Tiré d’Europe Solidaire Sans Frontières
16 février 2026
Dans l’état actuel des choses, Wes Streeting est le favori des bookmakers pour lui succéder – en supposant qu’Angela Rayner ne se présente pas en raison de ses problèmes fiscaux. Pourtant, aucun des deux ne rompra avec le carcan budgétaire que s’est imposé le Parti travailliste. Au contraire, Streeting devrait probablement pousser encore plus à droite : sur les dépenses publiques, sur la Palestine et sur le droit de manifester.
Chaque semaine apporte son lot de nouveaux scandales. Mais le véritable problème est plus profond. Le dénominateur commun est la déférence dont font preuve les principaux partis britanniques envers la richesse et le pouvoir.
Même sans scandales tels que les révélations sur Mandelson et Epstein, le Parti travailliste resterait prisonnier des contradictions de sa stratégie économique.
La crise du Parti travailliste est telle que beaucoup se demandent s’il pourra survivre. Lorsque le journal fidèle au Parti travailliste, Tribune, affirme que le parti est à bout de souffle, c’est que la situation est pour le moins extrêmement grave.
Le mythe de la croissance
Starmer et Rachel Reeves ont promis que la « croissance » économique générerait comme par magie des recettes fiscales.
Cela n’a pas été le cas. Cela s’explique en partie par le ralentissement de l’économie mondiale. Mais surtout, cela reflète un contexte national dans lequel les ménages ouvriers et les segments les plus pauvres de la classe moyenne ne disposent pas d’un pouvoir d’achat suffisant.
Le résultat ? Des millions de personnes sont confrontées à des salaires bas, des prestations sociales insuffisantes et une détérioration des services publics. Le système de santé (NHS) et les transports publics sont clairement en grande difficulté. Parallèlement, la crise du logement s’aggrave, empêchant de nombreuses personnes d’accéder à un logement décent et financièrement abordable.
Malgré cela, le Parti travailliste a continué à mettre en œuvre des politiques très impopulaires : maintien du plafond des allocations pour deux enfants, suppression des aides au chauffage en hiver et tentative de réduction des aides à la mobilité pour les personnes handicapées, mesures qui n’ont été retirées qu’après la révolte des députés de base. Ajoutez à cela le recul sur les engagements fondamentaux en matière de neutralité carbone et le refus de prendre des mesures significatives concernant Gaza, et les dégâts politiques apparaissent plus clairement.
Le recul du Parti travailliste dans les sondages était prévisible. Tout comme l’était son échec à contrer Reform UK en reprenant ses thèmes. En outre, l’obsession de la droite envers les petites embarcations qui traversent la Manche, les restrictions imposées aux maisons de retraite et au recrutement de personnel étranger par le service national de santé (NHS) risquent d’entraîner une réduction drastique du nombre de places disponibles dans les maisons de retraite et une nouvelle diminution du nombre d’employé.es du NHS.
Si l’objectif est d’encourager les Britanniques à occuper ces postes, cela a peu de chances de réussir. Les chômeur.es ne voudront pas accepter des emplois mal rémunérés, avec des horaires de travail très longs, et qui exigent des compétences qu’ils ne possèdent pas.
Les nouvelles restrictions imposées aux étudiant.es étrangers, notamment celles qui concernent le regroupement familial pour les titulaires d’un diplôme, auront des répercussions tant sur le financement de l’enseignement supérieur que sur le nombre de travailleur.es qualifiés et de chercheurs qui souhaitent rester en Grande-Bretagne. Pourquoi ne pas plutôt aller au Canada ou en Australie, qui sont plus accueillants ?
On ne peut pas battre Reform en reprenant ses slogans « Ne les laissez pas entrer » et « Renvoyez-les chez eux ». Les positions d’Enoch Powell et du Front national dans les années 1970, qui prônaient « l’arrêt de l’immigration et le rapatriement », sont en train de devenir celles de tous les grands partis. Il est honteux que ce soit désormais la politique du gouvernement travailliste.
