4. Sauver Gaia
Dans le premier chapitre de mon précédent livre, Le capital, c’est nous, j’avais fait le point sur la crise écologique majeure que traverse notre planète. Cette crise, qui représente l’enjeu civilisationnel de notre époque, est à la fois globale, rapide et multifactorielle.
Comme elle est globale, les seules réponses efficaces et pertinentes sont mondiales. Diminuer nos émissions de gaz à effet de serre en externalisant en Chine notre pollution locale ne résoudra pas ces problèmes. La lutte contre le réchauffement climatique exige une meilleure répartition des richesses, pour que tous les pays puissent engager une bifurcation écologique ambitieuse.
Comme elle est rapide, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre du temps, et donc de poursuivre un mode de développement ou utiliser des techniques qui ne sont pas durables du point de vue écologique. Les loisirs écocides inessentiels et non substituables doivent également être abandonnés.
Comme elle est multifactorielle, il est contre-productif de hiérarchiser les facettes de cette crise. Planter des eucalyptus en Amazonie au prétexte qu’ils stockent plus de carbone, tout en déforestant au passage la forêt primaire, est un crime contre la biodiversité[1]. Planter des arbres et les irriguer massivement en zone désertique est tout aussi absurde. Changement climatique, extinction de la biodiversité, raréfaction des ressources naturelles, toutes ces facettes de la crise écologique sont interdépendantes et doivent être abordées en même temps. Nous devons être sobres dans nos émissions de carbone, mais également de méthane, ainsi que dans notre consommation d’eau ou de bois.
Que peut la science ?
Ma première réponse consiste toujours à rappeler que la science ne peut pas tout. Il n’y a pas toujours des solutions technologiques pour réparer nos erreurs. Je peux même affirmer que la science ne peut pas grand-chose. Ce qui fait obstacle à une véritable révolution écologique, c’est avant tout le mode d’accumulation capitalistique et la société de consommation qu’il induit. Dans Le capital, c’est nous, je rappelle qu’on ne peut pas accumuler de capital sans produire des marchandises ou des services – le capitalisme a donc besoin de la prédation sur la nature pour se reproduire. Le principal verrou est l’accumulation du capital et les inégalités terrifiantes de richesses qu’il entraîne.
Mais je ne fais pas non plus partie de ceux qui pensent – comme certains courants écologistes radicaux ou philosophes postmodernistes – que la science ne peut rien, voire qu’elle fait partie du problème et pas de la solution. J’ai écrit ce livre pour protester radicalement contre ce point de vue. Si la science est du côté du pouvoir et du capital, elle va alimenter la crise écologique. Mais elle peut aussi être du côté des résistances, de l’émancipation et des solutions. C’est un champ de bataille.
J’irai même plus loin : je fais le pari rationaliste des Lumières que la science fait partie de la solution. La bataille concernant le champ scientifique entre les classes dominantes et ceux et celles qui aspirent à un monde plus juste socialement et écologiquement plus respectueux de notre biosphère est donc centrale. Comment la mener et quelle place la science doit-elle prendre pour la bifurcation écologique ?
Quelles politiques devraient mener un gouvernement de gauche ?
Commençons par dire que tout savoir est potentiellement utile à la bifurcation écologique. L’histoire des sciences nous montre que nous ne savons jamais quelle découverte sera fructueuse pour résoudre tel ou tel problème. Les voies de l’innovation sont souvent impénétrables. Le savoir emprunte des chemins très tortueux. Mais toutes les mesures que j’ai décrites visant à donner des moyens récurrents à la recherche concourent à ce que la science soit utile pour le climat et la biodiversité.
