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Flambée des prix du pétrole et du gaz : « La vraie question, c’est : est-ce qu’on a besoin d’autant d’énergie ?

Malgré le conflit du Moyen-Orient et la hausse des prix de l’énergie, le gouvernement rechigne à intégrer la sobriété aux leviers de souveraineté énergétique. Ce mutisme désespère des associations écologistes.

13 mars 2026 | tiré de reporterre.net

« Sobriété ». Alors que le conflit au Moyen-Orient met brutalement en lumière la vulnérabilité de notre système énergétique, et sa dépendance à des chaînes de valeur sur lesquelles nous n’avons aucune prise, on pourrait s’attendre à ce que ce mot soit sur toutes les bouches. Voilà près de deux semaines — depuis le 28 février — que l’Iran bloque, en représailles des attaques israéliennes et étasuniennes, le détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux. Par ricochet, le prix du baril a fortement augmenté, dépassant les 100 dollars (87 euros) jeudi 12 mars — du jamais vu depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en 2022. Dans les stations-service françaises, les prix de l’essence et du gazole avoisinent les 2 euros.

Lire aussi  : Accro aux engrais chimiques, l’agriculture française chamboulée par la guerre au Moyen-Orient

Globalement, en dix jours de guerre, les prix du gaz ont augmenté de 50 %, et ceux du pétrole de 27 % — soit l’équivalent de 3 milliards d’euros de dépenses supplémentaires pour les contribuables européens, notait le 11 mars la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Cette nouvelle explosion des prix de l’énergie, quatre ans à peine après les secousses générées par la guerre en Ukraine, pourrait nous interroger sur notre consommation effrénée de produits fossiles importés de l’étranger. Mais non. Sur ce thème, les responsables politiques restent étonnamment muets.

Aucun plan de sobriété énergétique

Parmi les mesures évoquées pour faire face à l’augmentation des prix du carburant — sujet très inflammable politiquement —, le gouvernement a promis de renforcer les contrôles dans les stations-service afin d’éviter les «  hausses abusives  » des prix. Matignon étudierait également la possibilité d’encadrer provisoirement les marges des distributeurs. Pas question, en revanche, de mettre en place un «  bouclier tarifaire » similaire à celui instauré en 2022… ni de relancer un plan de sobriété énergétique, tel que l’avait fait le gouvernement d’Élisabeth Borne en 2022 et 2023.

Limitation du chauffage des bâtiments publics, incitations à réduire sa vitesse sur la route, extinction nocturne des publicités lumineuses… Quoique « peu ambitieuse » et focalisée sur les gestes individuels, cette campagne visant à réduire notre consommation d’énergie à la source avait au moins eu le mérite d’exister, estime Yves Marignac, chef du pôle Énergies nucléaire et fossiles de l’association Négawatt. Le mutisme actuel du gouvernement sur ces enjeux est selon lui « absurde » : « La sobriété a complètement disparu de l’équation, alors même que les évolutions géopolitiques depuis le début de la guerre en Ukraine n’ont fait que renforcer la pertinence de cette option. »

« La sobriété a complètement disparu de l’équation »

« La leçon à tirer des quelques années qui viennent de s’écouler, en particulier du bouleversement géopolitique imposé par Donald Trump, c’est que nous entrons dans un monde où de grandes puissances imposent la loi du plus fort en s’appuyant sur la captation de ressources essentielles », poursuit Yves Marignac. Il est selon lui « assez évident » que l’Europe et la France, peu dotées en ressources géologiques, auront du mal à tirer leur épingle de ce jeu. « Leur voie de salut serait d’inventer un nouveau modèle de souveraineté et de prospérité, basée sur une économie circulaire et sobre en ressources ».

La France dépendante des importations

Nous en sommes loin. La France ne produit quasiment pas de gaz et de pétrole sur son territoire. Pourtant, 60 % de l’énergie qu’elle consomme est d’origine fossile, relève le Réseau Action Climat dans un récent rapport. Son approvisionnement en gaz dépend d’une demi-douzaine de fournisseurs, avec lesquels elle entretient parfois des relations tendues (comme l’Algérie).

Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, les États-Unis se sont imposés comme l’un de ses principaux partenaires. Ils lui fournissent environ un quart de son gaz, ce qui constitue un levier de pression puissant pour l’administration Trump. L’approvisionnement en pétrole de la France dépend d’un nombre plus important d’acteurs, mais la volatilité des prix de l’or noir est susceptible — comme c’est le cas en ce moment — de faire chanceler le pays.