Et l’opinion largement répandue, mais totalement fausse, selon laquelle ce sont les immigrant·e·s qui sont responsables de la crise des services publics ignore les véritables causes : des décennies de sous-investissement, de privatisation et de restrictions budgétaires.
Le tabou fiscal
Dès qu’on évoque une augmentation des impôts, les grands partis protestent en affirmant que les citoyen·ne·s ordinaires sont déjà à bout. Mais cela occulte délibérément la source potentielle de recettes fiscales substantielles.
L’impôt sur les sociétés reste faible par rapport à ce qui se fait ailleurs dans le monde. Les profits colossaux sont peu ou pas imposés.
D’énormes fortunes personnelles sont protégées dans des paradis fiscaux extraterritoriaux. La Grande-Bretagne ne manque pas d’argent, elle manque de volonté politique. C’est le cas de dizaines de sociétés transnationales qui engrangent d’énormes profits au Royaume-Uni. Elles paient un minimum d’impôts au motif que leur siège social se trouve en Irlande, en Suisse ou au Luxembourg et que leurs filiales britanniques sont tenues de payer des licences très élevées, ce qui ne laisse que peu ou pas de revenus imposables au Royaume-Uni.
Les géants de la haute technologie tels qu’Apple, Amazon, Jigsaw (Google), Meta (Facebook), Microsoft, X (Elon Musk) et OpenAI bénéficient tous d’un régime fiscal réduit ou nul pour leurs activités britanniques. En outre, des milliards de richesses imposables dans le monde, évaluées à 388 milliards de livres sterling par an, échappent à l’impôt dans des paradis fiscaux, dont la majorité sont des territoires britanniques d’outre-mer.
Les services publics en déclin
Le Parti travailliste s’étant engagé à respecter des règles budgétaires strictes, il reste difficile d’apporter des améliorations significatives au service national de santé NHS, aux soins aux personnes âgées et au logement. Dans l’ensemble des services publics, le tableau est sombre.
L’eau en est un exemple flagrant. La privatisation a généré d’énormes profits pour les investisseurs, une augmentation des factures pour les consommateurs et un sous-investissement chronique dans l’infrastructure. Résultat : des rivières polluées et des plages recouvertes de déchets provenant des égouts.
La pénurie de logements aggrave la pauvreté. Tout cela crée un terrain fertile pour Nigel Farage et Reform UK. L’opposition n’a guère besoin de faire d’efforts.
L’ombre du New Labour
Ce qui se déroule actuellement, c’est une tentative de recréer le New Labour de Tony Blair. Parmi les dirigeants du Parti travailliste – de Streeting à Miliband, de Rayner à Starmer – il existe un large consensus sur le fait que le bilan du New Labour est presque sacré : pragmatique, moderne, couronné de succès électoraux.
Mais ce récit est un mythe. Le soutien au New Labour a commencé à s’effriter en raison du rôle joué par Tony Blair dans le soutien apporté à George W. Bush dans les guerres en Irak et en Afghanistan. Sur le plan intérieur, il a pris fin en 2010 avec l’austérité et un effondrement politique après des années de complaisance envers les banques et les institutions financières.
Lorsque les produits financiers adossés à des créances hypothécaires se sont effondrés en 2008, l’État a renfloué Northern Rock, Lloyds et la Royal Bank of Scotland, et a également accordé des sommes importantes à d’autres banques. Le coût s’est élevé à plusieurs centaines de milliards de dollars. Une période d’austérité s’en est suivie, d’abord sous les chanceliers travaillistes Gordon Brown et Alistair Darling, puis sous David Cameron et George Osborne.
Les partenariats public-privé ont laissé une dette à long terme qui continue de peser sur les budgets de la santé, certains groupes hospitaliers versant chaque année des millions d’euros en intérêts avant de pouvoir commencer à fournir des services à la population.
