Édition du 16 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Israël - Palestine

Gaza, un projet immobilier colonial. Demain la Cisjordanie ?

A la différence du héros de La Montagne magique, Hans Castorp, le bref séjour à Davos de Jared Kushner lors du WEF ne lui a pas fait reconnaître la réalité tragique de Gaza, mais l’a emporté dans un envol orwellien : son exhibition d’une Gaza dubaïsée. Dans ce dossier, nous présentons trois articles. Le premier résume les observations critiques immédiates et élémentaires face au show de télé-réalité de Kushner : le Master Plan New Gaza. Le second, oeuvre d’un journaliste palestinien résidant à Gaza, fait entendre le tragique de la quotidienneté de la population et sa négation par les autorités israéliennes. Le troisième, un article d’actualité du quotidien Haaretz – que Netanyahou veut étrangler – exprime un scepticisme, teinté d’ironie, à propos du projet d’un quarteron de milliardaires de l’immobilier. (Réd. A l’Encontre)

Tiré d’À l’encontre.

1) « Ingénierie coloniale » : la vision de Kushner pour Gaza
Par Middle East Eye

La vision de Jared Kushner pour une « nouvelle Gaza », avec ses gratte-ciel étincelants équipés d’intelligence artificielle et ses stations balnéaires, a été vivement critiquée après sa présentation jeudi 22 janvier au Forum économique mondial de Davos, en Suisse.

Jared Kushner, conseiller et gendre du président des Etats-Unis Donald Trump, a présenté ce qu’il qualifie de vision économique globale pour l’avenir de l’enclave, consistant à reconstruire le territoire à partir de zéro avec des tours résidentielles, des centres de données et des stations balnéaires, et à inscrire cette initiative dans le cadre des efforts déployés par Trump pour faire progresser un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, mis à mal par des violations répétées. [En effet, ce 23 juin, Ajith Sunghay, chef du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme dans le territoire palestinien occupé, écrit : « La crise à Gaza est loin d’être terminée. Des personnes meurent chaque jour, tant en raison des attaques israéliennes que des restrictions imposées par Israël à l’entrée de l’aide humanitaire, en particulier les abris, ce qui entraîne des décès dus au froid et à l’effondrement des bâtiments. » (ONU Info) – Réd.]

Il a déclaré que le plan serait guidé par les principes du « libre marché ».

« Nous voulons appliquer les principes de l’économie de marché libre. Nous voulons appliquer à Gaza la même mentalité et la même approche que celles dont le président Trump a parlé pour les États-Unis. »

Décrivant l’ampleur des destructions, Jared Kushner a déclaré à l’auditoire du WEF que Gaza avait subi « deux ans de guerre, 90’000 tonnes de munitions », laissant « plus de 60 millions de tonnes de décombres » et « des dizaines de milliers de morts ».

Ce plan a suscité une vive réaction sur les réseaux sociaux, les internautes l’accusant de remodeler Gaza à travers ce qu’ils ont qualifié d’ingénierie de type colonial et de surveillance permanente, tout en coupant le territoire de sa culture et de son caractère arabes.

La baronne Meral Hussein-Ece [libérale-démocrate], membre de la Chambre des lords britannique [depuis 2010], a écrit sur X : « Voilà donc où nous en sommes. Il a toujours été question de vol de terres et de profits au détriment des êtres humains. »

Le juriste Ramy Abdu [Palestinien, expert juridique et financier ; sa soeur avec toute sa famille a été tuée à Gaza par un bombarde israélien en mars 2025] a averti que les Palestiniens faisaient face à « un plan visant à éliminer leur présence même, plan fondé sur la domestication, l’asservissement et le contrôle ».

L’idée n’est pas entièrement nouvelle. Trump avait déjà suggéré de transformer Gaza en une « Riviera » lors de discussions antérieures sur la reconstruction d’après-guerre, la présentant comme un pôle touristique méditerranéen potentiel. Ces commentaires avaient déjà suscité une controverse à l’époque, les détracteurs affirmant que cette vision réduisait l’avenir de Gaza à un projet immobilier tout en ignorant les droits des Palestiniens et les réalités sur le terrain. Plusieurs alliés arabes des États-Unis avaient alors rejeté catégoriquement ce plan.

La proposition avait également été comparée à d’autres projets de développement très médiatisés dans la région. Monica Marks, chercheuse à l’université de New York à Abu Dhabi, a écrit sur X : « On dirait que le même cabinet de conseil qui a réalisé la maquette du projet pharaonique saoudien, The Line, a réalisé les maquettes du projet fantaisiste de Trump : la Riviera de Gaza. »

La militante et avocate [sur les questions de santé et de logement à New York] Melanie D’Arrigo a accusé sur Instagram l’administration Trump d’exploiter la crise à des fins lucratives, écrivant : « L’administration Trump n’a pris le contrôle de Gaza que pour étendre son empire immobilier et celui de ses amis. Le monde voit la mort, la destruction et l’injustice, et eux voient des dollars. »

D’autres ont remis en question le postulat et les implications de la proposition. Hugh Lovatt, chercheur senior au Conseil européen pour les relations internationales, a écrit sur X que toute personne connaissant Gaza pouvait voir à quel point ce projet était irréaliste, le décrivant comme « le rasage de quartiers entiers pour créer une nouvelle entité sociale, politique et économique de substitution », et avertissant que des approches similaires pourraient ensuite être appliquées aux camps de réfugiés de Cisjordanie.

Les internautes arabophones ont également réagi en ligne, certains affirmant que le plan conduirait à la revente des biens saisis aux Palestiniens à des prix gonflés et transformerait la population de Gaza en une main-d’œuvre exploitée au service de l’économie israélienne, accumulant des richesses pour Israël au détriment d’un peuple dépouillé de ses terres et de ses droits.

Des journalistes et écrivains ont également exprimé leur inquiétude. Le journaliste Barry Malone [éditeur en chef jusqu’en juillet 2025 de Thomson Reuters Foundation, animateur de The Stream pour Al Jazeera] a écrit sur X : « Je n’arrive pas à croire que cela soit vraiment en train de se produire. J’en ai la nausée », tandis que la romancière Susan Abulhawa a déclaré sur X : « Il s’agit d’un plan visant à effacer le caractère indigène de Gaza, à transformer ce qui reste de son peuple en une main-d’œuvre bon marché pour gérer ses “zones industrielles” et à créer un littoral exclusif pour le “tourisme”. Les Palestiniens seront repoussés derrière des murs et des barrières, et recyclés dans des “écoles techniques” afin de servir l’idéologie suprémaciste d’Israël. »

Le diplomate Mohamad Safa [dont la structure PVA-Patriotic Vision est accréditée auprès du Conseil économique et social de l’ONU] a résumé l’indignation générale en écrivant sur X : « Ils vendent Gaza à Davos. »

Jeudi 22 janvier, Trump a officiellement annoncé la charte du « Conseil de la paix » lors du Forum économique mondial de Davos. [La réalité et le sens du Conseil de la paix seront analysés dans de futurs articles. – Réd.]


Article publié sur le site Middle East Eye le 22 janvier 2026 ; traduction rédaction A l’Encontre.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Israël - Palestine

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Abonnez-vous à la lettre