Édition du 3 mars 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Débat entre Alex Boissonneault du PQ et Guillaume Cliche Rivard de QS

Est-ce ainsi que Québec solidaire devrait défendre les immigrant·es ?

Je dois le dire que j’avais hâte d’écouter ce débat sur l’immigration animé par Marie Louise Arseneault de Radio Canada à Tout peut arriver, le 14 février dernier. J’imaginais que sur cette question —oh combien cruciale pour le Québec— Québec solidaire avait bien des chances de l’emporter, tant la position du PQ sur l’immigration était plombée de faussetés en termes de données statistiques tout comme accompagnée d’un malsain penchant identitaire. Comment expliquer cependant que le député de Saint-Henri Sainte-Anne de QS, Guillaume Cliche Rivard, avocat spécialiste de l’immigration, ne soit pas parvenu à prendre vraiment le dessus sur son adversaire, le député du PQ d’Arthabaska ?

Il est vrai qu’il ne s’agissait pas d’un débat organisé par QS, mais par la très médiatique et souvent trop "sensationnaliste" Marie Louise Arsenault. Ce qui n’a pas rendu la partie facile pour le représentant de QS qui s’est laissé enferré dans un débat technique sur des chiffres et leur possible interprétation (1).

Il est vrai aussi que dans cette affaire, le PQ avance en quelque sorte masqué, s’en prenant certes aux immigrants, mais toujours à la marge, mine de rien, sans reprendre directement à son compte les grossiers narratifs de l’extrême-droite. Mais sans se priver non plus d’exacerber les oppositions entre immigrants et Québécois dits « pure laine ». Ce qui complique la tâche de tout adversaire.

Le joli couplet d’Alex Boissonneault

C’est ainsi qu’on a eu droit —lors de ce débat— à un joli couplet d’Alex Boissonneault sur ces personnes qu’il a dû –dans le cadre de l’initiative communautaire L’arbre de joie— aider le jour de Noël et dont « 8 sur 10 provenaient de l’extérieur », alors qu’il faut —disait-il— penser aussi à cette "personne âgée de 80 ans (...) qui a payé des impôts toute sa vie et qui est incapable d’avoir un suivi quand elle en a besoin". Manière d’opposer artificiellement les intérêts des uns et des autres, de les diviser donc et de ne pas s’attarder aux raisons de fond —économiques, sociales et politiques—qui font qu’aujourd’hui, tant en termes de logement, d’éducation ou de santé, l’État québécois n’est plus capable d’offrir à tous les Québécois les services auxquels ils devraient avoir droit.

Aussi ne s’agira-t-il pas de s’interroger sur la prestation ce jour-là de l’avocat en immigration et du député de QS de Saint-Henri Sainte Anne dont on connait par ailleurs l’inlassable et courageux travail qu’il mène depuis plusieurs années auprès des immigrants en difficulté de la grande région de Montréal. Il s’agira plutôt de s’interroger sur l’orientation générale de QS quant à l’immigration, sur ses politiques de fond en la matière.

Car justement cette tendance à rester coller aux débats officiels tels qu’ils se donnent dans la sphère institutionnelle ou parlementaire, voire juridique du Québec, rend aujourd’hui Québec solidaire incapable de prendre de la hauteur et de rappeler haut et fort quelques-unes des grandes vérités qu’un parti de gauche ne devrait pas avoir peur de faire savoir au grand public.

Néolibéralisme oblige !

On ne le dira jamais assez : c’est —néolibéralisme oblige— pour répondre aux besoins grandissants d’une économie capitaliste en manque de main d’oeuvre, taillable et corvéable mais aussi hautement spécialisée, que les différents palliers de gouvernements ont depuis plusieurs années considérablement augmenté le nombre des immigrants au Québec et au Canada. Mais ils l’on fait en multipliant les statuts qui permettent non seulement de rendre les séjours de ces immigrants d’abord « temporaires » (et non pas permanents) mais encore de les organiser autour d’un « contrat fermé », condamnant l’immigrant à n’être à la solde que d’un seul employeur, rendant ainsi sa condition particulièrement précaire et dépendante, l’assimilant —dira même l’ONU— à de « l’esclavage moderne ». Plus encore ces gouvernements l’ont fait, en se dégageant peu à peu de leurs responsabilités comme État représentant les intérêts de la société prise dans son ensemble, et en permettant aux entreprises privées de prendre de plus en plus d’initiatives et de libertés en la matière.

Résultats : s’il y a bien des responsables à ces vagues migratoires non maîtrisées qu’ont connues le Québec et le Canada, ce ne sont pas les immigrants, mais les gouvernements et entreprises qui ont soutenu et encouragé ces politiques économiques néolibérales et les dérives d’un libre marché qui ne répondait que trop aux intérêts sonnants et trébuchants de quelques-uns. Et ces gouvernements l’ont fait, sans plan préalable, par opportunisme, poussés qu’ils étaient par les urgence du moment : la Covid, le vieillissement de la population, la baisse du poids démographique du Québec, le manque de main-d’oeuvre, etc.

Beaucoup plus que le PEQ

On le voit présenter les choses ainsi, ce n’est pas simplement combler un oubli, ou ajouter quelques nuances ou principes touchant par exemple à la parole donnée vis-à-vis du Programme de l’Expérience Québécoise (PEQ). C’est beaucoup plus, c’est changer de terrain, c’est pointer du doigt les causes structurelles des maux qui ne cessent de nous assaillir et faire ressortir tout ce que les immigrants nous ont déjà apportés, au-delà même de toutes les restrictions de droits et difficultés auxquelles ils restent soumis. Et c’est bien sûr s’employer par tous les moyens à ce qu’ils ne soient pas vus comme les bouc-émissaires de problèmes dont ils ne sont pas d’abord la source. Plus encore, c’est penser avec audace à l’avenir et imaginer un Québec capable de défendre pleinement sa souveraineté politique et culturelle, à la co-construction de laquelle ils pourraient participer à part entière et avec tous les droits qui leur reviennent.

N’est-ce pas ce qu’un parti de gauche comme QS devrait rappeler inlassablement ? Et n’est-ce pas ce qui –contrairement à ce que pensent certains par trop obnubilés par de pseudos impératifs électoraux— lui permettrait de retrouver un peu de son lustre et de sa légitimité d’antan ?

(1) Contrairement à ce qu’affirme le PQ, qui présuppose que 150 000 à 200 000 personnes pourraient se qualifiées au PEQ : on retrouve en 2022, sur 249 198 temporaires, 5 915 personnes se sont qualifiées au PEQ, soit 2.37%. En 2023, sur 358 000 temporaires, 9 000 personnes se sont qualifiées au PEQ, soit 2.5%.En 2024, sur 386 435 temporaires, 20 201 personnes se sont qualifiées au PEQ, soit 5.22%. (Il s’agit de données fournies officiellement par les divers ministères et reprises par Guillaume Cliche Rivard).

Pierre Mouterde
Sociologue essayiste
Québec le 15 février 2026

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Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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