Édition du 22 juin 2021

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France

France : Face aux calomnies, le monde universitaire contre-attaque

Que n’a-t-on pas dit et écrit ces derniers mois pour délégitimer l’approche universitaire des sciences sociales et humaines ! Pendant ce temps, paraissent trois ouvrages (signés Michel Wieviorka, Patrick Weil et François Héran) qui montrent l’apport qu’elle peut constituer pour éclairer rationnellement, de façon à la fois documentée et accessible, des débats en cours, souvent passionnels et confus.

Tiré du blogue de l’auteur.

Que n’a-t-on pas dit et écrit ces derniers mois pour délégitimer l’approche universitaire des sciences sociales et humaines ! Or, pratiquement ‘en même temps’ (autre usage de l’expression !), paraissent trois ouvrages qui montrent l’apport qu’elle peut constituer pour éclairer, rationnellement, de façon à la fois documentée et accessible, des débats en cours, souvent passionnels et confus. Il s’agit (pour prendre l’ordre alphabétique en sens inverse) des livres suivants : Racisme, antisémitisme, antiracisme. Apologie pour la recherche de Michel Wieviorka (La Boite à Pandore), De la laïcité en France de Patrick Weil (Grasset) et Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression de François Héran (La Découverte).

Michel Wieviorka : Racisme, antisémitisme, antiracisme

L’ouvrage de Michel Wieviorka, Racisme, antisémitisme, antiracisme, prend au mot la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, qui, après avoir accusé l’université d’être corrompue par « l’islamo-gauchisme », a rétropédalé en prétendant demander au CNRS « un état des lieux » (et, ce matin, sur France-Inter, a botté en touche). Chiche déclare Wieviorka, titulaire à l’EHESS de la chaire de « sociologie du racisme » et peut donc lui offrir, sur un plateau !, un bilan synthétique. En fait, le sociologue a peu de chance d’être entendu par la ministre, tant il appelle « une politique éloignée » de celle qu’elle conduit, mais son opus constitue un remarquable outil pour « mieux faire vivre la relation incontournable du débat scientifique et du débat public, qui doivent être […] articulés, et non pas fusionnés et confondus. » A ce titre, il intéresse non seulement les chercheurs de toutes disciplines, mais également l’ensemble des citoyens qui ressentent le besoin d’une clarification.

Wieviorka le montre, deux facteurs ont changé la donne dans l’étude du racisme et du combat antiraciste. Le premier est la prise de conscience d’un « racisme indirect ou systémique » qui n’a pas besoin de « racistes » pour produire des discriminations (dans le recrutement à certains postes, par exemple) ; le second est le passage d’un racisme biologique à un racisme plus « culturel » où les racisés sont moins considérés comme des êtres inférieurs que comme des « individus différents, inadaptés, inassimilables ». La perception de ces deux mutations s’est d’abord produite en Amérique et a, ensuite, gagné l’Europe et la France. Elle est « déstabilisante » aussi bien pour les travaux sur le racisme que pour le combat antiraciste lui-même (en risquant, par exemple, de dangereusement déconnecter la lutte antiraciste et le combat contre l’antisémitisme). Elle a suscité un refus « franco-français », dont témoignent les accusations de certains politiques d’une illégitime influence anglo-saxonne. Celles-ci se situent à rebours de la « mondialisation du débat scientifique » : « imaginerait-on dans d’autres disciplines du savoir que les sciences-sociales une sorte de suspicion à l’encontre de qui évoquerait dans ses travaux d’autres auteurs que nationaux ? »

A cette « fermeture nationale » dominante s’est opposé, chez certains, un « emprunt sans recul d’une rive à l’autre de l’océan Atlantique », malgré la différence façonnée par l’histoire : d’un côté les Etats-Unis, où la structuration sociale s’est « construite sur une base de domination et de brutalisation raciales et racistes », de l’autre des puissances coloniales européennes dont « l’expansion s’est jouée avec la colonisation et aussi avec la traite négrière ». Il faut, nous dit avec justesse, Wieviorka à la fois « penser global » et savoir « comparer » des situations relativement hétérogènes. Il faut également éviter « l’ethnocentrisme qui limite les débats au seul monde occidental » et le sociologue donne des exemples de recherches novatrices en Amérique Latine, Afrique, Inde,… A ce sujet, un premier pas consiste à de ne pas oublier que la France ne se réduit pas à l’Hexagone : l’auteur note que « la littérature antillaise française est bien plus comprise et appréciée aux Etats-Unis, où elle est étudiée dans de nombreuses universités, qu’en France. » Cet exemple me semble particulièrement significatif de notre rétrécissement idéologique.

