Édition du 29 novembre 2022

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Europe

France. « Salaires : première vague de mobilisation »

Depuis le 29 septembre, la France a connu une première vague de grèves et de manifestations contre l’inflation et la vie chère, pour des augmentations de salaires. On a connu une journée nationale de grève le 29 septembre, une autre le 18 octobre, une marche nationale « contre la vie chère et l’inaction climatique » le 16 octobre.

Tiré de A l’encontre
22 octobre 2022

Le 18 octobre au Mans

Par Léon Crémieux

L’inflation, la vie chère sont clairement devenues les premières préoccupations des classes populaires et de la population en général, avec en premier lieu l’explosion des factures d’énergie, mais aussi l’alimentation, les loyers, tous les biens de première nécessité.

Et à travers ces mobilisations, une fois de plus, a été éclairée la réalité du capitalisme français.

C’est le groupe TotalEnergies qui, dans cette période, a cristallisé la colère populaire à plusieurs titres.

Par ses superprofits TotalErnergies est largement ressortie du lot : 18,8 milliards d’euros au premier semestre 2022 (multipliés par 3 par rapport au 1er semestre 2021), alors que les 70% de salarié·e·s qui utilisent une voiture pour aller travailler ont vu les prix des carburants augmenter de 20% depuis janvier 2020. Il est également apparu que le PDG de Total, Patrick Pouyanné, avait vu son salaire augmenter de 52% en 2022. Champion du capitalisme français [1], l’entreprise va également verser 2,62 milliards de dividendes exceptionnels cet automne et son patron touchera, lui-même, 1 million d’euros de dividendes en 2022. Même si nombre de PDG du CAC40 dépassent largement les 5,9 millions de Pouyanné, notamment Bernard Charles (Dassault Systèmes) plus de 44 millions d’euros perçus en 2021 ou Carlos Tavares (PSA/Stellantis), avec 19,5 millions d’euros ! Dans tous les cas, la rémunération des patrons du CAC 40 a doublé entre 2020 et 2021 pour atteindre 8,7 millions en moyenne et Pouyanné en est devenu le symbole. Le symbole d’un système où chaque crise voit les inégalités s’aggraver et « le ruissellement » des richesses produites aller des exploité·e·s aux exploiteurs. Et les salaires des grands patrons français sont souvent bien moindres que ceux de leurs homologues allemands, 15,4 millions (+83%) en moyenne pour les patrons du Dax (l’équivalent allemand du CAC 40). En Angleterre, 13,5 millions d’euros (+143%) pour les 100 patrons du FTSE 100 (Bourse de Londres).

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Pour rappel, dans une note du 23 septembre de la DARES (Direction de l’Animation de la recherche, des Etudes et des Statistiques), le Ministère du Travail annonçait que sur un an, le salaire mensuel de base « avait augmenté de 3,1% pour le tertiaire, de 3,0% pour l’industrie, et de 2,6% pour la construction ». Et donc avec l’inflation : « En euros constants et sur la même période, [le salaire mensuel de base] diminue respectivement de 2,9%, 3,0% et 3,4% pour chacun de ces secteurs (tertiaire, industrie et construction). » [2]

De même, pour les fonctionnaires, avec une augmentation de 3,5% du point d’indice (qui sert au calcul de la rémunération) en juillet 2022, les augmentations totales de 2010 à 2022 auront été au total de 4,7% face à une inflation cumulée de 20,4%… 15,7% de diminution par rapport au salaire de 2010 !

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Le 29 septembre fut une journée de grève nationale, avec une forte mobilisation notamment dans l’énergie, le nucléaire, les transports, l’Education nationale, la construction automobile, l’agro-alimentaire, les services sociaux. La CGT avançait : un SMIC à 2000 euros brut, des augmentations de salaires au niveau de l’inflation, la remise en place de l’échelle mobile des salaires, l’indexation des salaires et des pensions sur l’inflation, une réelle égalité des salaires entre les femmes et les hommes. Solidaires avait une plate-forme similaire. Traduction plus précise dans beaucoup de grèves d’augmentation des salaires et pas de primes, de 10% ou mieux 300 à 400 euros pour tous les salaires. Manifestations largement plus nombreuses que les journées précédentes de janvier et mars 2022. Les syndicats annoncèrent 250 000 personnes dans les rues.

