Édition du 2 juin 2026

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Négociations du secteur public

Négociations dans le secteur public

Garder la tête haute et revenir à l’essentiel

Sur la Rive-Sud de Montréal où vit pratiquement un million de personnes, les familles, les enfants et les écoles abondent dans ces quartiers éparpillés où se côtoient des classes dites « moyennes » et d’autres familles qui vivent à peine au-dessus de la ligne de pauvreté. Alexandra Dobson enseigne dans une école de la Commission scolaire des Patriotes, une méga unité qui accueille plus de 32000 élèves dispersés dans une immense région et elle est membre de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE) qui fait partie de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

Entrevue réalisée par Pierre Beaudet.

Qu’est-ce qui se passe dans votre école ?

C’est une nouvelle école primaire en pleine croissance, où plusieurs enfants viennent de milieux de classe moyenne. Depuis les coupures imposées par le gouvernement Couillard, on a supprimé les classes spéciales, par conséquent, des élèves ayant des troubles spécifiques se retrouvent dans les classes régulières. Dans ma classe d’une vingtaine d’enfants, il y a 50% des enfants qui ont des plans d’intervention, dont la moitié qui me demandent une grande partie de mon temps et malgré mon expérience de 15 ans d’enseignement, je me sens alors souvent dépassée. Il faudrait davantage de personnel spécialisé, de psychoéducateurs présents dans l’école, et non pas quelques-uns qui viennent une fois par semaine. En réalité, on fait de la gestion de crise. On fait de notre mieux pour prévenir les confrontations, mais il ne nous est pas possible de bien servir tous les élèves.

Malgré tout cela, vous aimez votre métier …

J’enseigne depuis 2001. J’ai travaillé plusieurs années à Montréal, avant de déménager sur la Rive-Sud pour des raisons familiales. Je reste motivée malgré les problèmes, je veux partager mon expérience avec les jeunes profs. Mais c’est tout un défi. Il faut dire que dans les banlieues, plusieurs enfants sont souvent laissés seuls à la maison. Leurs parents travaillent à Montréal, partent très tôt le matin et reviennent tard le soir. Il faudrait en tenir compte, mais sous ce gouvernement actuel, cela ne semble pas compter.

Cet automne, il y a eu une bonne mobilisation …

La grande majorité des profs était et reste outrée du traitement infligé par le gouvernement et de l’offre méprisable qu’il a osé proposer au Front commun. Aussi tout au cours de l’automne, on a mobilisé plusieurs centaines de parents dans des chaînes humaines autour des écoles, et des profs dans des manifs locales et nationales. On était ravis de l’appui des parents, de la population en générale et même des médias pourtant traditionnellement hostiles aux syndicats. On avait l’impression qu’une grande force montait autour de la défense de l’école, élèves, parents et profs TOUT LE MONDE ENSEMBLE !

Votre centrale syndicale était au rendez-vous …

Elle l’était mais pas tout à fait. Il y a eu un effort pour faciliter la mobilisation. Il y a eu de l’information et des outils pour comprendre ce qui se passait. Mais pas assez. Il est vrai que le syndicalisme enseignant dans notre région a été longtemps dormant. Dans mon syndicat local, il y a plusieurs années où il y a eu peu d’assemblées générales syndicales. Je crois aussi que la stratégie était trop centrée sur des actions nationales, y compris des grandes manifs à Montréal et à Québec, alors que visiblement, c’était au plan local que les gens voulaient et pouvaient participer, et plus encore, là où l’impact était le plus grand. Parallèlement, j’ai eu l’impression que la CSQ ne voulait pas un affrontement de longue durée avec le gouvernement, comme s’il fallait négocier et conclure rapidement et presque à tout prix.

Il n’en reste pas moins que la majorité des profs ont voté pour endosser l’accord de décembre …

Je dirais que le vote a été un mélange de résignation et de peur. Beaucoup de monde pensait qu’on ne pouvait plus rien faire et c’est d’ailleurs ce que les dirigeants de la Centrale disaient entre les lignes. On avait peur aussi d’un décret, ce qui aurait voulu dire d’enfreindre la loi, tout cela à quelques jours du congé de Noël, où la tête des gens est ailleurs et où les cartes de crédit sont remplies pour rencontrer les dépenses spéciales de Noel.

Dans un sens, la stratégie du gouvernement a été efficace …

Ils ont joué le jeu du mauvais et du bon flic. Au début, les demandes patronales concernant les conditions de travail étaient atroces, cela aurait été une catastrophe. Rétroactivement, on a compris que c’était une tactique, car la quasi-totalité de cela a été mis de côté, pour qu’on se fasse dire qu’il fallait accepter le « package deal » au complet, et surtout l’offre salariale qui est en grande partie inadéquate.

Il y a quand même eu de l’opposition …

Avant l’assemblée qui a entériné l’entente, il y a la rencontre des délégués d’écoles où l’opinion était très divisée. En fin de compte, on nous demandait d’endosser une entente qui signifie un statu quo qui ne fonctionne pas. Lors de l’assemblée finalement, 43 % des membres présents ont voté contre.

Comment expliquer la tiédeur du syndicat devant l’éventualité de continuer la lutte …

Je pense qu’il y a un réel éloignement des structures syndicales de la base. Je pense que le processus syndical est trop centralisé, qu’on prend pour acquis que les membres ne sont pas vraiment au centre du mouvement. Il y a aussi une certaine méfiance de la CSQ envers les autres syndicats, notamment de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) qui a enlevé à la CSQ la quasi-totalité des enseignants à Montréal et aussi dans d’autres régions. Lors de nos assemblées, il est arrivé que des personnes qui critiquaient l’entente se faisaient traiter d’agents infiltrés de la FAE ! C’était quand même ridicule, mais les représentants syndicaux sont restés très frileux et très crispés tout au long. Les guerres de clochers entre les syndicats ne servent ni les membres, ni les enfants.

Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?

La lutte nous a quand même enseigné des tas de choses. Nous avons une force réelle, ce n’est pas vrai qu’on n’a d’autre choix que de se soumettre. Je ne pense pas qu’il y a de retour en arrière possible. Pour la suite des choses, nous devons encore revenir à ce que nous connaissons le plus et ce qui nous est le plus cher : l’école ! En regardant en arrière, je trouve que nos revendications n’étaient pas assez solides ou précises. Pour parler des besoins spéciaux par exemple, il ne suffit pas de dire qu’il faut « plus d’orthopédagogues ». Il faut exiger un minimum d’appui dans les classes, un nombre x d’heures par du personnel spécialisé, et résister, car sans cela, on ne peut pas fonctionner ! Il faut être plus revendicatif et plus explicatif sur les propositions qu’on fait. Elles doivent être limpides et transparentes pour tout le monde. Comme cela, on va garder l’appui des parents. Et on va reprendre des forces, peu à peu. La question clé est là, dans notre métier, dans notre mission. Quant au syndicat, il faut continuer de se battre pour le démocratiser, pour le décrisper. Aujourd’hui, une négociation, ça ne gagne pas en essayant de jouer au plus fin avec un gouvernement dont le rêve est de discréditer le syndicalisme et d’éradiquer la fonction publique.

Alexandra Dobson

Enseigne dans une école de la Commission scolaire des Patriotes et membre de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE) qui fait partie de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

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