Wieviorka nous fournit un point d’étape important sur les actuelles études postcoloniales, dé-coloniales, intersectionnalistes, en décryptant les liens, et les différences de niveau, entre recherches et engagements. Cette dialectique du chercheur et du militant m’apparait comme un passionnant fil d’Ariane de son ouvrage. Il existe, chez cet universitaire, une réelle estime pour l’engagement citoyen et l’apport que ce dernier peut fournir à la recherche (par exemple, chez une belle personnalité comme Lilian Thuram, pas assez écoutée). Pour autant, il ne témoigne d’aucune complaisance envers le « terrorisme intellectuel » que certains militants tentent d’imposer, et qu’il a, personnellement, courageusement affronté. Au « néo-maccarthysme » de ceux qui, sous couvert d’universalisme, veulent ignorer « des réalités sociales et culturelles que la République s’avère impuissante à traiter politiquement depuis de nombreuses années », répond parfois des « postures guerrières » où « quiconque ne pense pas comme il faudrait est vite soupçonné et accusé d’être du côté des mâles dominants blancs. »

Pour autant, je ne pense pas trahir la pensée de Wieviorka en estimant qu’il ne renvoie pas les uns et les autres dos à dos. Seulement la « vocation » (pour parler comme Weber) du chercheur consiste à ne jamais être du côté des orthodoxies péremptoires, mais à toujours les interroger. Et cet ouvrage, court mais lumineux, en constitue la meilleure démonstration. Pour ma part, je partage cette posture intellectuelle : je ne me sens pas solidaire de l’establishment qui confisque le terme d’ « universalisme » pour en faire un masque derrière lequel s’abrite des discriminations ; en revanche si je suis solidaire des luttes militantes, je n’ai aucune complaisance contre les dérives qui les défigurent et sont génératrices de nouveaux stéréotypes. Partout la mission de l’universitaire est de combattre Dame bêtise. Merci à Michel Wieviorka de nous éclairer dans ce combat.

Patrick Weil : De la laïcité en France

Le second ouvrage, De la laïcité en Franceest dû à Patrick Weil. Son titre indique clairement son orientation : il ne s’agit pas de croire, comme le fait Gérald Darmanin, que la « laïcité serait un principe éminemment français »[1]mais de constater, qu’en France, la laïcité, principe universel, a une histoire spécifique. Au cœur de cette histoire : la loi de 1905 séparant les Eglises et l’Etat, dont l’application a permis de pacifier, globalement, ce que l’historien-sociologue Emile Poulat a nommé la « guerre des deux France ».

C’est la signification de cette loi au niveau des principes qu’elle pose et son efficacité, dans leur concrétisation juridique et leur application pratique, qui est au cœur de ce second ouvrage. Weil rectifie, avec bonheur, des idées reçues. Ainsi, il rappelle que l’article 1erénonce que, dans le cadre d’un ordre public démocratique, la République garantit non pas le seul exercice des cérémonies cultuelles, mais le « libre exercice des cultes » c’est-à-dire « toute manifestation extérieure de la foi, bien au-delà du lieu affecté au rassemblement des fidèles ». Briand l’indique lui-même dans le cadre des débats parlementaires : « la République, envisageant les manifestations extérieures des croyances et des religions qui constituent l’exercice des cultes, s’engage à en garantir la pleine et entière liberté. » L’article 2, supprimant le budget des cultes et tout caractère officiel de certaines religions (il y avait quatre cultes officiellement « reconnus » : le catholique, deux cultes protestants et le culte israélite), est une conséquence de l’article 1er. Le collaborateur de Briand, Louis Méjan l’indique : « On ne peut logiquement concevoir la liberté de conscience et des cultes sans la neutralité absolue de l’Etat » car il n’existe pas « de véritable liberté là où n’existe pas une entière égalité pour tous sous la protection de la loi ». Weil précise que la séparation ajoute à la liberté de conscience et à l’égalité des citoyens la « souveraineté et [l’] indépendance de la République par rapport au pouvoir religieux », ce qui est tout à fait exact.