Quinze années de politiques destructrices ont profondément affaibli la capacité de l’État à répondre aux enjeux de la recherche. Pourtant il y a urgence, car le développement scientifique de la France est un atout essentiel pour notre souveraineté et l’épanouissement de toutes et tous. La France a été une grande nation du savoir scientifique, et le reste malgré la casse acharnée du service public. Grâce à sa recherche publique, elle a été la protagoniste de découvertes scientifiques essentielles : photographie, vaccin contre le choléra, moteur à explosion, premier micro-ordinateur, transfusion sanguine, découverte du VIH…
Pour produire plus de savoirs scientifiques autour de la planification écologique, il est nécessaire d’augmenter les moyens de la recherche fondamentale publique (le CNRS), dont les travaux sont indispensables au développement de toutes les autres connaissances, mais aussi ceux de la recherche finalisée (Inserm, Inrae, IRD, CEA…). Pour mener à bien ces chantiers, il est également essentiel de mieux doter les instituts de recherche finalisée qui travaillent sur les secteurs clés de l’écologie et de l’agriculture (Inrae), du développement (IRD), de la santé (Inserm) et de l’énergie (CEA). Ces instituts ainsi que certains établissements publics à intérêt commercial (ONF, CEA, Ademe, Cirad, Cnes, BRGM…) ont vocation à piloter ces recherches finalisées au niveau national et au sein des unités de recherche. Il faut donc les renforcer.
Par exemple, on pourrait reformuler les missions de l’Inrae afin de libérer la recherche agronomique du poids des lobbys privés ; pour cela, il faudrait que l’État finance à 100 % les activités de cet institut, mais aussi celles des universités et des autres institutions publiques de recherche travaillant dans le domaine agricole. Cela se traduirait également par une modification de la composition du conseil d’administration de l’INRAE et des nouvelles orientations inscrites dans la lettre de mission de son président.
Concernant l’énergie, les recherches finalisées sur la transition énergétique (énergies renouvelables, sobriété) et la sortie du nucléaire pourraient être rassemblées, afin de développer les recherches finalisée et le transfert des connaissances aux industries sur ces sujets. Pour cela, nous devrions transformer en profondeur les missions et le statut du CEA.
Enfin, si nous voulons transformer radicalement nos moyens de production, nous devrons affronter de très nombreux lobbys, dans le domaine de l’énergie (nucléaire, pétrole) comme dans le domaine agricole (entreprises de semences, d’engrais et de pesticides). Les scientifiques travaillant sur ces domaines de recherche finalisée doivent être indépendants pour garantir des travaux de qualité reconnus par l’ensemble des citoyens.
La production de nouvelles techniques nécessite une recherche finalisée de qualité, mais les vraies révolutions sont souvent assez inattendues et procèdent d’avancées dans des recherches plus fondamentales. Il y a toujours un délai important (en général une vingtaine d’années) entre les premiers travaux en recherche finalisée et leurs applications concrètes industrielles ou économiques. Pour toutes ces raisons, il est indispensable de maintenir le continuum entre les recherches fondamentales et celles qui sont plus finalisées. Si nous voulons produire des savoirs finalisés de qualité ayant pour objectif d’assurer la bifurcation écologique, il faut d’abord redonner confiance à l’ensemble de la communauté scientifique.
Enfin, pour que la recherche appliquée ait une traduction concrète dans l’industrie, il faut des partenaires industriels qui fassent aussi de la recherche et de l’innovation. C’est bien souvent là le talon d’Achille de la France.
Comment orienter démocratiquement la recherche ?
La difficulté est de concilier l’autonomie du champ scientifique et le principe démocratique qui veut que les citoyens soient acteurs des grandes orientations de recherche. Pour résoudre cette contradiction, je propose de dissocier le programme de recherche et les objets de recherche. Doit-on mettre plus de moyens dans la fusion nucléaire ou l’énergie solaire ? C’est un sujet qui intéresse les citoyens et les élus. Ils peuvent et doivent en débattre. En revanche, le programme de recherche, c’est-à-dire la mise en œuvre concrète des recherches, doit rester l’apanage des chercheurs. La liberté académique est absolument centrale.