Dès le 27 septembre, les salariés des 5 raffineries Total et des 2 d’Exxon se mettent en grève. Grève très majoritaire à plus de 70%, à l’appel de la CGT, 1er syndicat dans les raffineries chez Total et Exxon suivi de FO (Force Ouvrière) chez les 3000 opérateurs, pour des augmentations de 7,5% chez Exxon, de 10% chez Total. Grève reconduite chaque jour en Assemblée générale par les grévistes eux-mêmes, grève qui va devenir le point de référence du mouvement pour les salaires. Ce mouvement de grève reconductible avait été préparé par le syndicat, membre de la FNIC (Fédération nationale des industries chimiques), syndicat oppositionnel dans la CGT et affilié à la FSM [Fédération syndicale mondiale, dont le siège actuel est à Athènes].

Face à la question des salaires et à la grève des raffineries, le gouvernement va essayer de jouer sur plusieurs cartes. D’abord dire que les grandes entreprises et Total notamment devraient négocier des augmentations. Exxon accepte de négocier et obtient le 10 octobre un accord de la CFDT (Confédération française démocratique du travail) et de la CGC (Confédération générale des cadres) pour 5% d’augmentation générale et 3000 euros de prime. D’abord bloquée sur une position inflexible (pas de négociation avant novembre pour les NAO – les négociations annuelles obligatoires – 2023, puis pas de nouvelle négociation sans arrêt de la grève), sous pression du gouvernement la direction de Total avance les NAO 2023. Total obtient le 14 octobre la signature d’un accord par la CFDT et la CGC qui n’ont jamais appelé à la grève. Finalement, la direction concède 5% au 1er novembre plus une prime d’au moins 3000 euros et 2% de mesures individuelles. Les opérateurs en grève et la CGT refusent cet accord et continuent le mouvement.

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Les raffineurs ont la capacité de bloquer l’approvisionnement des dépôts et des stations-service. En quelques jours, la paralysie partielle va s’installer et la direction de Total ainsi que le gouvernement vont tout faire pour casser la grève. D’abord en prétendant que les accords sont majoritaires (ce qui est vrai au niveau de l’ensemble de TotalEnergies, mais pas du tout dans les raffineries en grève) pour faire croire que la CGT essaye de continuer une grève minoritaire. Ensuite, en prétendant que les opérateurs gagnent de 4000 à 5000 euros et sont des privilégiés. Fake news relayée abondamment par les médias alors que, devant les raffineries, les opérateurs travaillant en horaires décalés 7/7, souvent ayant des dizaines d’années d’ancienneté, montrent leur feuille de paye comptant entre 2500 et 3000 euros. Après avoir fait une campagne médiatique pour monter les automobilistes contre les grévistes, Elisabeth Borne, première ministre – alors que les Républicains critiquent l’inaction du gouvernement – va lancer l’arme de la réquisition des grévistes. Symboliquement, plusieurs opérateurs d’Exxon et de Total seront réquisitionnés pour « débloquer » les raffineries. Si la reprise sera votée chez Exxon, la grève se poursuivra dans toutes les raffineries Total jusqu’au 20 octobre, deux l’ont prolongée jusqu’au 27 octobre.

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Le problème est que, après le 29 septembre, les raffineries resteront le seul secteur en grève reconductible et que l’intersyndicale ne fixa aucune nouvelle date pour poursuivre et amplifier la mobilisation sur les salaires. Cela tient à plusieurs facteurs : l’éclatement syndical, seuls la CGT, Solidaires et la FSU (Fédération syndicale unitaire) étant dans l’appel au 29 septembre ; l’orientation de la direction confédérale CGT qui voulait, à la rentrée, prioriser la recherche d’un front commun contre la réforme des retraites et la recherche de l’alliance avec la CFDT et l’UNSA (Union nationale des syndicats autonomes).

