Édition du 3 mars 2026

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États-Unis

Epstein Files : une lumière crue sur la corruption et l’impunité de la bourgeoisie internationale

Les nouvelles révélations du dossier Epstein montrent l’ampleur des liens entre l’homme d’affaires, au centre d’un gigantesque trafic sexuel, et de personnalités du monde entier. Elles dévoilent en même temps l’impunité de la bourgeoisie et la corruption endémique du système capitaliste.

4 février 2026 | tiré de Révolution permanente

Vendredi 30 janvier, le ministère américain de la Justice a rendu publics plus de 3 millions de pages supplémentaires issues du dossier Jeffrey Epstein, comprenant plus de 2 000 vidéos et environ 180 000 images. Cette nouvelle vague de documents, publiée sous la contrainte d’une loi votée par le Congrès américain, en dit encore un peu plus sur l’ampleur de ce scandale. La révélation de dizaines de nouveaux noms liés à Epstein démontre une nouvelle fois l’ampleur du réseau construit par le financier, impliquant des figures de la bourgeoisie à l’échelle internationale. Ce réseau, cimenté grâce au trafic sexuel de mineures mis sur pied par Epstein, jette une lumière crue sur la corruption et l’impunité de la classe dominante.

Epstein, un financier new-yorkais proche de nombreux dirigeants politiques et économiques, est inculpé en 2019 pour trafic sexuel de mineures. Il meurt quelques semaines plus tard dans sa cellule de prison, officiellement de suicide mais dans des circonstances non éclaircies. Le trafic qu’il avait construit impliquait le recrutement de jeunes adolescentes, invitées à des « fêtes » dans les propriétés privées d’Epstein (à Manhattan, Palm Beach ou sur son île des Caraïbes), lors desquelles elles étaient abusées sexuellement par Epstein lui-même et par ses invités. Ce système était pensé comme un véritable service sexuel que Epstein mettait à disposition de ses relations, parfois dans des rendez-vous privés. Une partie de l’immense réseau de Epstein s’est précisément construit grâce à ce trafic sexuel, bien que les documents actuellement publiés ne permettent d’établir avec certitude qui y a effectivement participé.

Depuis plusieurs mois, des déclassifications successives (échanges de mails, messages, photos, vidéos) avaient déjà ravivé l’affaire, alimentant la colère d’une partie de l’opinion publique, y compris dans la sphère MAGA, participant à la fragilisation de Trump. La publication de vendredi, loin d’apporter une réelle clarté, contribue à créer de la confusion avec une sélection arbitraire de documents et leur caviardage peu transparent par le Department of Justice. Les informations contenues dans cette nouvelle salve de publications marquent néanmoins un saut, en révélant le caractère clairement international du réseau Epstein : l’affaire ne se limite plus à quelques financiers new-yorkais ou à des élites américaines, mais dévoile désormais des liens avec des secteurs des classes dirigeantes de nombreux pays impérialistes.

Des démissions en cascade pour une internationalisation de la crise politique

Les conséquences politiques ont été immédiates : en Europe, une série de démissions a suivi la publication. En Slovaquie, l’ancien ministre des Affaires étrangères Miroslav Lajčák a démissionné de son poste de conseiller du Premier ministre Robert Fico, après la révélation de messages échangés avec Epstein en 2018, dans lesquels ce dernier lui promettait des femmes. Au Royaume-Uni, la pression s’est accrue autour de plusieurs figures centrales : le Premier ministre Keir Starmer a estimé que Peter Mandelson, ancien commissaire européen, ex-ministre de Tony Blair et ancien ambassadeur à Washington, avait « trahi » et « laissé tomber son pays » après la publication de courriels attestant de liens réguliers avec Epstein, y compris après sa première condamnation en 2008, révélant des informations confidentielles du gouvernement britannique. Ces révélations - notamment une photographie de lui en sous-vêtements et des documents indiquant qu’il aurait bénéficié de 75 000 livres sterling (86 775 euros) de versements de la part d’Epstein - ont entraîné la démission de Mandelson du Parti travailliste

La monarchie britannique est elle aussi directement touchée : le prince Andrew, Mountbatten Windsor, déjà déchu de ses titres royaux pour ses liens avec Epstein, est à nouveau au centre de l’attention après la publication d’une photographie le montrant dans une position compromettante au-dessus d’une jeune femme ou fille allongée au sol. Son ex-épouse, Sarah Ferguson, est également mise en cause pour avoir reçu de l’argent d’Epstein et maintenu des relations amicales avec lui malgré sa condamnation.