Le système de recherche français a été bien pensé. Nous avons le CNRS, qui en théorie est libre sur les programmes de recherche mais aussi sur les objets de recherche. Un chercheur du CNRS peut décider de travailler sur une espèce rare de la forêt bolivienne s’il pense qu’il fera progresser son front de science en étudiant cette espèce en particulier. Au contraire, un chercheur de l’Inrae qui est recruté pour travailler sur la tomate doit travailler sur la tomate. Pourquoi ? Parce qu’on a besoin de chercheurs qui travaillent sur les tomates pour manger des tomates de bonne qualité et résistantes aux bioagresseurs… En caricaturant, on dira que le chercheur du CNRS part de la question de recherche et du front de science et choisit ses objets de recherche en fonction de cela, alors que le chercheur de l’Inrae part de l’objet de recherche et des problématiques auxquelles sont confrontés les acteurs économiques ou associatifs, et définit ensuite les questions scientifiques qui se posent. Autrement dit, en recherche fondamentale, on part de la question de recherche (par exemple : « Pourquoi certains arbres meurent-ils ? ») et on cherche les situations qui permettent de faire avancer notre compréhension (ici, les différents types de dépérissement forestier dans le monde). En recherche finalisée, on part de la situation qui fait problème (le dépérissement d’une forêt en particulier) et on détermine les questions de recherche (les causes de la mortalité) auxquelles il faudra répondre pour trouver des solutions à cette situation (quelles espèces pour remplacer l’espèce qui dépérit ?).
Il est donc possible de dissocier l’ensemble des problèmes scientifiques qu’il faut résoudre et que seuls les scientifiques de la discipline sont à même à discuter, et les grands sujets de recherche sur lesquels la société doit ou non porter son attention. Cette dissociation permet à la fois d’orienter la recherche et de préserver la liberté académique.
5. Hégémonie intellectuelle et révolution Dès le Moyen Âge, la science a joué un rôle subversif.
Pendant une grande partie du xiiie siècle, un courant se développa à la faculté des arts et des lettres de Paris, avant d’être brisé par les condamnations épiscopales de 1270 et 1277. Certains maîtres de cette faculté, moins ecclésiastes que les autres, pensèrent que des textes qu’ils étudiaient, il était possible de tirer non seulement une méthode et une philosophie, mais aussi une morale, et que cette morale était valable au premier chef pour eux-mêmes[2].
Dans mon précédent livre Le capital, c’est nous, j’ai longuement expliqué pourquoi nous ne pourrons pas répondre aux défis sociaux et écologiques qui sont devant nous sans nous attaquer collectivement à un triple système de prédations croisées : prédation du capital sur le travail (capitalisme), prédation du capital sur la nature (productivisme) et prédation des oppresseurs sur les opprimés, ce qui inclut le système patriarcal (homme-femme, hétérosexuel-homosexuel) et le racisme systémique.
La place du savoir dans la lutte contre le fascisme
Trouver les voies de véritables révolutions contre ces systèmes de prédation répond à une double urgence : écologique d’abord, car la planète surchauffe littéralement, les espèces disparaissent à un rythme soutenu et de nombreuses ressources s’épuisent ; démocratique et géopolitique ensuite, car les impasses du capitalisme conduisent à la montée de l’extrême droite et de régimes néofascistes.
Dans mon précédent livre, je pose quelques jalons pour imaginer un chemin vers un écosocialisme démocratique qui se donnerait pour objectif l’émancipation de tous et toutes, tout en préservant écologiquement la planète.
La science et le savoir jouent un rôle central pour nous permettre d’avancer dans cette voie. Ce sont même selon moi deux des principaux champs de bataille. Les classes dominantes l’ont bien compris, d’où l’importance du savoir et des nouvelles technologies dans l’agenda néolibéral. J’ai examiné tout au long de ce livre comment la science pouvait être utile aux classes dominantes comme aux opprimés. Je vais essayer ici de regarder son rôle dans la bataille des idées entre le camp de l’émancipation et celui de la réaction.
