Édition du 7 avril 2026

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Amérique centrale et du sud

Le gouvernement Kast retire le projet de négociation collective par branche : Une autre défaite du gouvernement Boric

Le récent retrait du projet de négociation collective par branche par le gouvernement de José Antonio Kast ne constitue une surprise pour quiconque observe attentivement la politique chilienne. La nouvelle administration a fait exactement ce qu’elle a promis pendant la campagne et ce que sa nature oligarchique dicte : gouverner sans médiation pour le grand patronat national et étranger. La présidente de la CPC, Susana Jiménez Schuster, n’a pas eu besoin d’exercer une pression excessive ; elle a simplement exposé sa position et le gouvernement a exécuté. La réunion du ministre du Travail, Tomás Rau, avec les syndicats patronaux — pendant que la CUT attend toujours d’être convoquée — est l’image la plus nette de cette nouvelle période : le capital au cœur de la prise de décision, le travail de l’autre côté de la barrière.

Mais attribuer cette défaite uniquement au nouveau gouvernement serait une erreur d’analyse. La droite agit selon son programme et son histoire. Le problème de fond, celui qui doit être examiné avec crudité, s’est produit avant : c’est pendant le gouvernement de Gabriel Boric qu’a été gaspillée l’opportunité historique d’avancer sur une revendication longtemps différée par les travailleurs.

Le projet de négociation par branche — qui permettait aux travailleurs et employeurs d’un même secteur de convenir de standards minimaux sur les salaires, la productivité et les conditions de travail — était une aspiration historique de la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT). Pourtant, durant l’administration Boric, l’initiative a avancé avec une lenteur qui s’est avérée fatale. Annoncée lors du Compte Public de 2024, conçue durant 2025, elle n’a été déposée au Congrès qu’en janvier 2026, à seulement deux mois de la fin du mandat.

Cette lenteur ne fut pas une simple erreur de calcul politique ni une simple décoordination administrative. Elle fut, plutôt, l’expression évidente que le gouvernement Boric (FA, PC, PS, PPD), malgré sa rhétorique transformatrice, a opéré dans les faits sous un sceau néolibéral qui a fini par trahir ses promesses de campagne. On a gouverné selon les stipulations du manuel d’Eugenio Tironi, le sociologue et opérateur politique qui a impulsé la stratégie de "normalisation" : prioriser la stabilité, l’ordre et la gouvernabilité par-dessus les transformations structurelles, en s’adaptant aux cadres politiques et économiques existants plutôt que de les défier. Selon cette logique, différer systématiquement une revendication historique des travailleurs tout en priorisant des réformes favorables aux marchés, comme la recherche d’équilibres fiscaux ou le dialogue permanent avec les syndicats patronaux, ne fut pas un accident mais une décision cohérente. L’urgence à se montrer comme un partenaire fiable devant les investisseurs et la préoccupation de ne pas tendre les variables macroéconomiques ont prévalu sur la nécessité de renforcer ceux qui soutiennent l’économie par leur force de travail. L’ancienne directrice du Travail, Lilia Jerez, a qualifié l’initiative de réponse tardive à un engagement programmatique. L’avocat spécialiste du droit du travail, Álvaro Domínguez, est allé plus loin : on ne s’expliquait pas qu’elle soit présentée à soixante jours de la fin du gouvernement, et son retrait était prévisible. La députée elle-même, Lorena Pizarro, du Parti Communiste, a fait une autocritique nécessaire, mais modérée : le projet a été présenté à la dernière minute, et il faut faire ces autocritiques. Ainsi, l’opportunité d’avancer vers un modèle plus juste s’est diluée dans une gestion qui, pour l’essentiel, n’a pas défié les piliers du modèle hérité de la dictature. Ce ne fut pas de l’incompétence : ce fut la cohérence avec un projet qui, vêtu de progressisme, a fini par administrer le même ordre qu’il disait vouloir changer.

Si la lenteur du gouvernement Boric fut déterminante, la passivité de la CUT et des organisations syndicales fut impardonnable. Pendant presque quatre ans d’une administration qui se proclamait des travailleurs, avec des partis comme le PC et le PS dans ses rangs, la principale centrale syndicale du pays a gaspillé l’opportunité de mobiliser les bases pour exiger de la célérité dans le projet. Il n’y a eu ni campagnes politiques soutenues, ni journées d’information dans les territoires, ni pression dans la rue. Pendant que les syndicats patronaux déployaient toute leur artillerie — lobbying au Congrès, déclarations publiques, réunions à La Moneda, silence dans les médias oligarques —, la direction syndicale a opté pour un profil bas qui confinait à la complaisance.

Le secrétaire général de la CUT, Eric Campos, par exemple, a été vu fréquemment dans des programmes de politique people et d’interviews légères — comme son passage par Sin Filtros sur TV+, espace dédié au spectacle et aux tendances —, pendant que le projet qu’il devait défendre dormait dans les bureaux de l’Exécutif et du Législatif. Cette déconnexion entre le discours et l’action révèle que, pour une certaine direction, le poste syndical est devenu plus un espace de visibilité médiatique et de relationnel politique qu’une tranchée de lutte pour les droits des travailleurs. Maintenant qu’est venu le moment d’affronter un gouvernement de l’oligarchie patronale comme celui de Kast, la CUT se retrouve sans la force sociale nécessaire pour résister, réduite à des déclarations de presse que personne n’écoute.

Ce qui vient ne sera pas simple, mais c’est précisément maintenant que doit commencer la véritable tâche. Avec un État capturé par les intérêts oligarchiques et un mouvement syndical affaibli par la léthargie de ses propres directions, les travailleurs feront face à des temps durs. La droite gouverne pour le capital, comme c’était prévisible, et vient de donner un autre signe de ce que sera son administration en retirant ce projet. Mais cette faiblesse sociale, cette incapacité de résistance, s’est aussi construite à partir de la passivité de ceux qui auraient dû être dans la rue pour exiger de leur gouvernement et ont préféré les plateaux de télévision.

L’opportunité historique n’a pas été gaspillée par Kast ; elle s’est perdue dans les années où l’on a eu un gouvernement proche et où l’on n’a pas construit le pouvoir nécessaire pour défendre les conquêtes. Et maintenant, avec un gouvernement qui ne cache pas son "caractère" de classe, le prix de cette omission se paie par le recul des droits du travail. Se préparer à défendre les droits des travailleurs et travailleuses face à un gouvernement du capital et des grands patrons ne sera pas une option, mais une nécessité impérieuse. Le moment du débat au sein du mouvement syndical est arrivé : un Congrès d’orientation est l’instrument.

Leopoldo Lavín Mujica

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