti des entreprises pétrolières et gazières. Il a apporté son soutien à la relance du pipeline « Energie Est » et au projet Transmoutain. Il sait que le Canada ne sera pas en mesure d’atteindre ses objectifs environnementaux en 2020 et encore moins ceux des accords de Paris pour 2030 même s’il prétend vouloir respecter ces objectifs. Il a annoncé un plan de lutte aux changements climatiques vague à souhait,et sans objectifs clairs. Ce plan veut offrir des crédits d’impôt pour les innovations technologiques vertes sans établir des cibles précises . Il rejette la taxe du carbone proposée par le gouvernement Trudeau. Ce refus d’agir concrètement sur la question des changements climatiques lui permet de nouer une alliance avec les partis conservateurs provinciaux de l’Ontario, du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta dans l’espoir de défaire le Parti libéral du Canada. En fait, le Parti conservateur est prêt à brader l’environnement dans l’espoir de remporter des votes auprès des populations qui vivent, aujourd’hui, de l’exploitation des énergies fossiles ou qui sont ouvertes au discours de la droite. En fait, le vernis environnementaliste du Parti conservateur est fort mince. En pratique, il tente de masquer son déni de la crise climatique, mais ce parti de droite conservatrice se range en fin de compte dans le camp des climatonégationnistes.

Les prétentions environnementalistes du gouvernement Trudeau ou l’hypocrisie au poste de commande

La réalité de la politique du gouvernement Trudeau a pourtant profondément lézardé l’image de premier ministre « vert » qu’il a voulu se donner. L’achat du pipeline TransMoutain au coût de 4,5 milliards de dollars pour s’assurer de sa réalisation a profondément révolté tous les secteurs de la population qui ont une sensibilité aux questions environnementales au Canada et au Québec. Et cela d’autant plus, que cette action suivait le permis accordé à la construction du projet d’Enbridge entre l’Alberta et le Wisconsin. En janvier 2017, il se réjouissait de la décision de Donald Trump de permettre la construction de l’Oléoduc Keystone XL. Le gouvernement libéral soutient également le transport ferroviaire du pétrole qui a connu ces dernières années une expansion considérable. Il appuie financièrement la croissance du secteur pétrolier et gazier dont la production va atteindre six millions de barils par jour en 2030. Trudeau et son parti osent prétendre qu’il n’y a pas de contradiction entre l’expansion de l’exploitation pétrolière tirée des sables bitumineux et une politique de réduction des gaz à effet de serre. L’équilibre qu’il prétend réaliser entre environnement et économie relève tout simplement d’une stratégie mensongère des plus éhontée. Et ce n’est pas en recrutant, des arrivistes comme Stéphane Guilbault qu’il pourra masquer la nature réelle de sa politique.

Le plan Trudeau sur l’environnement (sa fameuse taxe du carbone) est avant tout un instrument de démarcation pour construire une rente électorale face au Parti conservateur du Canada. [1] Opter pour une taxe carbone, c’est, comme l’écrit Jean Gadrey, c’est admettre ... encore aujourd’hui que des entreprises puissent continuer à déverser du carbone dans l’atmosphère à des niveaux très élevés en ne faisant que payer (un peu) pour continuer, c’est que la gravité des dommages humains futurs liés au réchauffement climatique est ignorée ou peu considérée, et que des lobbies puissants font obstacle. « On » ne leur retire pas leur « permis de produire », on ne leur enlève pas des points sur ce permis, ce qui serait pourtant une bonne politique, « graduée », mais ferme, parce qu’« on » estime que l’infraction est mineure et peut être réglée par un chèque. [2]

Des fonctionnaires du gouvernement ont déjà déclaré que cette taxe qui sera plafonnée à 50 $ la tonne en 2022 ne permettra pas d’atteindre les cibles déjà insuffisantes prises par le Canada dans le cadre des Accords de Paris. Le directeur parlementaire du Budget a même déclaré que le Canada échouera à atteindre ces cibles. Cela ne semble pas déranger le gouvernement Trudeau outre mesure. En fait, l’important ici, c’est la rhétorique électorale qui compte et non les cibles qu’on prétend vouloir atteindre. Car, le PLC veut se jouer du monde en prétendant atteindre des cibles de diminution de gaz à effet de serre sans réduire la production de pétrole et de gaz au Canada et même en augmentant sa production dans les prochaines décennies faisant du Canada le pays du mensonge déconcertant.