Les restrictions budgétaires se manifestent également dans la lenteur des indemnisations versées aux victimes du scandale de la Poste, de la catastrophe du sang contaminé et du scandale Windrush [1]. Les femmes WASPI [2], touchées par le relèvement rapide de l’âge de la retraite, se sont vu refuser toute indemnisation.
Mandelson et la machine du parti
Il n’y a guère de raison de verser des larmes pour Morgan McSweeney ou Peter Mandelson. À différentes époques, tous deux ont contribué à marginaliser la gauche du Parti travailliste et à orienter le parti vers des politiques néolibérales et anti-gauche de plus en plus marquées.
Morgan McSweeny a gravi les échelons de la hiérarchie du Parti travailliste sous l’aile protectrice de Steve Reed, alors président du conseil municipal de Lambeth, dont il est devenu le chef de cabinet.
Plus récemment, il aurait entretenu des liens étroits avec Peter Mandelson tout en conseillant Keir Starmer.
Mandelson – aux côtés de Blair et Brown – a été l’un des principaux architectes du « blairisme ». La clause 4 de la charte du parti [3], largement symbolique, sur la propriété commune a été balayée, la politique a basculé à droite et les relations avec l’élite fortunée se sont développées.
Les liens étroits de Mandelson avec les méga-riches et ses positions fortement pro-américaines et pro-israéliennes étaient des atouts pour un nouvel ambassadeur aux États-Unis. Après tout, le président américain a lui aussi de multiples liens avec les riches et les célébrités internationales, un monde où l’hostilité envers les besoins et les droits des gens ordinaires est considérée comme normale.
Mandelson a dit un jour : « Chaque matin, je me réveille en pensant à la manière de faire tomber Jeremy Corbyn. » L’aile droite du parti a tenté de destituer Corbyn pour la première fois en 2016 [4] en présentant Owen Smith contre lui. La campagne de Smith a été soutenue par Keir Starmer, Yvette Cooper, Ed Miliband, Sadiq Khan, Margaret Beckett, Harriet Harman et des dizaines d’autres députés travaillistes, ainsi que par certains syndicats, dont le GMB et l’USDAW [5].
Le résultat a été une défaite humiliante pour Smith, qui n’a obtenu que 38 % des voix.Mais si l’on examine ce chiffre de plus près, on constate que Smith avait obtenu 81 % des voix des député.e.s, 46 % des syndicats et 40 % des adhérent.e.s dans les circonscriptions locales. Cependant, ces votes ont été noyés dans la masse des 123 000 membres inscrit.e.s, à qui le droit de vote avait été accordé en 2015 et 2016. Ce fut un choc pour la droite travailliste, qui décida qu’il fallait prendre des mesures beaucoup plus sérieuses pour affaiblir Corbyn, et cela indique clairement que Mandelson a été impliqué dans la chasse aux sorcières qui a suivi contre lui.
L’exemple du logement
La question de l’habitat est l’un des échecs les plus flagrants de l’ère Starmer. Le Parti travailliste s’était engagé à stimuler considérablement la construction de logements et à développer l’offre de logements abordables, en promettant de faire disparaître les « entraves » réglementaires en matière d’urbanisme. Pourtant, peu d’investissements publics significatifs ont suivi.
La crise du logement reste un facteur majeur de pauvreté et d’insécurité. Les promesses de construction à grande échelle de logements sociaux ne se sont pas concrétisées. Le Parti travailliste avait promis 300 000 nouveaux logements par an jusqu’en 2029. L’année dernière, seuls 122 500 ont été construits, soit une légère augmentation par rapport à l’année précédente, mais loin de l’objectif de 300 000.
Tout le monde sait qu’il est extrêmement difficile d’accéder à la propriété lorsque le prix moyen d’une maison en Grande-Bretagne est de 300 000 livres sterling et atteint le montant astronomique de 553 000 livres sterling à Londres. Le loyer d’un appartement de deux chambres est également extrêmement élevé.
