Édition du 16 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Faire grève pour ne pas se faire mettre en boîte

Notes sur l’Assemblée Générale du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN) du mercredi 28 janvier 2026.

Sans montre en main, il semblait tout de même que la minute de silence à la mémoire des personnes mortes pour la classe ouvrière, qui précède chaque assemblée générale du Conseil central de Montréal, a duré plus longtemps et que l’ambiance était plus lourde que d’habitude. Était-ce simplement la fatigue provoquée par un vortex polaire qui n’en finit plus ? Le deuil du bâtiment plus que centenaire de la shop à savons Barsalou, qui trônait de l’autre côté de la rue jusqu’à ce qu’un immense brasier la consume, quelques jours avant ? Ou par respect pour les fantômes de René Good, mère de famille et poétesse, et d’Alex Pretti, infirmier d’un hôpital de vétérans, deux âmes de 37 ans abattues à quelques jours d’intervalle à bout portant par la police fédérale, en plein jour dans les rues de Minneapolis, pour avoir tenté de ralentir sa chasse xénophobe aux personnes migrantes ?

Le président, Bertrand Guibord, a pris soin aussi de nommer les autres camarades qui sont morts depuis le début de l’année chez nos voisins du sud, victimes de l’ICE. Keith Porter, Luis Gustavo Núñez Cáceres, Geraldo Lunas Campos, Víctor Manuel Díaz, Parady La, Luis Beltrán Yáñez-Cruz, Heber Sánchez Domínguez. Ces noms ont résonné dans les locaux de la CSN comme autant d’échos de la lutte qui s’organise au Québec contre les avancées de l’extrême-droite et les dérives autoritaires de nos gouvernements.

L’assemblée a finalement commencé, et entre les états financiers et les informations sur le Mois de l’Histoire des personnes noires, deux présentations portaient sur des conflits en cours.

Kruger LaSalle

Les 150 syndiqué-es de Kruger LaSalle produisent des boites de carton depuis des générations, de pères en fils, et en filles, comme l’a rapporté une conseillère syndicale. Les affaires sont bonnes, puisque l’entreprise fournit de grandes chaines comme Danone, Jean-Coutu, Olymel et Kruger (Cashmere, Scotties, Sponge Towels). Voilà 50 ans qu’on n’y a pas fait grève, mais un nouveau boss s’est imposé. La dernière convention a été signée avant la pandémie de la Covid19 et la flambée des prix à la consommation qui a suivi. Il y a donc un besoin pour un sacré rattrape, mais les négos lancées en mai achoppent principalement sur les revendications salariales. Le patron offre 16% pour les 4 prochaines années, offre refusée à la majorité. L’accepter signifierait d’accepter une chute du pouvoir d’achat, comme l’explique un tract syndical : « Cette offre patronale ne représente rien de moins qu’un appauvrissement pour ses fidèles travailleuses et travailleurs en raison de l’inflation des dernières années. Il n’y a aucune raison pour que leur pouvoir d’achat ne profite pas des succès de Kruger dans son ensemble !  »

En grève le 12 janvier, les camarades se parlent sur la ligne de piquetage ou dans la roulotte installée-là, pour se réchauffer : «  Y a 15-20 ans, on avait un sentiment d’appartenance et les meilleures conditions de l’industrie », maintenant, « on est l’enfant pauvre du groupe  », dit-on en référence aux autres shops qui ont fait la grève dans Lanaudière et à Trois-Rivières. Heureusement, les automobilistes expriment bruyamment leur appui. «  Y fait frette, mais on reste mobilisé-es  ».

Sous l’effet de cette pression, le syndicat a finalement adopté à 73% des augmentations salariales d’environ 20% sur 5 ans, l’ajout d’une semaine de congé pour les membres qui ont plus d’ancienneté et une prime pour les opérateurs. Ce n’est pas-là l’ensemble des revendications voulaient, mais les grévistes ont jugé l’offre suffisamment acceptable pour retourner au travail.

Librairie Raffin de la Plaza Saint-Hubert

En novembre 2020, en pleine pandémie de la covid19, les libraires de cette succursale du réseau Raffin avaient dû faire grève pour obtenir de meilleures conditions de travail. Les revoilà encore au pied d’un mur derrière lequel se retranche le couple de propriétaires qui possèdent trois librairies rentables, selon les livres… comptables, y compris la succursale de la Plaza où il y a toujours des client-es sur le plancher, et qui a de gros contrats aux collectivités, par exemple avec des bibliothèques et des écoles. Des affiches sont mystérieusement apparues sur la Plaza, il y a quelques jours, indiquant que les libraires méritent d’obtenir 20$ de l’heure comme salaire de base, soit un «  salaire viable  ». Présentement, c’est le salaire minimum, ou jusqu’à 19$ de l’heure. Un conciliateur est entré en scène, alors que les libraires se sont voté 5 jours de grève et ont déjà effectué un arrêt de travail de 2h. La grève de 2020 rappelle de bien mauvais souvenirs, mais c’est une question de respect, de dignité et de condition de vie, pour des libraires qui connaissent si bien leur métier, contrairement à leurs propriétaires, et qui organisent en plus des évènements pour animer les lieux : de nombreux lancements, l’enregistrement du balado de Fred Savard, des installations représentant les bibliothèques idéales d’auteur-es. Le mandat de grève a été voté à l’unanimité, « parce que la passion du livre ne paie pas le loyer ! ».

Vous êtes client·e de la librairie Raffin ? Arrêtez-vous en magasin ou écrivez à la direction et faites-leur part de votre solidarité avec les libraires.

Vers une grèves sociale ?

Première de l’année 2026, cette assemblée générale du mercredi soir a été suivie vendredi par une autre rencontre, cette fois pour partager et discuter, avec des camarades d’autres organisations, du ras-le-bol généralisé dans la société civile envers une classe politique irresponsable et déconnectée des véritables problèmes qui affligent la population québécoise.

Pour orchestrée une résistance, pour mobiliser les troupes et pour intensifier la lutte, le Conseil central a reçu de ses membres le mandat d’organiser un plan d’actions menant à une possible grève sociale au printemps. La journée de vendredi y était dédiée. Plus de quarante groupes alliés et une centaine de délégué·es de syndicats des secteurs publics et privés ont répondu présents !

Ces camarades sont déterminés à lutter contre les projets de lois antisociaux, antidémocratiques et antisyndicaux qu’une classe politique déchue tente de faire avaler aux travailleurs et aux travailleuses.
Laissons au président du CCMM le mot de la fin, qui donne le ton pour la suite des choses : «  La société civile doit se dresser devant celles et ceux qui l’abusent et qui profitent d’un système mortifère usé jusqu’à la corde. Le conseil central fera tout en son possible pour que ça se produise, je compte sur nous ! »

Geneviève Dorais & Francis Dupuis-Déri
Délégué-es du Syndicat des professeur-es de l’UQAM (SPUQ)

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Francis Dupuis-Déri

Professeur de science politique à l’UQAM et auteur de L’armée canadienne n’est pas l’Armée du Salut (Lux, 2010) et de L’éthique du vampire. De la guerre d’Afghanistan et quelques horreurs du temps présent (Lux, 2007)

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