L’historien montre comment plusieurs articles de la loi de 1905 concrétisent les principes émis dans son Titre 1er : les processions, problème complexe car elles étaient très ostentatoires et provoquaient parfois des troubles à l’ordre public, les sonneries de cloches souvent trouvées trop longues, trop matinales, trop fréquentes, ... De plus, rapidement, un problème se pose : le pape ordonne aux catholiques de ne pas se conformer à la loi. Plutôt qu’un « affrontement », Briand choisit de « contourner le pape » et d’inscrire dans « la légalité la masse des catholiques français ». Par ailleurs, la liberté de religion s’inscrivant dans le cadre de l’ordre public, la loi prévoit une « police des cultes ». Weil s’intéresse surtout, sur ce point, aux mesures prises lors du conflit des manuels scolaires, à mon sens, conflit substitutif à la « persécution » que recherchait le pape (et ceux que Briand qualifiait de « catholiques surexcités ») et qui fut évitée. Il me semble que le rattachement direct de ce conflit à la loi de 1905 s’avère un peu un raccourci. Mais il a l’intérêt de montrer comment la République a, alors, réagi, en mêlant fermeté et sang-froid et en évitant les amalgames, à des atteintes qu’elle estimait menaçantes.

Je suis totalement en accord avec l’idée directrice de Weil, qu’il a résumé dans La Croix (16 avril) : « Après la décapitation de Samuel Paty, on a découvert que le recteur de la mosquée de Pantin relayait une vidéo dénonçant le malheureux professeur […]. On n’a pas poursuivi un homme responsable d’un délit. En revanche, on a fermé une mosquée. Fermer un lieu de culte est une punition collective injuste. Attaquons-nous aux vrais fauteurs de troubles ! Après 1905, Briand n’a pas fermé les églises tenues par des curés menaçants, il a choisi de laisser en paix la masse des croyants mais de s’attaquer directement aux trublions. » C’est montrer que l’opposition n’est pas entre une laïcité ferme, voire rigide et une laïcité douce, voire laxiste, comme le raconte trop souvent les médias, mais entre une laïcité intelligente et efficace qui sait isoler ses adversaires, les couper d’un terreau où ils comptaient prospérer, et une laïcité brouillonne et inopérante, pratiquant allègrement l’amalgame.

Mes (petites) réserves portent sur la vision un peu idyllique de Weil concernant la fabrication de la loi de 1905. Ainsi, en ce qui concerne l’article 4, article essentiel par lequel la République respecte « l’organisation générale » de chaque culte (importation de lois américaine et écossaise), il y a eu deux votes. Lors du 1er, 195 députés de gauche se sont opposés à Briand et Jaurès. Ces derniers l’ont emporté grâce à quelques dizaines de députés de gauche et à un appui massif du centre et de la droite. Puis, les gauches ne voulant pas rester sur ce net désaccord, que la droite comptait exploiter (la Chambre allait vaquer pendant presque un mois), un second vote a eu lieu où la grande majorité de la gauche s’est ralliée. Weil fait comme si le premier vote n’avait jamais existé.

Par ailleurs, Weil écrit que le « texte voté [par la Chambre est] si ciselé, que le Sénat l’adopte sans aucun amendement. » La réalité historique est plus prosaïque : si le Sénat avait modifié une virgule, une seconde lecture à la Chambre se serait avérée nécessaire et la loi n’aurait pas pu être adoptée avant la fin de la législature. C’est pourquoi, au Sénat, Emile Combes, qui dirigeait le groupe majoritaire (la Gauche démocratique), déclare en son nom : « Nous voterons la loi […] mais nous n’entendons nullement nous enlever par ce vote le droit de remédier plus tard à ses défectuosités qui n’ont échappé à aucun de nous ». Pour Combes et ses amis radicaux, la loi était trop « libérale ».