De nombreux locataires privés consacrent 50 % ou plus de leur revenu disponible au paiement de leur loyer ou de leurs mensualités hypothécaires.
La crise du logement et les bas salaires sont clairement illustrés par le chiffre qui indique qu’environ 30 % des personnes vivent encore chez leurs parents à l’âge de 30 ans.
La crise du logement et le coût élevé des services publics entraînent un transfert substantiel du revenu disponible vers le capital financier. Cela signifie que des centaines de milliers de ménages utilisent leurs économies et leurs cartes de crédit pour faire face à leurs dépenses courantes. Ils sont, en fait, prisonniers de l’endettement.
La question fondamentale
La crise à laquelle est confronté le Parti travailliste n’est pas seulement une affaire de personnalités. C’est une question de politique économique. Les services publics s’effondrent. Les inégalités se creusent. Le niveau de vie stagne. Et pourtant, la direction du parti refuse de remettre en cause les structures qui produisent ces résultats.
La conclusion est inévitable : si la Grande-Bretagne veut reconstruire son domaine public – du système de santé (NHS) au logement, des collectivités locales aux équipements d’infrastructure environnementale –, les recettes de l’État doivent augmenter.
Les dépenses publiques représentent un pourcentage du PIB inférieur à celui d’autres États comparables. En Allemagne, par exemple, elles représentent 58 % du PIB ; en France, 57 %. En Grande-Bretagne, elles sont d’environ 40 %, soit juste au-dessus du taux des États-Unis (37-38 %), tandis qu’au Brésil, elles ne sont que de 20 %. Il ne s’agit pas seulement de données économiques ; ces chiffres reflètent l’ampleur de la réduction des dépenses publiques en Grande-Bretagne.
Les mouvements politiques qui prônent un rééquilibrage de l’économie britannique en faveur des travailleure.s et un changement d’orientation en faveur des pauvres et des victimes à l’échelle internationale ont à mener une lutte politique majeure. Sans cela, l’extrême droite comblera le vide politique que la gauche n’a pas su occuper.
Un gouvernement qui œuvre pour la majorité, les millions de personnes sans ressources importantes, qui luttent pour joindre les deux bouts, doit prendre le taureau par les cornes et s’attaquer à la redistribution des richesses et du pouvoir. Tant que cette question ne sera pas abordée franchement, le cycle de la déception se poursuivra et l’espace politique restera ouvert à Reform UK, aux conservateurs ou à une coalition des deux.
Phil Hearse
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro
Source - Anti*Capitalist Resistance. Lundi 16 février 2026 :
https://anticapitalistresistance.org/roots-of-the-labour-crisis/
• Phil Hearse est membre du Syndicat national de l’éducation et un partisan d’Anti*Capitalist Resistance.
Notes
[1] En 2018, des milliers de migrant.e.s des Caraibes, citoyen.ne.s britanniques arrivés avant la loi sur l’immigration de 1973, n’avaient pas été en mesure, faute de papiers, de prouver leur nationalité lors du durcissement des lois sur l’immigration et avaient été traités comme des clandestins, licenciés, privés de soins ou expulsés.
[2] Women Against State Pension Inequality :. 3,8 millions de femmes nées dans les années 1950 sont privées de plusieurs années de pension à cause du relèvement brutal de l’âge légal de départ à la retraite (de 60 à 65 ans, puis 66 ans) à partir de 2010. Le mouvement est massif, populaire et dynamique.
[3] Article 4 de la constitution originale du Labour Party, adopté en 1918 qui prévoyait « La nationalisation des moyens de production, de distribution et d’échange » . Supprimé en 1995 sous l’impulsion de Tony Blair.
[4] A la suite de la défaite au référendum sur le Brexit.
[5] Deux des plus gros syndicats avec respectivement 620 0000 et 400 000 adhérent.e.s
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :











Un message, un commentaire ?