Les idées dominantes sont les idées de la classe dominante
Les classes dominantes organisent la production et la reproduction des idées et construisent un récit global cohérent qu’on nomme idéologie. Pour construire ce récit, il faut des institutions ; or celles-ci – comme l’université – ne sont que partiellement autonomes. D’où l’existence d’un champ de bataille spécifique : celui pour l’hégémonie. Mais revenons d’abord en détail sur ce concept et sur la pensée de celui qui l’a fait émerger : le philosophe marxiste Antonio Gramsci (1891-1937), membre fondateur du Parti communiste italien, et emprisonné à ce titre par Mussolini de 1926 à sa mort.
L’objectif ultime de Gramsci est l’émancipation des classes subalternes[3] : celles-ci doivent cesser de subir la politique des groupes dominants. Pour Gramsci comme pour Marx, une classe sociale n’existe pas en soi, mais dans la construction relationnelle des classes sociales. Il n’y a pas de classes subalternes ni de prolétariat sans lutte des classes. C’est l’exploitation capitaliste qui crée une classe en soi de prolétaires et ce sont leurs luttes contre l’exploitation qui créent une classe pour soi, pleinement consciente de ses intérêts et de son rôle historique[4]. Pour Gramsci, le concept d’hégémonie n’a pas de sens sans la lutte des classes et sans l’objectif de la révolution, qui est pour lui synonyme d’auto-activité des classes subalternes.
Qu’est-ce que l’hégémonie
L’hégémonie d’une classe traduit sa capacité à diriger politiquement la société et d’autres classes sociales. Elle s’obtient à la fois par la coercition et par le consentement des classes subalternes. Pour Gramsci, il existe un continuum et une complémentarité dans les différents types de domination.
L’hégémonie est la capacité d’un groupe social à dominer matériellement et idéologiquement d’autres groupes sociaux. Les deux formes de domination s’interpénètrent. La domination idéologique requiert que les producteurs de récits idéologiques soient en position d’être des émetteurs reconnus par les autres groupes sociaux.
Gramsci insiste sur la bataille des idées et la bataille culturelle à proprement parler, qui permet de renforcer l’hégémonie de la classe dominante. Il combat ainsi une vision purement économiciste, qui supposerait que la lutte des classes dépend uniquement des conditions matérielles et que l’idéologie n’est que le miroir des rapports de force au sein de l’infrastructure économique. Mais il insiste sur le fait que l’hégémonie ne peut se réduire à une bataille idéelle. Les luttes concrètes pour l’amélioration des conditions de vie en sont une autre facette essentielle.
Gramsci insiste aussi sur le fait que l’hégémonie ne peut pas non plus se résumer à un embrigadement des classes sociales à partir d’un unique émetteur. L’hégémonie se construit à partir de multiples lieux de production, parfois contradictoires, et se reproduit dans l’activité des groupes sociaux.
Il y a une ambiguïté au départ même du concept d’hégémonie. Celle que nous pouvons décrire historiquement est celle de la noblesse et du clergé, puis celle de la bourgeoisie. Peut-on analyser une hégémonie exercée par les dominés avec les mêmes termes ? Le paradoxe est levé si on utilise le concept d’hégémonie des subalternes de façon dynamique pour comprendre comment ils peuvent mettre fin à l’hégémonie des classes dominantes.
Les spécificités d’une hégémonie des dominés
Une contre-hégémonie dans un processus révolutionnaire est forcément active et enracinée dans une pratique démocratique. Elle est indissociable d’une dynamique de mobilisation des masses subalternes, d’une unification de leur lutte et d’intensification, toujours relancée, de leur activité collective. Par ailleurs, alors que l’hégémonie bourgeoise repose sur la dissimulation, l’hégémonie prolétarienne selon Gramsci se doit de dire la vérité.
Pour Gramsci, l’hégémonie prolétarienne authentique n’est pas possible sous le capitalisme, et donc hors processus révolutionnaire. Mais il y a des préfigurations de cette hégémonie, nécessaires au processus révolutionnaire, au sein des organisations dont le prolétariat se dote, et au sein de la société civile. Des morceaux de contre-hégémonie et des foyers de démocratie prolétarienne existent dans les partis, les syndicats, les entreprises autogérées ou les zones à défendre. Le fascisme s’efforce d’éliminer les organisations, voire les individus qui sont acteurs de la contre-hégémonie. Il désarme au sens propre le pouvoir hégémonique des classes dominées.