Querelles de spécialistes direz-vous. Pas seulement. Il a existé, à cette époque, des partisans d’une laïcité antireligieuse et d’autres favorables à une laïcité autoritaire. Ces deux groupes ne partageaient pas la philosophie de la loi de 1905. Ils ont été battus, mais les personnes qui se situent dans leur filiation sont aujourd’hui politiquement et médiatiquement dominantes et leurs révérences à la loi de 1905 ne sont que courbettes pour mieux la trahir. D’ailleurs, elles veulent modifier la loi de 1905 par une loi censée viser le « séparatisme », qui tourne le dos à la stratégie intelligente de Briand. Il est donc important de ne pas occulter le fait que plusieurs conceptions de la laïcité se sont affrontées en 1905. Tout au plus, peut-on constater que ceux qui la trouvaient trop « libérale » l’ont quand même votée, se montrant plus réalistes que les intransigeants d’aujourd’hui. Reste que je rejoins tout à fait Weil quand il montre la dialectique de proximité et de distance (forgée par l’histoire) entre laïcité française et laïcité américaine. L’historien rejoint là le sociologue : ni opposition ni confusion.

François Héran : Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression

Le troisième ouvrage, qui donne un passionnant éclairage sur un point vif du débat public, est la Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression que leur adresse François Héran. Ce livre a une histoire. On se souvient de la décision du ministère de l’Education nationale d’un hommage, dans chaque classe, à Samuel Paty, à l’issue des vacances de la Toussaint. Des professeurs ont consulté Héran pour que celui-ci les aide à clarifier le sens qu’ils pouvaient donner aux termes de « liberté d’expression », dans cette séance du cours d’éducation morale et civique (EMC)[2]. En conséquence le professeur a publié, sur le site du Collège de France, laviedesidees.fr, une Lettre au corps enseignant : « comment réfléchir en toute liberté sur la liberté d’expression ». Cette Lettre a reçu en un mois 200.000 visites, sans compter sa reprise sur d’autres sites. Elle correspondait donc à une réelle attente. Naturellement, des remarques, des critiques, des demandes de précisions supplémentaires lui ont été faites. Il y répond par cet ouvrage qui, au-delà de l’urgence qui dictait la publication de la Lettre, permet une réflexion de fond abordant ce problème, bien plus complexe que certains ne veulent le dire, sous ses différents angles.

A la base de son étude, on trouve le refus fondamental de se laisser enfermer dans une alternative désastreuse : ou vous soutenez, sans esprit critique, tout ce qui se dit sur « l’islam » en invoquant la « liberté d’expression », ou vous vous montriez complices de l’islamisme radical, des djihadistes. Philippe Geluck, l’auteur des bandes dessinées du « Chat », a été victime de cette imposture. Parce qu’il a fait la distinction entre « des dessins qui dénoncent les intégrismes et l’islam politique violent » et ceux qui vont « heurter des esprits pacifiques, qui vont se sentir blessés par les coups qu’on veut porter aux ultras », il lui a été reproché de ne pas être « dans la ligne de ce qu’il faut penser ». L’humoriste conclut : « cette histoire est assez paradoxale à l’aune de la liberté d’expression » (Le Monde, 18-19 avril). Petillon avait également fait une expérience identique. Et c’est exactement cette distinction qu’Héran approfondit et illustre en montant la différence structurelle entre un dessin de Cabu et un autre de Coco sur celui que l’Occidentaux appellent Mahomet. Mais l’érection de la Liberté d’expression en déesse (comme il existait, lors de la Révolution, la déesse Liberté), empêche de réfléchir à toute différence de registre et tente d’obliger l’interlocuteur à ne plus avoir de jugement personnel : « Poussée à l’absolue, la libre expression ne tolère plus la libre critique » et elle impose d’adhérer à des thèses non soumises au débat. Le paradoxe devient alors aporie.

La réflexion sur les « distinctions entre les registres d’expression » constitue un des aspects les plus importants de l’ouvrage : les frontières entre les registres peuvent être « flottantes », elles n’existent pas moins, comme sont d’ailleurs « indécises » les frontières entre richesse et pauvreté, santé et maladie, érotisme et obscénité. Et « ce n’est pas parce qu’on célèbre la liberté d’expression qu’on doit négliger les niveaux d’expression ». Au contraire, Héran nous invite à sortir d’un « carcan mental » où « la moindre retenue dans l’usage de la liberté d’expression antireligieuse serait (selon le thème de la pente fatale) une concession au terrorisme djihadiste […] la voie ouverte à la théocratie. » Ce dernier raisonnement apparait, en effet, « profondément vicié » : il tombe « dans le piège terroriste, qui voudrait faire de chaque Français un ennemi potentiel de l’islam et, réciproquement, de chaque musulman un ennemi de la nation. » Le droit au blasphème est précieux mais, comme l’indique le rédacteur en chef adjoint du Canard Enchainé, « les musulmans ont le droit, en retour, de critiquer le blasphème ».