La couardise électoraliste du NPD et du Parti vert ou comment rester à mi-chemin des nécessités actuelles de la lutte aux changements climatiques

Avec le NPD et le Parti vert, nous quittons le camp des partisans ouverts des pétrolières et des gazières. La reconnaissance de la réalité de la crise climatique et de l’urgence d’agir définit un camp des opposants à la politique du laisser-faire et de la confiance aux seuls mécanismes du marché pour faire face à la lutte aux changements climatiques. Mais l’électoralisme de ces partis les empêche de proposer une alternative véritable aux politiques défendues par les partis du grand capital.

Aux dernières élections, en 2015, le NPD avait choqué les militant-e-s environnementalistes, par son refus d’un rejet clair et ferme du projet Energie Est. Le NPD promet aujourd’hui d’encourager le développement d’énergies propres, de cesser de subventionner les énergies fossiles, de rendre écoénergétique l’ensemble du parc immobilier, de favoriser l’électrification des transports publics et leur gratuité. Mais, le NPD garde encore un silence gêné sur la nécessité de garder le pétrole dans le sol, d’arrêter d’exploiter les sables bitumineux et d’organiser une véritable sortie du pétrole. Ses propositions restent inscrites dans la défense de la croissance de l’économie et du capitalisme vert. Si des secteurs du NPD, comme les militant-e-s du Manifeste un bond vers l’avant (Leap Manifesto) veulent aller plus loin, il reste que les secteurs dominants du NPD, ne sont pas prêts à faire les ruptures nécessaires, avec la logique capitaliste de la croissance sans fin. Tant qu’il n’y aura pas une rupture claire à cet égard, le NPD ne pourra apparaître comme une alternative véritable sur le terrain de la lutte aux changements climatiques.

Le Parti vert du Canada reconnaît lui aussi la profondeur de la crise climatique et la nécessaire urgence d’intervenir pour y faire face. Il reprend les cibles du GIEC pour ce qui est des cibles de réduction des gaz à effet de serre. Mais ce parti refuse de se situer clairement à gauche du spectre politique. Poussé par ses petits succès électoraux, il vient d’opérer un tournant qui a laissé nombre d’environnementalistes proches de ce parti désarçonné-e-s. C’est ainsi qu’Elizabeth May dit favoriser l’utilisation des propres énergies fossiles du pays. La cheffe du Parti vert du Canada promeut ainsi l’utilisation du pétrole canadien. Dans son manifeste Mission possible, le parti veut autoriser des investissements dans les usines de traitement pour transformer le bitume solide en essence, diesel, propane et d’autres produits pour le marché canadien. Le Parti vert a beau proposer toute une série de mesures vertes, il refuse de faire les ruptures nécessaires avec l’exploitation des hydrocarbures. Cela n’augure rien de bon pour le parti qui connaît déjà des tiraillements sur cette question. Ce n’est pas avec des politiques aussi inconséquentes qu’il pourra offrir une alternative crédible aux personnes de plus en plus nombreuses qui reconnaissent que la lutte aux changements climatiques est urgente.

Le Bloc québécois, entre la problématique de soutien au gouvernement Legault et l’incapacité de comprendre la nécessité d’une politique d’alliance avec les environnementalistes du reste du Canada

D’emblée le Bloc québécois a affirmé sa volonté de s’opposer à la construction de pipeline transportant le pétrole albertain au Québec. Jean-François Blanchet dit vouloir faire de la lutte aux changements climatiques une priorité du parti qu’il dirige. En cela, il répond clairement à des aspirations de secteurs importants de la population du Québec . Cela lui permet de stigmatiser les politiques réactionnaires des Conservateurs et l’hypocrisie des Libéraux. Il peut aussi dénoncer les atermoiements inacceptables du NPD sur ce terrain.

Pourtant, ce ralliement est pour le moins douteux et risque d’être fort circonstanciel. Restera-t-il silencieux sur le soutien du gouvernement Legault au projet GNL Québec et sur le gazoduc qui traversera le Québec ? Demeurera-t-il aussi muet sur les affirmations de François Legault qui prétend que le gaz naturel est une énergie de transition dont il s’apprête à élargir l’utilisation dans toutes les régions du Québec ? Jean-François Blanchet, comme ministre de l’Environnement Marois, avait soutenu l’exploration pétrolière et gazière sur l’île Anticosti. Comme dirigeant écologiste, on a vu mieux.

