Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Entre les cowboys et les « indiens » : Québec solidaire sur une ligne de crête

On se doutait que l’écrasant soutien au changement de position de QS sur les signes religieux en avait surpris plus d’un·e·s. Il n’est donc pas étonnant que les personnes dirigeantes du parti, largement favorables au rapport Bouchard-Taylor et à un souverainisme affirmatif renforcé par la fusion avec ON, tente de rééquilibrer leur approche inclusive en fonction de l’hystérie nationaliste [1] qui s’empare du Monde occidental. Exercice scabreux, alors même que notre omni-ministre SJB adore jouer au cowboy : après avoir fait le shérif des vêtements, il a même évoqué l’idée de se faire le marshal de la salutation.

En fait, l’ensemble du gouvernement aime jouer aux cowboys, surtout avec leurs consœurs [2]. Et les cowboys provinciaux n’aiment pas qu’on se mêle de leur affaire et qu’on empiète sur le territoire colonisé par leurs ancêtres. Même quand il s’agit des droits fondamentaux – surtout des personnes qui portent des signes religieux – ils n’aiment pas l’ingérence, d’où qu’elle vienne : du fédéral comme d’une instance supranationale.

Manon dégaine aussi !

Même à QS, le droit d’ingérence semble être à géométrie variable [3]. Que des élus fédéraux du peuple québécois osent penser à contester la loi sur la laïcité de l’État québécois serait un crime lèse-majesté ! Quelle légitimité ont-ils voyons ? 65,8% des québécois·e·s qui ont voté le 21 octobre dernier ont appuyé des partis fédéralistes aux élections canadiennes… Mais c’est vrai que pour les partis québécois souverainistes, que 33,2% des personnes qui ont voté en 2018 ont appuyés, l’État canadien est illégitime, puisque qu’étranger. Bref, les droits fondamentaux sont universels… quand ça nous arrange ?

Parce que lorsqu’il s’agit du droit à l’autodétermination, là, l’état québécois et ses parlementaires peuvent s’ingérer dans la crise catalane [4]. Cap problema. C’est que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes serait plus fondamental ? C’est en tout cas pour cela que QS reconnait le droit à l’autodétermination des Premières Nations, avec « l’application « sans restriction » de la Déclaration des Nations unies sur les droits des personnes autochtones (DNUDPA) » [5].

Ce qui est bon pour pitou est bon pour minou ?

Le concept d’autodétermination recouvre plusieurs champs : territorial, linguistique, économique, institutionnel, etc. Il peut aussi aboutir à plusieurs choix sur l’un, plusieurs ou tous ces champs : d’une souveraineté totale à une intégration à un ensemble plus grand, en passant par plus ou moins d’autonomie.

C’est d’ailleurs pour cette raison que QS s’est abstenu sur la récente motion parlementaire à propos de l’intégrité territoriale du Québec [6] – pour respecter les droits ancestraux autochtones. On peut donc s’imaginer qu’une ou plusieurs Nations autochtones ferait le choix de la souveraineté totale, alors que d’autres souhaiteraient rester associées au Canada.

Or, le prochain congrès de QS va proposer de modifier le programme quant à la transition vers l’indépendance en cas d’élection d’un gouvernement solidaire. Je ne reviendrai pas sur les excellents arguments de Pierre Mouterde sur la question [7], sauf pour ajouter que le rapatriement de la LIT (loi, impôts, traités) entrainerait des dépenses structurelles qui pourraient se transformer en gaspillage en cas de référendum perdu quelques temps après, puisqu’il faudrait tout détricoter. Quand on cherche à gagner de la crédibilité en termes de gouvernance étatique, on ne propose pas un tel risque gestionnaire.

Mais la nouvelle proposition de transition vers l’indépendance est particulièrement problématique puisqu’elle imposerait aux Premières Nations plusieurs faits accomplis, en plus d’un état de crise permanent avec l’État canadien saturant l’espace médiatique. On ne peut pas prétendre mener des négociations « d’égal à égal, de nation à nation » [8] avec les autochtones, tout en limitant leur autodétermination en changeant le statu quo actuel avec le Canada, en le modifiant avant même la fin des travaux de l’Assemblée constituante (on pourrait même se demander si la question autochtone ne devrait pas être réglée préalablement à ses travaux-là).

D’autre part, est-ce qu’un État québécois – tout autant colonial que le canadien du point de vue des Premières Nations, et même s’il était représenté par un gouvernement solidaire le mieux intentionné du Monde – est-ce qu’il est un acteur légitime pour mener ces négociations ? La question a en effet été posée par de nombreuses personnes autochtones comme le brillant Glen Sean Coulthard [9]. Devrait-on plutôt imaginer la création d’une structure ad hoc pour mener cette discussion entre le Québec et les représentant·e·s des personnes premières concernées par l’autodétermination autochtone ?

Passer des discours aux actes : un souverainisme décolonial est-il possible ?

Si la fusion avec ON était stratégique et a produit des résultats électoraux réussis, il ne faudrait pas pousser le bouchon nationaliste trop loin, trop vite. On le sait, QS est un fragile équilibre entre différentes tendances sur la question nationale, et il semblerait contestable de reproduire les mêmes erreurs que le passé, les mêmes échecs qu’ailleurs, pour accoucher d’une copie du Canada, en plus petit et monolingue intransigeant. C’est pourquoi je suis, sur cette question de la transition vers l’indépendance, pour le maintien du programme tel quel.

Avant même d’avoir une discussion sur cette transition, il serait sage que QS s’interroge plus profondément sur la part de colonialité de son modèle souverainiste, largement ancré dans le XXème siècle, l’empêchant parfois de voir plus loin que le bout de son nez. Au risque de s’aliéner certaines minorités (notamment religieuses et particulièrement musulmanes). Au risque de foncer vers la logique d’une élection référendaire au mépris de l’autodétermination autochtone et du cosmopolitisme des milléniaux.

C’est pourquoi il faudrait écouter et faire une vraie place au Collectif antiraciste décolonial. C’est pourquoi la création d’une Commission nationale autochtone (CNA) devient impérieuse. Aucun nationalisme – aussi civique, vert et inclusif soit-il en théorie [10] – ne justifie de relativiser en pratique les droits fondamentaux des minorités religieuses et des Premières Nations.

Notes

[1] https://folalliee.wordpress.com/2019/09/02/la-nouvelle-france-2-0-et-les-formes-elementaires-de-lidentite-un-nationalisme-civique-est-il-toujours-possible/

[2] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1300594/femmes-gouvernement-legault-defense

[3] https://www.ledevoir.com/politique/canada/562670/manon-masse-demande-a-justin-trudeau-de-se-meler-de-ses-affaires

[4] https://www.lapresse.ca/actualites/politique/201910/22/01-5246478-le-plq-bloque-une-motion-sur-la-catalogne.php

[5] https://www.pressegauche.org/Quebec-solidaire-et-les-Autochtones

[6] https://www.lapresse.ca/actualites/politique/201904/09/01-5221529-motion-sur-lintegrite-territoriale-du-quebec-qs-sabstient-de-voter.php

[7] https://www.pressegauche.org/Transition-a-l-independance-ne-pas-mettre-la-charrue-avant-les-boeufs

[8] https://www.lapresse.ca/actualites/elections-quebec-2018/201809/01/01-5194979-elu-qs-ferait-une-rencontre-avec-les-premieres-nations-des-les-100-premiers-jours.php

[9] https://www.luxediteur.com/catalogue/peau-rouge-masques-blancs/

[10] https://www.journaldequebec.com/2019/09/13/quebec-solidaire-propose-une-souverainete-verte-et-inclusive

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