Édition du 15 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Élections québécoises 2026

Et si le véritable enjeu de cette campagne était de nous rassembler ?

Les électeurs n’oublient pas tout en oubliant ! C’est l’un des paradoxes de la vie politique. La mémoire collective semble souvent proportionnelle aux intérêts du moment. Et le moment, au Québec comme ailleurs au Canada, est à l’incertitude économique. Tarifs américains, rapport de force avec Washington, avenir des emplois, coût de la vie. Rarement depuis longtemps les électeurs auront-ils autant cherché la sécurité.

C’est dans un contexte comparable que Mark Carney a fait son entrée en politique fédérale. Le costume de banquier, l’expérience économique et l’image de compétence ont rapidement fait de lui l’homme de la situation. En quelques semaines, il est passé de quasi-inconnu du grand public à premier ministre du Canada. Christine Fréchette n’a pas le costume de banquier. Mais elle pourrait bien chercher, elle aussi, à incarner la femme de la situation. Le contexte économique lui offre une occasion inespérée de reprendre du terrain, les sondages pour la CAQ évoluent en sa faveur. Tous les autres chefs le savent. Ils chercheront eux aussi à capitaliser sur les inquiétudes économiques qui marquent le début de cette campagne. C’est normal. C’est la politique.

Mais ce serait une erreur de croire que l’économie suffira à définir cette élection. En avril dernier, dans une lettre adressée à Mme Fréchette et publiée dans Le Devoir, je lui posais une question qui me paraît aujourd’hui plus pertinente que jamais : « Serez-vous à la hauteur ? » Je lui rappelais que le Québec ressemble de plus en plus à «  une conversation, une chicane ininterrompue ». Entre régions et métropoles, entre anciens et nouveaux arrivants, entre ceux qui se reconnaissent dans la laïcité québécoise et ceux qui la contestent. Et je lui proposais un seul défi pour résumer tous les autres, rassembler.

Je maintiens cette conviction aujourd’hui, mais je ne l’adresse plus seulement à Christine Fréchette. Elle s’adresse à tous les candidats. Une campagne électorale est, par définition, un rapport de force. Chaque parti veut convaincre, mobiliser, gagner. La tentation est donc grande de chercher les divisions qui rapportent des votes. Mais une campagne peut aussi être autre chose, l’occasion de se parler.

Le monde est profondément divisé. Le Québec ne fait pas exception. Nous vivons dans une époque où les algorithmes nous enferment dans nos certitudes, où les débats publics se transforment rapidement en affrontements et où l’adversaire politique devient trop souvent quelqu’un qu’il faut discréditer plutôt que quelqu’un qu’il faut comprendre. Dans ce contexte, celui ou celle qui réussira à parler de rassemblement ne fera pas nécessairement preuve de faiblesse. Il pourrait, au contraire, faire preuve de leadership.

C’est aussi ce que je souhaitais rappeler à Mme Fréchette dans ma lettre d’avril au sujet de la laïcité. Le débat ne devrait pas être de savoir qui est «  pour » ou « contre » la laïcité. Le Québec a fait le choix d’un État laïque. La véritable question est de savoir quelle laïcité nous voulons ? Une laïcité qui protège la liberté de conscience, qui garantit la neutralité de l’État là où elle est nécessaire, mais qui ne transforme pas la différence en suspicion ou en exclusion. J’écrivais alors, «  Une laïcité qui protège la liberté de conscience tout en maintenant une neutralité là où elle est réellement nécessaire  ». C’est cette nuance qui manque trop souvent à nos débats. Et cette nuance vaut pour bien d’autres sujets.

Christine Fréchette a maintenant l’occasion de démontrer qu’elle peut être autre chose qu’une candidate qui profite d’un contexte favorable. Mais elle n’est pas seule à faire face à ce choix. Paul St-Pierre Plamondon, Charles Milliard, Éric Duhaime et Ruba Ghazal devront eux aussi décider du ton qu’ils veulent donner à cette campagne. Ils peuvent chercher à exploiter les fractures ou chercher à les réduire. Ils peuvent dire aux Québécois ce qui les oppose ou leur rappeler ce qui les rassemble.

Je sais bien qu’une élection se gagne avec des votes, pas avec de belles intentions. Les chefs devront faire des choix difficiles, défendre des positions différentes et parfois s’affronter durement. Mais il existe une différence entre s’opposer et diviser. Et surtout, il ne suffit pas de nous rassembler autour d’un ennemi commun. Donald Trump peut aujourd’hui nous donner une raison de faire front commun, mais il est un adversaire de circonstance. Il passera.

Le véritable défi est donc de nous rassembler autour de nous-mêmes, de ce que nous sommes et de ce que nous voulons devenir. Nous ne sommes pas des passagers réunis le temps d’une crise, nous sommes des citoyens appelés à vivre côte à côte, chaque jour. On peut être en désaccord sans faire de l’autre un ennemi, défendre le français sans mépriser l’autre, parler d’immigration sans désigner les immigrants comme un problème, défendre la laïcité sans soupçonner la foi.

Je ne sais pas encore pour qui je voterai. Ce ne sera pas pour un parti de droite. Je me situe à gauche, et j’attends donc particulièrement d’une formation de gauche qu’elle ne cède pas, à la tentation de la division. J’espère au contraire que, chez les candidats de gauche, rassembler deviendra le mot d’ordre.

Je ne cherche pas pour autant un chef ou une cheffe qui éviterait les conflits, les débats ou les choix difficiles. La politique exige de prendre position. Mais il y a une différence entre défendre des convictions et enfermer les citoyens dans des camps. Celui ou celle qui saura le mieux parler de rassemblement, sans renoncer à ses valeurs, aura fait preuve de grandeur politique. Il ou elle aura certainement davantage de chances de gagner mon vote.

Le véritable leadership, à mes yeux, consiste à rapprocher ce que la politique électorale pousse naturellement à éloigner. Dans un Québec déjà traversé par tant de tensions, j’aimerais que cette campagne soit l’occasion de nous parler plutôt que de nous opposer, de nous écouter plutôt que de nous caricaturer. Il faudra bien sûr parler d’emplois, de tarifs, de logement, de santé, de pouvoir d’achat et de l’avenir du Québec. Mais n’oublions pas l’essentiel : une économie peut être relancée, un gouvernement remplacé, une politique corrigée ; une société divisée, elle, est beaucoup plus difficile à réparer. Gagner une élection est une chose ; continuer à faire société après l’élection en est une autre.

Fréchette sera-t-elle la nouvelle Carney du Québec ? Peut-être. Mais la vraie question est ailleurs. Qui saura redonner confiance à une société que le cynisme divise et fragilise ?

Mohamed Lotfi

27 Août 2026

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