Le déclencheur d’une nouvelle journée le 18 octobre par la CGT, Solidaires, FSU et FO aura finalement été déterminé par la poursuite de la grève dans les raffineries et la provocation du gouvernement avec les réquisitions des grévistes des raffineries. Bien qu’annoncée moins d’une semaine à l’avance, cette nouvelle journée de grève sera aussi mobilisatrice que celle du 29 septembre, avec souvent des cortèges plus importants dans les villes et une ambiance plus combative, même si les enseignants ne furent guère mobilisés dans un laps de temps aussi court.

De même, beaucoup de centres SNCF entrent en grève malgré le peu de préparation et les obligations de déclaration avant de se mettre en grève. Mais les tentatives de reconduction de militants Sud Rail et de militant·e·s combatifs de la CGT ne furent pas suivies au-delà de 48h. Seul le secteur de l’énergie, avec les salarié·e·s de 10 centrales nucléaires a lancé une grève reconductible au lendemain du 29 septembre. Restant isolés les grévistes des raffineries vont reprendre le travail le 20 octobre.

Mais il est clair qu’une mèche lente a été allumée sur les salaires et le pouvoir d’achat. CGT, Solidaires, FSU et FO ont lancé un appel à une nouvelle journée de grève le 10 novembre (enjambant les congés scolaires de la Toussaint) et Solidaires, CGT à une journée intermédiaire de mobilisation le 27 octobre. De nombreux appels intersyndicaux sont mis sur pied, notamment dans les Transports et l’enseignement professionnel. Même de façon chaotique, une mobilisation centrale peut se construire sur les salaires et le pouvoir d’achat. Mais cela va imposer une forte pression unitaire de mobilisation à la base et des initiatives de mobilisation populaires liant les exigences sur les salaires à toutes les autres questions de pouvoir d’achat. Il existe déjà des axes allant dans ce sens dans les plates-formes de la CGT et de Solidaires : baisse à 5,5% ou suppression de la TVA sur les produits de première nécessité, l’augmentation et l’indexation sur l’inflation des retraites et de tous les revenus de remplacement, notamment des allocations chômages, l’encadrement à la baisse des loyers, la baisse des prix des carburants et de l’énergie par la suppression de taxes et la ponction sur les revenus des sociétés productrices, le développement des réseaux de transport public et gratuité sur les réseaux locaux et régionaux.

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De plus, avec évidence et massivement est posée dans la société la question d’une autre répartition de richesses produites. Cela concerne les salaires et tous les revenus sociaux, mais cela concerne aussi tout le système fiscal et la redistribution. Sur cette question, alors que les budgets de la Santé, de l’Education sont en berne, un groupe d’économistes de Lille [3] vient de calculer précisément le montant total des aides publiques aux entreprises : en 2019, il s’est monté à 157 milliards d’euros, premier poste budgétaire, soit 1/3 du budget de l’Etat, deux fois plus que le budget de l’Education nationale. De plus, alors que le patronat s’insurge sur le « poids écrasant » des prélèvements obligatoires [Assurance maladie, allocations familiales, assurance vieillesse, cotisation chômage, etc. ce qui concourt à la Sécurité sociale], il apparaît que chaque année l’augmentation des aides aux entreprises s’accompagne d’une baisse de tous les prélèvements obligatoires. Cela n’inclut pas évidemment « l’optimisation fiscale » légale et l’utilisation des paradis fiscaux, ni la fraude fiscale proprement dite.

Le combat sur les salaires et les revenus sociaux est donc directement lié à un combat anticapitaliste contre la vie chère. En ce sens, la marche initiée le 16 octobre par la NUPES (Nouvelle Union populaire écologique et sociale) va dans le sens de ce rassemblement populaire indispensable liant les batailles pour les salaires et toutes les autres exigences concernant le coût de la vie, la bataille contre la hausse des prix des loyers, des transports, de l’énergie, de l’alimentation, tout autant de postes qui font que la hausse du coût de la vie des ménages populaires est bien supérieure à l’inflation calculée par l’INSEE.