La pire faille dans l’orientation du Bloc québécois sur cette question est un point de vue étroitement nationaliste. La défense des pouvoirs du Québec et de son droit à l’autodétermination sur la question de l’environnement comme sur d’autres est importante, mais la lutte contre les changements climatiques est une question internationale, et dans le cadre de l’État canadien, il est essentiel d’établir des alliances avec l’ensemble des forces qui ont compris l’urgence de la situation et qui se battent contre les politiques des pétrolières et des gazières et des partis politiques à leur service. À ce niveau, le nationalisme étroit de Blanchet, est pour le moins dangereux et constitue un obstacle aux perspectives d’alliance au niveau pancanadien qui sera nécessaire pour les combats qui viennent. En somme, comme d’autres, les orientations du Bloc québécois apparaissent platement électoralistes et pas à la hauteur des défis auxquels nous devrons faire face.

Construire une intervention unifiée à l’échelle de l’État canadien dans le cadre des prochaines élections fédérales

Toute une série d’initiatives a déjà été prise pour construire un mouvement pour la justice climatique. Que ce soit le Manifeste pour un saut en avant (le Leap Manifesto), l’initiative pour un New Deal Vert, la déclaration d’Urgence climatique ou le Pacte, les différentes propositions de plan de transition, sans parler des manifestations massives initiées par les jeunes, une mobilisation populaire est en cours. Elle trouvera une expression importante le 27 septembre prochain dans la grève pour le climat. Toutes ces initiatives citoyennes doivent également s’exprimer dans le cadre de la prochaine campagne électorale pour faire de cette période un moment fort de mobilisation et de conscientisation sur l’urgence d’agir et le rejet de l’inaction des élites au pouvoir.

C’est pourquoi , si la lutte doit s’enraciner dans les différentes villes et villages et régions du Québec, elle doit savoir nouer une large alliance au niveau de l’État canadien. Cette dernière pourrait se construire autour de quelques revendications essentielles ;

- L’adoption par les organisations citoyennes et les partis de la cible du CIEC de réduction de 50% des gaz à effet de serre pour 2030
- L’interdiction de la construction des pipelines et des gazoducs et le refus de toute nouvelle exploitation pétrolière et gazière- Dans ce cadre la lutte contre le projet Transmoutain et contre le projet GNL Québec est un combat à livrer au niveau de l’ensemble de l’État canadien.
- La fin des subventions à l’industrie des hydrocarbures
- Un investissement public massif pour le tournant vers les énergies renouvelables...

Une lutte pour un changement systémique au niveau économique et démocratique ne peut rester dans l’ombre les fondements économiques et sociaux de la destruction de l’environnement par le capitalisme et sa logique productiviste, sa recherche de croissance continue ne tenant aucun compte de la réalité de la planète aux ressources limitées. Cette lutte doit identifier les acteurs économiques qui se dressent contre tous les changements proposés et les obstacles qu’ils dressent pour empêcher une véritable transition économique et énergétique. Les multinationales du pétrole, du gaz et du charbon, de l’automobile, de l’armement et de l’agriculture industrielle adossées au capital financier ont aujourd’hui le pouvoir d’imposer leur domination sur les choix de production et les modes de consommation et donc sur les types de rapports que nous pouvons établir avec la nature. Tant que ces intérêts privés conserveront ce pouvoir, les choix anti-écologiques, destructeurs de l’environnement, continueront à prévaloir. C’est ce qui explique que les engagements des différents gouvernements, tout à fait insuffisants par ailleurs, ne parviennent pas à engager une véritable réduction des gaz à effet de serre.

Les élections fédérales sont une occasion de mobilisation et de conscientisation. Ne la laissons pas échapper.


[1Pour une critique des tenants et aboutissants de la proposition de la taxe carbone, lire l’ article de Daniel Tanuro : La taxe-dividende sur le CO2 : menaces sur la droite, piège pour la gauche publié en deux parties par Presse-toi à gauche :https://www.pressegauche.org/La-taxe-dividende-sur-le-CO2-menaces-sur-la-droite-piege-pour-la-gauche-I et https://www.pressegauche.org/La-taxe-dividende-sur-le-CO2-le-debat-sur-la-proposition-Hansen-dans-la-gauche

[2Jean Gadrey, Adieu à la croissance, Les Petits Matins, 2015

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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