En Norvège, les révélations ont également provoqué un séisme politique : la princesse héritière Mette-Marit, dont le nom apparaît au moins mille fois dans les documents, a présenté des excuses publiques pour ce qu’elle a qualifié d’« amitié embarrassante » avec Epstein et selon un sondage, près de la moitié des Norvégiens s’opposent désormais à ce qu’elle devienne reine. Au delà de la princesse, l’affaire éclabousse également l’ancien premier ministre travailliste Thorbjørn Jagland qui apparaît notamment avoir rencontré Epstein à plusieurs reprises et passé des vacances avec sa famille dans sa résidence de Palm Beach, en 2014 et 2017, ainsi que Børge Brende, ancien ministre des Affaires étrangères et actuel président du Forum économique mondial de Davos, qui reconnaît avoir rencontré Epstein à plusieurs reprises et dit regretter de ne pas avoir examiné son passé de plus près.

En Suède, les Epstein Files ont aussi entraîné la démission immédiate de Joanna Rubinstein, présidente de Sweden for UNHCR, après la révélation de sa visite en 2012 sur l’île privée d’Epstein dans les Caraïbes, accompagnée de sa famille, en affirmant ne pas avoir mesuré l’ampleur des crimes. Ces liens avec les élites européennes s’ajoutent avec les éléments déjà connus sur les rapports étroits entre Epstein et les dirigeants israéliens ou américains.

Une épine dans le pied de Trump, déjà sous pression face à la crise de Minneapolis

Aux États-Unis, l’affaire replonge Donald Trump et son entourage dans l’œil du cyclone : son nom apparaît des dizaines de milliers de fois dans les nouveaux documents, directement ou indirectement, tandis que plusieurs de ses conseillers ont entretenu des relations étroites avec Epstein tout au long de sa carrière politique. Si Trump affirme que ces accusations visent à le discréditer politiquement, ce retour au premier plan de l’Affaire Epstein intervient au pire moment pour lui, en plein soulèvement historique à Minneapolis contre l’ICE, qui commence déjà à avoir des répercussions sur l’ensemble de la vie politique étasunienne avec une défaite électorale cinglante dans un bastion républicain. Steve Bannon, figure centrale de la galaxie MAGA et stratège de l’extrême droite internationale, apparaît lui aussi de manière récurrente, dévoilant une forte proximité avec Epstein.

Déjà cité dans les précédentes déclassifications, Elon Musk apparaît de nouveau dans les documents publiés vendredi, qui révèlent que, contrairement à ce qu’il avait affirmé, il avait envisagé à plusieurs reprises de se rendre sur l’île d’Epstein en 2012, s’enquérant notamment du moment où « la fête serait la plus folle ». Mais plus largement, les documents révèlent la capacité de Epstein à faire se côtoyer des personnalités issues de camps politiques opposés sur le papier : la présence de Noam Chomsky, intellectuel de la gauche états-unienne, qu’on peut lire entrain de rassurer Epstein à propos des accusations de trafic sexuel à son encontre, mais également retrouver dans des échanges incluant Steve Bannon, illustre cette transversalité. D’autres noms, tels que Michael Jackson, Bill Clinton ou Larry Summers, avaient déjà été révélés dans les précédents documents. Bill et Hillary Clinton ont finalement accepté de témoigner sous serment devant une commission du Congrès sur l’affaire, après avoir longtemps refusé, illustrant la pression exercée sur la classe politique américaine pour rendre des comptes.

Des secteurs des classes dominantes françaises dans le viseur

En France, plusieurs noms ont émergé ou été confirmés. Le cas le plus médiatisé est celui de Caroline Lang, fille de l’ancien ministre de la Culture Jack Lang, qui a démissionné de la présidence du Syndicat des producteurs indépendants après la publication de documents attestant de liens d’affaires directs avec Epstein. Ces derniers impliquent notamment création d’une société dans un paradis fiscal et des opérations immobilières offshore à des fins d’optimisation fiscale. Là aussi, les liens entre Caroline Lang et Epstein interviennent après la première condamnation d’Epstein, qui avait reconnu sa culpabilité pour des faits de racolage et prostitution de mineurs.