L’Union européenne est tout aussi vulnérable : 75 % du pétrole et 55 % du gaz qu’elle utilise sont produits hors du continent. En cas de rupture d’approvisionnement, ses stocks ne lui permettraient pas d’être autonome plus de trois mois. Autrement dit, les énergies fossiles sont le « talon d’Achille » de la France et de l’Union européenne, note Bastien Cuq, responsable Énergie au Réseau Action Climat. Les éliminer « rapidement » est une nécessité non seulement climatique, mais aussi géostratégique, insiste-t-il. « La sobriété est un levier de souveraineté. »

À court terme, le gouvernement pourrait selon lui soulager le pays grâce à des mesures simples. En limitant à 110 km/h la vitesse sur les autoroutes, en poussant au covoiturage (notamment avec des incitations financières) et en favorisant le télétravail, tel que le recommandait Négawatt dans une note de 2022, la France pourrait éviter l’importation de 800 millions d’euros par an de pétrole brut, selon les calculs du Réseau Action Climat.

Cars express et lignes de covoiturage

Pour être plus « résilient » face aux crises pétrolières « qui ne manqueront pas de se reproduire  », l’ONG Transport & Environment recommande de créer un nouveau système de transport en commun sur les axes denses, composé de cars express et de lignes de covoiturage. Elle suggère également de massifier les dispositifs de leasing social pour les véhicules électriques. À plus long terme, avec la mise en place de plans de sobriété «  structurels », axés notamment sur la réduction de nos déplacements et le recours à des modes de transport actifs, « le potentiel d’économies d’énergie serait de l’ordre de 20 % environ », estime Yves Marignac.

Ces 20 % de souveraineté « gagnée » pourraient encore grossir grâce au développement de l’électrification, via des énergies renouvelables, « qui sera d’autant plus rapide qu’elle sera associée à de la sobriété », poursuit-il. Certes, le fonctionnement des éoliennes et des panneaux photovoltaïques repose, lui aussi, sur des matériaux produits hors de nos frontières (notamment en Chine). « Tous les systèmes énergétiques ont leurs problèmes de souveraineté, on ne pourra jamais être 100 % indépendants », reconnaît Bastien Cuq.

Les systèmes axés sur le nucléaire, le gaz et le pétrole seraient néanmoins plus vulnérables, selon lui : « Ils supposent de recommencer à extraire des matériaux du sol dès que l’on a fini de les faire brûler ou exploser. » À l’inverse, « une fois posés, une éolienne ou un panneau solaire peuvent produire de l’électricité sans importation pendant au moins vingt ans, puis être recyclés ».

Le nucléaire présenté comme un facteur d’indépendance

« La vraie question à se poser, c’est : est-ce qu’on a besoin d’autant d’énergie ?, estime Bruno Villalba, professeur de science politique à AgroParisTech et auteur, notamment, de Politiques de sobriété (Le Pommier, 2023). Ivan Illich l’a expliqué dès le premier choc pétrolier, au début des années 1970 : il n’y a pas une crise de l’énergie, il y a une crise du besoin d’énergie. »

Pour l’heure, cette voie n’est pas celle privilégiée par les pouvoirs publics. Plutôt qu’un modèle sobre reposant majoritairement sur les renouvelables, Emmanuel Macron a défendu, le 10 mars, le développement du nucléaire civil, présenté comme un facteur « d’indépendance » — en 2024, 47 % de l’uranium naturel importé en France depuis le Kazakhstan et l’Ouzbékistan transitait pourtant par la Russie, pointe le Réseau Action Climat dans son rapport.

« Est-ce qu’on a besoin d’autant d’énergie ? »

Comment expliquer que la piste des économies d’énergie ne soit même pas évoquée ? « L’idée de la sobriété comme une forme de renoncement programmé, négocié pour s’ajuster aux limites planétaires, est un discours assez compliqué à produire. Surtout dans un espace social anxiogène, marqué par la guerre et des inégalités sociales plus que préoccupantes », analyse Bruno Villalba.

Plus globalement, « l’imaginaire dominant reste celui de l’absence de limites, regrette Yves Marignac. Les forces économiques et politiques s’accrochent à l’idée que la croissance infinie est possible, que les ressources resteront abondantes, que des solutions technologiques seront toujours trouvées... » Les implications de ce « déni collectif » sont selon lui « très lourdes » : « Elles nous détournent de politiques de sobriété devenues quasi vitales pour le pays. »

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