Tiré de Entre les lignes et les mots
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20 août 2026
Ces étudiant·es constataient les conditions d’oppression raciale profondément ancrées dans la société sud-africaine, ainsi qu’une résignation apparente des générations précédentes. Elles et ils envisageaient une nouvelle société où les Noir·es surmonteraient leur complexe d’infériorité, reconnaîtraient leur valeur, deviendraient autonomes et se libéreraient de l’oppression.
Le terme « Noir·e » englobait tous les groupes opprimés par l’apartheid (Africain·es, Indien·nes et métis·ses). Pour les dirigeants du BC, la solidarité noire devait avant tout être établie avant que tout travail visant à démanteler l’apartheid puisse commencer. Ainsi, d’autres formes d’oppression, notamment l’oppression liée au genre, ne faisaient pas partie de son discours.
Dans les publications de l’Organisation des étudiant·es sud-africain·es (SASO), par exemple, le slogan le plus célèbre, qui en vint à résumer l’idéologie du BC, était « Homme noir, tu es livré à toi-même ». Cela excluait ostensiblement les femmes de la notion d’« humanité » mise en avant par les penseurs du BC. Bien que les statuts de la SASO stipulassent clairement que « les termes au genre masculin désignent également le genre féminin », des écrits antérieurs (datant de la fin des années 1960) mettaient en évidence non seulement une politique d’exclusion de genre, mais aussi une rhétorique sexiste dans les discours du BC.
Les femmes étaient membres et dirigeantes
Cependant, contrairement à ce qui s’était passé dans les mouvements de libération sud-africains antérieurs, les femmes étaient des membres à part entière et des dirigeantes fondatrices au sein des organisations du BC. Au sein de la SASO, des militantes telles que Vuyelwa Mashalaba, Thenjiwe Mtintso, Oshadi Mangena, Mamphela Ramphele et Deborah Matshoba ont gravi les échelons de la hiérarchie. Winifred Kgware fut la première présidente de l’organisation faîtière du BCM, la Black People’s Convention (BPC), fondée en 1972. Maphiri Daphne Masekela, membre fondatrice de la BPC, joua un rôle central dans la promotion des idéaux du BC au sein des organisations œcuméniques. Sibongile Mkhabela était l’une des dirigeantes du Mouvement des étudiant·es sud-africain·es (SASM), qui a mené le soulèvement étudiant de Soweto en 1976.
Les parcours de vie de ces femmes témoignent des tensions qui ont surgi dans les relations entre les sexes au sein d’un mouvement qui traitait souvent les femmes comme des subordonnées dans un mouvement « d’hommes », même s’il offrait aux femmes des opportunités de s’affirmer en tant que dirigeantes et militantes redoutables.
C’est Maphiri Masekela qui a écrit, dans son essai de 1971 intitulé *Black Consciousness and the Role of the Black Woman* (La conscience noire et le rôle de la femme noire), que « nous [les femmes noires] devons prendre conscience que nous sommes d’abord noires, puis femmes ». Cette déclaration visait à encourager les femmes noires à se rallier aux hommes dans la lutte contre l’apartheid. À l’instar d’autres intellectuel·les de la Conscience noire, Masekela envisageait une société noire ayant « resserré ses rangs » et s’étant affranchie de son sentiment d’infériorité raciale, afin de lutter contre le racisme blanc. Cela mettait de côté les différences de genre, de classe et d’ethnicité.
Cela ne signifiait toutefois pas que les militantes noires au sein du Mouvement de conscience noire (BCM) n’étaient pas conscientes de leurs expériences en tant que femmes. En 1972, Deborah Matshoba, membre de la SASO au sein de la section noire de l’Université du Natal (UNB), proposa la création d’une branche féminine de la SASO, qui serait baptisée « Organisation des étudiantes » (WSO). Cette idée fut toutefois rejetée afin d’éviter que l’attention des femmes ne soit divisée entre deux luttes.
