Tiré de Europe Solidaire
https://europe-solidaire.org/spip.php?article79174
mercredi 24 juin 2026, par GODIN Romaric
Il s’agissait de dénoncer le bruit sans intérêt des conversations du quotidien sur des sujets « neutres » et superficiels auxquels la SDS voulait opposer la réflexion sur la société elle-même. Ce slogan pourrait avoir bien vieilli. Car, avec la catastrophe écologique, le temps qu’il fait n’est plus un sujet superficiel. Il est, au contraire, devenu un sujet hautement politique, en ce sens qu’il devrait nous inviter à repenser notre organisation sociale tout entière. Et pourtant.
Et pourtant, la canicule historique qui frappe la France et l’Europe en cette fin de mois de juin 2026 n’est nullement l’occasion de mener une telle réflexion.
Les causes de ce désastre inédit sont occultées ou vaguement évoquées sous la forme d’un réchauffement climatique toujours perçu comme une force neutre, indépendante de l’action humaine. On continue de parler du temps qu’il fait comme s’il s’agissait simplement d’un phénomène météorologique sur lequel les femmes et les hommes n’avaient aucune prise.
Lorsque le phénomène est perçu de cette façon, ce n’est qu’une poursuite du déni climatique. Le débat se limite alors à la question de l’adaptation, version caniculaire de la résilience du temps du covid-19 : on s’écharpe sur les plateaux de télévision sur les moyens de supporter au mieux des températures à l’ombre dépassant allègrement les 40 °C. La question de la climatisation est devenue le nœud de ce débat qui envahit désormais la sphère politique.
« Small talk officiel et passivité générale
« Alle reden vom Wetter » : les records de température s’enchaînent et, face à eux, il ne s’agit que de discuter de mesures d’accompagnement et d’adaptation individuelle. Le 22 juin, le président de la République, Emmanuel Macron, publiait un post sur son compte X, commençant par : « Face à la canicule, veillons les uns sur les autres. » Suivait une série de mesures recommandées : boire de l’eau, « rester dans un endroit frais », « se mouiller le corps »…
Historique ou pas, la canicule est traitée par nos dirigeants et dirigeantes par du small talk, comme on dit désormais, par des naïvetés et des banalités enrobées d’une bienveillance un peu sucrée pour faire passer le tout. Ce n’est que de la météo, après tout.
Chercher les causes de ce chaos climatique et s’y attaquer réellement, c’est menacer notre système économique. Mieux vaut, alors, gloser sur les climatiseurs.
Mais derrière ces simagrées, il y a une idée forte qui structure le débat : les « vagues de chaleur » et les canicules sont la nouvelle normalité, alors il faut faire avec. D’ailleurs, comme le disait le président le 18 juin à un ancien combattant, la chaleur, « c’est dans la tête ». Il faut que tout continue comme si de rien n’était…
Le discours d’adaptation est un discours fondamentalement défaitiste, de passivité, qui permet d’occulter toute possibilité, non pas tant d’un retour à une normalité climatique sans doute en grande partie hors de portée pour nos générations, mais, du moins, d’un frein à la dégradation accélérée du cadre écologique de la vie humaine.
La canicule est la nouvelle normalité et cela n’induit qu’un changement technique sur l’équipement en climatisation ou en ventilateurs. Cette vision technique est un moyen un peu désespéré de nier le problème fondamental du dérèglement climatique.
Bien sûr, la question de la capacité à supporter ces vagues de chaleur est importante et l’usage du climatiseur est nécessaire en certains cas. Mais lorsque cette question de l’adaptabilité devient centrale et non pas accessoire, elle est aussi un vecteur du déni climatique en véhiculant l’illusion que l’on peut vivre normalement dans des conditions extrêmes. Le message que porte cette idée de l’adaptation est que le monde peut continuer comme avant, pour peu qu’on achète le bon produit.
Cette passivité n’est pas sans en rappeler une autre, celle que ces mêmes élites portent sur l’économie, qui est présentée comme une force indépendante imposant sa loi à des femmes et des hommes sommés de « s’adapter » à ses besoins.
Et cette proximité n’est pas fortuite, c’est en réalité la même : le chaos climatique est incompréhensible sans prise en compte de la nature même de notre système économique. Chercher les causes de ce chaos et s’y attaquer réellement, c’est donc menacer notre système économique. Mieux vaut, alors, gloser sur les climatiseurs.