Héran nous permet également de sortir d’un carcan franco-français en retraçant l’émergence de la notion de liberté d’expression et en explorant ce qu’il nomme le « défi des tours jumelles de la démocratie », la liberté d’expression et la liberté de conscience. Il se sert, à cette fin, d’une application informatique Ngram Viewer qui permet de connaitre la fréquence d’usage des mots de la langue française depuis le XVIIIe siècle, et il étudie également des débats structurants de notre histoire, comme la fabrication de la Déclaration des droits de 1789, qui a bénéficié d’éléments étrangers, notamment anglo-saxons, et qui s’enrichit d’apports récents européens, encore trop méconnus, comme la Convention européenne des droits de l’homme et la Cour de Strasbourg chargée de l’appliquer. Il en ressort que « la seule limite acceptable » à la liberté d’expression « consiste à ne pas offenser gravement et gratuitement les croyances et les croyants, ce qui implique d’apprécier le dommage [qu’on leur cause] avec discernement. » Ce qu’il qualifie, à partir d’exemples très précis et actuels, d’« ontologie de l’enculade » arrive-t-elle à dissocier « croyances » et « croyants » ? Le débat prend sa pleine signification dès lors que l’on ne réduit pas, de façon indue, lesdites croyances aux seules croyances religieuses. Il faut veiller à ne pas être dans le double discours et à ne pas remplacer la « Règle d’or de la réciprocité » par la « Règle de fer : le traitement à sens unique ». Et le professeur au Collège de France de nous dire : « Comment imaginer qu’une telle asymétrie puisse favoriser la coexistence sociale et, plus simplement, tisser le début d’un lien social ? » Les droits sont « indivisibles c’est-à-dire interdépendants ».

Un des nombreux mérites de ce bel ouvrage consiste à être précis et concret. Ainsi Héran montre un court-circuit : Charlie Hebdo revendique son « irresponsabilité », or une de ses productions est « labellisée par deux ministères et une douzaine d’agences ou d’instances officielles ». Il demande comment la caution d’un document qui « défend une conception radicalement dyssymétrique du respect dû aux convictions d’autrui » peut se concilier « avec les textes officiels de l’Education nationale censés initier la jeunesse aux valeurs de la République ». En fait, cela ne se concilie nullement et, personnellement, je pense que cette non capacité à être vraiment laïque est caractéristique de l’éducation nationale en tant qu’institution (je ne parle pas, bien sûr, des profs). L’institution scolaire est une institution qui sait bien davantage gémir, se plaindre d’« atteintes à la laïcité » réelles ou supposées des élèves, que s’autoanalyser, ou faire son profit du savoir disponible sur son fonctionnement (je pense, notamment, aux travaux de François Dubet).

Héran termine son ouvrage par un chapitre intitulé « Histoire coloniale et discriminations : le double déni », qui montre, entre autres, que la cancel culture n’est pas forcément là où on la pointe, car un de ses exemples flagrant « est la volonté de rayer systématiquement de notre vocabulaire le mot ‘islamophobie’ au motif qu’il s’agirait d’une ’arme’ des djihadistes », alors que des études sérieuses mesurent « l’ampleur », en France, des discriminations non seulement « ethnoraciales » mais également « religieuses ». Les deux ne se confondent pas mais s’ajoutent, c’est pourquoi « l’étude des discriminations est forcément intersectionnelle. » On en revient à l’étude de Wieviorka, qui accorde, elle aussi, une large place aux discriminations, et à la citation donnée par Weil : il n’existe pas « de véritable liberté là où n’existe pas une entière égalité pour tous sous la protection de la loi ». La boucle est bouclée !

Notes

[1] G. Darmanin, Le séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, Ed. de l’Observatoire,2021 : 31.

[2] Je signale sur l’EMC (dont Héran parle à plusieurs reprises, car il constitue un outil important pour l’école face à ses défis actuels), le livre de Kéren Desmery, Education à la liberté responsable ? Les perspectives d’un enseignement moral et civique(Jean-Marc Savary éditeur, 2020), issue d’une thèse qui a suivie, en temps réel, la confection de l’EMC et les débuts de son application.

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