Remettre en cause les normes de genre
Dans un entretien accordé à Danny Massey en 1999, Thenjiwe Mtintso a souligné que le conservatisme constituait l’un des principaux obstacles à l’entrée des femmes au sein du BCM. Les femmes qui ne faisaient pas preuve de la même assurance que celles du BC et qui adhéraient aux rôles de genre traditionnels étaient souvent laissées pour compte, en particulier lors des débats politiques. Ainsi, dans une interview de 1998, Mamphela Ramphele a expliqué comment elles remettaient en cause les normes de genre en s’affirmant lors des débats étudiants et des rassemblements politiques. Elle a déclaré : « [Elle] est devenue l’une des rares femmes à être une véritable épine dans le pied de nombreux hommes qui pensaient vraiment que [les femmes] n’étaient là que pour faire joli. » Ces femmes faisaient partie du cercle restreint de la SASO et, aux côtés de leurs homologues masculins, organisaient des débats étudiants, recrutaient des adhérent·es et menaient des projets communautaires.
La première réunion du BPC eut lieu au domicile de Maphiri Masekela à Dube, à Soweto, en janvier 1972. Elle faisait partie du comité ad hoc chargé de rédiger les statuts de l’organisation. Très impliquée dans les organisations de femmes, elle a occupé le poste de directrice de la division des femmes du Conseil sud-africain des Églises (SACC) et a dirigé son projet en faveur des employées de maison (DWP) au début des années 1970.
Cependant, elle a délibérément fait la distinction entre son engagement en faveur des femmes et son militantisme politique racial. Les organisations du BCM étaient étroitement liées aux mouvements œcuméniques chrétiens, qui s’intéressaient à la question des femmes. Ainsi, les militantes du BC étaient sensibilisées au mouvement de libération des femmes et au féminisme, même si elles rejetaient ce dernier en tant que concept occidental.
Black is beautiful
La politique de genre du BCM se reflétait clairement dans l’apparence, la façon de s’habiller et la manière de se présenter attendues des femmes. Influencées par le Mouvement Black Power (BPM) en Amérique du Nord et son slogan « Black is Beautiful », les femmes du BCM ont abandonné leurs perruques au profit de la coupe afro, ont rejeté les crèmes éclaircissantes pour la peau et portaient du shweshwe (tissu à imprimés africains).
Leur apparence les distinguait des femmes extérieures au mouvement, qu’elles qualifiaient de « gumba » (matériel de fête). Dans les années 1930, les journaux noirs, tels que le *Bantu World*, avaient cautionné le concept de la « fille moderne », qui utilisait des cosmétiques modernes. Ce qui est intéressant, comme l’a fait remarquer Mntintso dans une interview, c’est que leurs homologues masculins semblaient davantage attirés par les « filles de fête ». Cela montre à quel point les normes de beauté européennes, promues dans les médias populaires, étaient profondément ancrées dans les idées de « modernité noire ».
Bien qu’elles aient adopté un look plus « africain », les femmes du BCM transgressaient tout de même les normes de respectabilité en portant des mini-robes et des shorts moulants. Elles couraient le risque d’être accusées par leurs pairs masculins d’être sexuellement provocantes et d’encourager la promiscuité, ce qui menaçait la fierté raciale. Ce sentiment était souvent exprimé dans des journaux tels que *The World*.
Cependant, les réactions du BCM face à ces images étaient contradictoires. Par exemple, un poème de Léopold Senghor (premier président du Sénégal indépendant) qui louait la « beauté naturelle » des femmes noires a été publié dans un bulletin d’information de la SASO en 1970, avec des vers tels que : « femme nue, femme noire […] avec ta silhouette qui est beauté ! » Il est intéressant de noter que les femmes de la BC ne cherchaient pas à être « respectables ». Elles racontent souvent des anecdotes sur leur comportement « à la garçonne » : courir dans les rues et intimider les Blanc·hes, fumer des cigarettes, fréquenter les gumbas et manger de la tête de mouton avec les hommes. Il s’agissait là d’un acte délibéré visant à affirmer leur égalité ; la pratique consistant à manger de la tête de mouton, à plusieurs dans une même assiette, était, dans de nombreuses sociétés africaines, réservée aux hommes, en l’absence des femmes.