Les documents citent également l’ancien ministre de l’Économie Bruno Le Maire, la banquière Ariane de Rothschild, le mathématicien et ancien député Cédric Villani, qui a écrit à Epstein en 2017, et Olivier Colom, ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, qui a échangé des mails à caractère raciste ou sexuel avec Epstein ont été révélés.

Un échange de mails de 2018, envoyé par un journaliste à Epstein, indique enfin que Steve Bannon aurait rencontré Louis Aliot, alors compagnon de Marine Le Pen, pour discuter des modalités de financement du RN, sans que les éléments disponibles ne puissent établir que le parti ait officiellement sollicité ou reçu ces fonds. Là encore, la simple mention de ces noms ne vaut pas preuve d’actes criminels, mais l’ensemble dessine un tableau : celui de secteurs de la bourgeoisie française et des élites, parfaitement insérés dans les réseaux d’influence d’Epstein.

Seule une enquête indépendante pourra mettre en lumière la corruption transversale de la bourgeoisie

L’un des apports majeurs des révélations de vendredi réside dans la démonstration du caractère clairement international du réseau Epstein : loin d’un scandale circonscrit à New York ou à quelques figures américaines, l’affaire révèle les liens étroits entre des secteurs des bourgeoisies des principaux pays impérialistes. Si ce réseau a pu atteindre une telle ampleur, ce n’est pas simplement en raison de la fortune d’Epstein, mais parce que cette richesse l’inscrivait durablement dans des milieux où l’on fonctionne par protection mutuelle.

Alors même que des accusations publiques le visaient dès 1996 et que sa condamnation pour crimes sexuels en 2008 était parfaitement établie et connue, ces faits n’ont jamais conduit à une rupture de ses liens sociaux. Jusqu’à sa mort, Epstein est resté pleinement intégré aux circuits de sociabilité des classes dominantes et a continué à être reçu, invité et fréquenté par des responsables politiques européens, des membres de familles royales, des dirigeants d’institutions internationales, des milliardaires de la tech, des banquiers ou encore des intellectuels médiatiques, tous reliés entre eux par des relations d’affaires, et de financements opaques. Dans les classes dominantes, l’impunité n’est pas une anomalie, mais un produit ordinaire des solidarités de classe. Ce n’est ni un complot secret ni une secte sataniste qui explique l’ampleur du scandale Epstein, mais le fonctionnement du capitalisme, où l’accumulation de richesses d’une minorité lui permet d’acheter son immunité et d’organiser ou de jouir des pires trafics sexuels.

L’affaire Epstein constitue un exemple extrême de la corruption transversale de la bourgeoisie à l’échelle internationale, et de l’impunité de ses membres dans le système capitaliste. Le trafic sexuel organisé par le financier était l’un des moyens lui permettant d’appâter de nouveaux milliardaires et autres bourgeois, pour étendre son réseau. Grâce à ce réseau, Epstein était parvenu à devenir un intermédiaire incontournable dans les milieux financiers, diplomatiques, ou encore artistiques : les « fêtes » et autres rencontres qu’il organisait étaient alors un lieu essentiel de socialisation, d’échange de faveurs et de règlement d’affaires pour certaines couches des classes dominantes mondiales.

Dans ce contexte, l’enquête sur les crimes commis par Epstein et son entourage ne peut être laissée entre les mains d’un État contrôlé par cette même bourgeoisie. Loin de satisfaire le besoin de justice des victimes, les publications récentes ont été une nouvelle violence : des centaines d’entre elles ont dénoncé la divulgation de leurs noms, d’éléments d’identification personnelle et de photographies de nudité, parfois non expurgées, sans leur consentement ni dispositifs de protection adéquats. Une quarantaine de photos de jeunes femmes nues, possiblement adolescentes, issues d’une « collection personnelle » d’Epstein, ont ainsi été rendues publiques. Cette exposition s’ajoute aux violences sexuelles subies, et démontre une fois encore que les institutions étatiques privilégient la gestion politique du scandale au détriment de la protection des victimes.

C’est précisément là que se pose la question des formes de justice capables de rompre avec cette logique, et de ne pas dépendre d’institutions conçues par et pour les classes dominantes, et qui les ont historiquement protégées en organisant leur impunité. En ce sens, nous devons revendiquer des commissions d’enquête indépendantes de l’État, organisées par les travailleurs et les classes populaires, qui sont non seulement la seule solution pour établir la vérité, mais aussi replacer les victimes au centre du processus, en les associant directement aux investigations.

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