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La marche du 16 octobre a rassemblé des dizaines de milliers de manifestant·e·s à Paris, à l’appel des partis de la NUPES (FI, EELV, PS, PC) du NPA et de nombreuses associations, et malgré le refus de la CGT, de la FSU et de Solidaires de s’y joindre, beaucoup de militant·e·s et de drapeaux syndicaux étaient présents et un appel de plusieurs centaines de responsables syndicaux à y participer témoignait de l’accueil positif de cette initiative dans les milieux militants du syndicalisme.

Les semaines et les mois qui viennent devront, notamment localement, faire converger toutes ces initiatives en évitant évidemment les positions de « puissance dominante » qu’a pu prendre la France insoumise (LFI) pour la préparation du 16 octobre. Mais il serait salutaire que dans les villes, des initiatives unitaires d’un front commun social et politique puissent se construire.

Car, parallèlement aux conflits sur les salaires, la rentrée parlementaire a confirmé à la fois la pression de l’extrême droite et de la droite extrême et la volonté du gouvernement Macron-Borne de passer en force, se considérant comme une majorité de fait pouvant imposer sa politique. malgré son échec aux élections législatives de juin dernier.

Dans beaucoup de pays européens, les partis institutionnels sont obligés de nouer des alliances parlementaires, faisant des compromis pour former une majorité de gouvernement. Pour des raisons opposées, le parti de Macron (Renaissance) et les Républicains, malgré leur proximité néolibérale, n’ont ni cherché ni abouti à la formation d’une telle alliance. Dès lors tout vote parlementaire se termine par un diktat du gouvernement, imposant aux autres partis soit de laisser passer le projet de loi, soit de faire l’alliance de toutes les oppositions pour imposer la démission du gouvernement.

La Constitution française, avec son article 49.3 permet au gouvernement de faire passer sans vote chaque année le Projet de loi des finances (PLF), le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) et un projet de loi par session parlementaire. Le gouvernement minoritaire d’Elisabeth Borne vient déjà d’utiliser ses deux jokers pour le PLF et le PLFSS en se permettant ainsi de ne pas intégrer des amendements pourtant votés par la majorité des député·e·s (par exemple celui d’une taxe sur les superprofits).

La NUPES comme le RN (Rassemblement national) ont présenté des motions de censure du gouvernement vouées à être minoritaires. Dans tous les cas, la mise en échec du gouvernement et de sa politique patronale ne pourra venir que des mobilisations sociales qu’il faudra continuer à développer dans les semaines qui viennent. (21 octobre 2022)


[1] TotalEnergies est issue de deux compagnies nationales (Elf et Total) privatisées en 1994. C’est aujourd’hui la 1re entreprise française par le chiffre d’affaires… qui ne paie pratiquement jamais d’impôt sur les sociétés en France. Elle n’a rien versé depuis 2019. Cette société, développé avec l’appui de l’Etat depuis son origine, est la 5e mondiale du secteur de l’énergie, une des principales responsables des émissions de GES, avec une politique de développement international qui s’accommode du régime de Poutine, des dictatures comme en Birmanie et des projets dévastateurs pour l’environnement et les populations comme le projet pétrolier sur les rives du lac Albert, avec un pipeline chauffé à 50° traversant l’Ouganda et la Tanzanie, celui de prospection gazière en eaux profondes au large de l’Afrique du Sud. Ceci alors que le groupe prétend se développer exclusivement vers les énergies renouvelables. (L.C.)

[2] https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/evolution-des-salaires-de-base-dans-le-secteur-prive-T22022

[3] IRES : CGT, CLERSE UMR 8019 Un capitalisme sous perfusion. Mesure, théories et effets macroéconomiques des aides publiques aux entreprises françaises (octobre 2022).

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