La société civile dans la bataille pour l’hégémonie
Commençons par revenir rapidement sur les fondements que Marx avait posés. Il existe une infrastructure économique où se règlent les échanges économiques et la production matérielle. Cette infrastructure façonne la vie de tous les jours et donc aussi nos représentations idéologiques. La classe dominante construit en parallèle une superstructure avec des institutions politiques qui règlent ces échanges économiques, et cela généralement en faveur de la classe qui domine économiquement. La superstructure organise la reproduction élargie de la domination économique existant dans l’infrastructure. Elle a également un rôle idéologique fondamental, car elle organise la reproduction des idéologies dominantes au travers, par exemple, de l’école ou de l’université. L’État est un des éléments centraux de la superstructure, entièrement au service de la classe dominante.
L’originalité de Gramsci est d’avoir vu que la société civile jouait aussi un rôle essentiel. Il met au jour un système dont la superstructure est composée de deux étages. Un premier étage, le cœur de l’État, organise plutôt le versant « coercition » de la domination, et un second étage, la société civile, déploie le versant « consentement » de cette hégémonie. Cette distinction est relative, car le Parlement produit par exemple aussi du consentement. Pour Gramsci, l’État et la société civile constituent ensemble l’État intégral avec l’ensemble des dispositifs de domination et d’hégémonie.
Les classes subalternes ont plus de possibilités pour développer des organisations autonomes au sein de la société civile. Pour Gramsci, il existe tout de même une hiérarchie des pouvoirs, et le pouvoir diffus au sein de la société civile dépend en dernier ressort du pouvoir d’État. Prendre le pouvoir d’État demeure donc stratégique. Mais pour cela, il faut s’attaquer également aux « fortifications et casemates[5] » qui le protègent. La société civile est le lieu d’organisation du consentement, mais aussi le lieu d’organisation des subalternes. C’est donc un champ de bataille central.
Production et reproduction des idéologies
Il me semble intéressant de distinguer la production des idéologies et leur reproduction, chacune étant l’objet d’institutions spécifiques. C’est le philosophe marxiste Louis Althusser (1918-1990) qui a mis l’accent sur la question de la reproduction de l’hégémonie. Cette approche permet ainsi de mieux cartographier les champs de bataille idéologiques dans la lutte pour une contre-hégémonie.
La production a lieu dans les universités, les think tanks, les clubs associés à de grandes entreprises et l’État. La reproduction a lieu au sein de la famille et surtout à l’école, dont l’influence a remplacé celle des Églises.
Comment mener cette bataille hégémonique au sein de la société civile ? C’est pour Gramsci le rôle central du parti. Par rapport au syndicat, le parti se donne pour objectif la prise du pouvoir. Or seule une intense vie démocratique permet de lier organiquement le parti aux intérêts des classes subalternes qu’il est censé représenter.
Formaliser les choses permet ainsi de mettre en lumière des lieux stratégiques. L’université en est un. À bien des égards, la contre-hégémonie domine ces lieux de production de l’hégémonie. Ce phénomène n’est pas complètement nouveau – il était présent dans les années 1960 et 1970. Un des objectifs des réformes néolibérales de la recherche et de l’enseignement supérieur est ainsi la mise au pas de ces institutions. De la même façon, les instituts de recherche sont aussi devenus des lieux dans lesquels les scientifiques documentent les dégâts du capitalisme, comme le rechauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité ou la pollution globale.
Cette analyse permet d’approfondir une topologie des lieux et des institutions dans lesquels doivent s’investir ceux qui veulent changer de monde, avec trois objectifs : produire de nouvelles idéologies et de nouveaux récits, bloquer la reproduction des idéologies dominantes, et enfin favoriser la reproduction des contre-idéologies.