Sibongile Mkhabela
La SASO a invité des militant·es de la SASM à participer à des séminaires et des ateliers au cours desquels elles et ils ont suivi une formation au leadership et pris part à des débats politiques ainsi qu’à des projets d’entraide avec le BPC. Mme Mkhabela attribue son éveil politique à cette éducation politique. Plus précisément, elle attribue une grande partie de sa politisation à des militantes telles qu’Ellen Khuzwayo et Deborah Matshoba.
Dans ses mémoires, *Open Earth and Black Roses : Remembering 16 June 1976*, Mkhabela raconte avec fierté comment elle a réussi à convaincre de jeunes filles de rejoindre la filière commerciale, dominée par les hommes, plutôt que de suivre des matières « féminisées » comme les sciences domestiques. Elle a supplié son amie de ne pas poursuivre une matière « destinée à maintenir les femmes noires dans les cuisines des femmes blanches ». Elle attribue ses débuts dans le féminisme à sa mère, qui avait un niveau d’éducation plus modeste mais qui l’avait élevée, elle et ses frères et sœurs, dans un foyer où les genres n’avaient pas d’importance. Ce sont ces moments fondateurs qui l’ont amenée à rejoindre le BCM.
Elle était membre du comité exécutif de la SASM en 1976 et a été très impliquée dans la planification stratégique de la marche étudiante. Elle a travaillé en étroite collaboration avec Tsietsi Mashinini et Seth Mazibuko. Elle était en 10e année au lycée Naledi, mais avait été directement touchée par l’introduction de l’afrikaans lorsqu’elle avait échoué en 8e année au lycée BW Vilakazi quelques années plus tôt.
En tant que dirigeant·es du SASM, elle et ils planifiaient les itinéraires et la gestion des foules, ainsi que la manière dont elle et ils réagiraient en cas de provocation de la part de la police. Elle était la seule femme à ces réunions ; cela ne semblait toutefois pas la décourager. Elle a écrit que le fait d’être la seule femme lui offrait « un espace sacro-saint de réflexion et de renforcement de [son] engagement individuel envers la cause », car ses pairs masculins n’attendaient pas grand-chose d’elle. Elle décrivait sa contribution aux réunions stratégiques comme étant axée sur les personnes, veillant toujours à limiter au maximum le nombre de victimes si quelque chose tournait mal pendant la manifestation. En réalité, bien sûr, la police de sécurité a ouvert le feu sur les étudiant·es et tué des étudiant·es non armé·es ce jour-là.
Mkhabela était la seule femme parmi les onze étudiant·es arrêté·es et inculpé·es de sédition. Leur affaire est devenue célèbre sous le nom de « procès des 11 de Soweto ». elle et ils ont été condamnés en mai 1979, et Mkhabela a écopé d’une peine de six ans, dont quatre avec sursis. Elle décrit le moment qui a suivi le prononcé de sa peine dans ses mémoires :
Je me sentais engourdie à l’intérieur. Je devais lever le poing plus haut encore pour défier mon propre sentiment de perte et ma peur de l’inconnu… Je ressentais la solitude d’être la seule femme parmi des hommes et d’être condamnée. J’ai pensé à Ma [ma mère] et à Gogo [ma grand-mère] ; son cri ne me quittait pas ; je l’entendais haut et fort.
Sibusisiwe Nxongo, 12 août 2026, Amandla 102
Sibusisiwe Nxongo est historienne et maîtresse de conférences au département d’histoire de l’Université d’Afrique du Sud (UNISA), spécialisée dans l’histoire intellectuelle des femmes noires et leur militantisme politique au sein des mouvements de la conscience noire et panafricanistes.
https://www.amandla.org.za/gender-and-the-black-consciousness-movement/
Traduit par DE
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