Couvrez cette cause que l’on ne saurait voir
Le lien entre les bouleversements climatiques actuels et la gestion capitaliste de l’économie est d’une telle évidence que les objectifs de hausse des températures moyennes dans les sommets internationaux sont calculés par rapport à « l’ère pré-industrielle », manière élégante et « neutre » de dire « pré-capitaliste ».
Dans une somme récente, L’Écocide capitaliste (éditions Page 2 et Syllepse, février 2026), Alain Bihr entreprend un travail indispensable mais colossal, celui de décrire en détail la relation entre la gestion capitaliste de l’économie et le dérèglement climatique, dont cet aspect conduit aujourd’hui à ces températures extrêmes.
En intégrant les écosystèmes (la « nature ») dans son processus de valorisation, le capital « vampirise la nature doublement ». Cette dernière est contrainte de produire pour le capital, y compris ce qu’elle ne produit pas elle-même, dans des proportions qui finissent par l’épuiser.
Parallèlement, le capital « transforme la nature à son image » en la fragmentant et en l’homogénéisant. Ce mouvement donne naissance à une « socionature », « parfaitement appropriée aux exigences de la reproduction du capital ».
Se met alors en place le phénomène classique du mouvement capitaliste : la mystification. La biodiversité est niée dans sa réalité, seule sa vision capitaliste devient acceptable. Le lien d’échange entre l’humain et les écosystèmes, le métabolisme, est alors irrémédiablement rompu. Cette biodiversité, ravagée par l’exploitation capitaliste, devient progressivement invivable pour l’humain mais reste vivable pour le capital. Et le discours d’adaptation est la traduction de cette périlleuse contradiction.
Voilà pourquoi espérer trouver une solution au chaos climatique dans le cadre capitaliste, comme tentent de le faire les États depuis plus d’un quart de siècle, est une illusion. Ces politiques ne permettent, dans le meilleur des cas, que de déplacer temporairement les problèmes.
La racine du mal est la relation qu’entretient le mode d’organisation social actuel avec toutes les formes du vivant. Et comme le fétichisme de la marchandise fait croire que le capital est indispensable à la vie, rien d’important ne peut alors être fait.
La mise au jour de cette relation et du caractère systémique du chaos climatique devient alors inacceptable parce qu’elle dévoile le caractère intenable et absurde de notre mode de production, ruine le discours technosolutionniste qui fait croire que la technologie capitaliste permet de résoudre les problèmes que le capital lui-même a créés et renverse la mystification d’un pouvoir qui se cache derrière une fausse rationalité économique.
Un technosolutionnisme en remplace un autre
C’est pour cela qu’il faut continuer de parler du temps qu’il fait et des détails techniques pour s’y adapter. Parce que la réalité de l’économie contemporaine est celle d’une fuite en avant où la destruction du vivant est certaine.
Un technosolutionnisme en remplace un autre. Si les technologies « vertes » n’ont pas réussi à freiner le désastre, alors il existera toujours une autre technologie pour répondre aux effets de celui-ci. Une marchandise est toujours à disposition. Le dérèglement climatique peut aussi être une bonne affaire pour la croissance.
La priorité de notre mode de production et de nos élites n’est pas la lutte contre le chaos écologique, ni même contre ses effets. Tout cela n’est que prétexte. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler qu’au moment même où l’Europe se transforme en étuve invivable, la priorité est celle du développement de l’intelligence artificielle (IA), cet ogre écologique.
Voilà une semaine que le lobby de la technologie a exigé de l’Union européenne qu’elle réduise ses ambitions en termes climatiques pour prioriser le développement de l’IA. Depuis des mois, les gouvernements occidentaux détricotent les faibles régulations écologiques mises en place pour favoriser les profits.
La crise structurelle du capitalisme fait passer la catastrophe écologique au second plan. Et assure le désastre en réduisant le champ de toute possibilité d’action réelle contre l’emballement climatique. Voilà pourquoi il faut juste continuer de parler du temps qu’il fait.
Romaric Godin
P.-S.
• Mediapart, 24 juin 2026 à 12h44 :
https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/240626/face-la-canicule-le-deni-par-l-adaptation
Les articles de Romaric Godin sur Mediapart :
https://www.mediapart.fr/biographie/romaric-godin-0
DossierCanicules : catastrophes à répétition
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