La place des scientifiques
Les scientifiques peuvent jouer un rôle central dans cette bataille. J’ai décrit comment la science pouvait être performative et donc produire du pouvoir. Cette capacité a été largement utilisée par les classes dominantes, qui ont su maquiller leurs décisions avec l’expertise scientifique. Mais ce pouvoir peut aussi nous servir. C’est le cas du Giec, fondé en 1988 sous l’égide de l’Organisation météorologique mondiale et du Programme des Nations unies pour l’environnement. Il est très difficile pour les classes dominantes de nier frontalement l’expertise de milliers de scientifiques. De même, quand des chercheurs démontrent scientifiquement que, pour trouver des solutions au réchauffement climatique, il faut réduire les inégalités, cela pose des problèmes aux tenants de l’ordre actuel. Dans un article publié en 2021, Julia Steinberger et ses coauteurs écrivent :
La surconsommation d’énergie est au moins en partie due à des facteurs autres que la satisfaction des besoins, tels que la promotion de solutions à forte intensité énergétique, la consommation de produits de luxe et les inégalités quant aux niveaux de consommation, l’obsolescence programmée, la surproduction et la surconsommation, la maximisation de bénéfices et l’économie de rentes[6].
Comment les scientifiques peuvent-ils jouer un rôle efficace ? D’abord, ils doivent privilégier des objets de recherche utiles à la réduction des inégalités et à la révolution écologique, plutôt que ceux qui maximisent les bénéfices des multinationales. Cet objectif va de pair avec d’une part le renforcement de la liberté académique par un financement récurent de la recherche, et d’autre part par une discussion collective et démocratique des grandes orientations de la recherche.
Les scientifiques doivent donc être militants dans leurs objets de recherche, mais rester parfaitement impartiaux sur les résultats. Il est inutile et contre-productif de biaiser des résultats sur un mode catastrophique. J’ai pu voir cette dérive chez des scientifiques qui me disaient : « Si on ne grossit pas le trait, les politiques n’agissent pas. » C’est une erreur. Si les politiques n’agissent pas, c’est avant tout parce qu’ils refusent de s’opposer frontalement aux classes dominantes. Le principal verrou n’est pas le manque de connaissances ou l’absence de prise de conscience de la gravité des faits rapportés. En ce qui concerne le tabac, l’alcool, les pesticides ou les gaz à effet de serre, par exemple, nous savons que c’est grave et nous le savons depuis longtemps.
Les scientifiques devraient donc plutôt chercher à mieux communiquer collectivement pour éviter d’être instrumentaliséspar les pouvoirs[7].
Les scientifiques doivent plutôt tisser des liens directs avec les partis politiques, qui jouent un rôle important dans la production d’une contre-hégémonie, tout en conservant toujours leur pleine indépendance épistémique. Les scientifiques devraient se considérer comme un cinquième pouvoir, semblable à celui de la presse.
Notes
[1] Lire Émmanuelle Picaud, Simone Fant et Daniel Camargos, « “La nature n’est pas seulement un champ de production” : au Brésil, le mirage de l’acier “vert” assèche la terre des paysans », L’Humanité, 4 avril 2025.
[2] Jacques Verger, Les Universités au Moyen Âge, op. cit., p. 76.
[3] Lire Yohann Douet, L’Hégémonie et la Révolution. Gramsci penseur politique, Paris, Amsterdam, p. 25.
[4] Karl Marx, Misère de la philosophie [1847], Paris, Éditions sociales, 1977, p. 177 et suiv.
[5] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, t. II, Paris, Gallimard, 1983, cahier VII, § 16.
[6] Jefim Vogel, Julia K. Steinberger, Daniel W. O’Neill, William F. Lamb et Jaya Krishnakumar, « Socio-economic conditions for satisfying human needs at low energy use : An international analysis of social provisioning », Global Environmental Change, vol. 69, juillet 2021 (traduit par nos soins) ; doi.org/10.1016/j.gloenvcha.2021.102287.
[7] Lire Gloria Origgi, La vérité est une question politique [2022], Paris, Albin Michel, 2024, p. 167.
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