Dans un pays épuisé par l’instabilité chronique, la violence armée et l’effritement de la confiance citoyenne, cette échéance fait figure de test décisif : celui de la capacité des acteurs haïtiens à éviter un vide institutionnel aux conséquences potentiellement irréversibles.
Depuis son installation le 25 avril 2024, le CPT portait l’espoir d’une transition capable de remettre l’État sur ses rails. Sa feuille de route était ambitieuse : restaurer la sécurité, organiser des élections générales, convoquer une Conférence nationale, engager un référendum constitutionnel, relancer l’économie et améliorer les conditions de vie des couches les plus vulnérables. Près de deux ans plus tard, le bilan apparaît contrasté, voire décevant. L’insécurité s’est aggravée, l’horizon électoral demeure flou et la gouvernance continue de souffrir d’un déficit de légitimité.
Dans ce contexte, la perspective du 7 février agit comme un révélateur. Elle met à nu les fragilités de la transition, mais aussi l’absence d’un consensus clair sur l’après-CPT. C’est dans ce climat tendu que le Club des anciennes ministres et secrétaires d’État d’Haïti (Camseh) a pris la parole pour proposer une architecture institutionnelle inédite : un exécutif bicéphale, composé d’une présidence et d’un gouvernement co-dirigés par une femme et un homme. Une proposition à forte portée symbolique, mais également politique.
Pour le Camseh, il ne s’agit pas seulement de promouvoir la parité, mais de créer un mécanisme de gouvernance fondé sur l’équilibre, la complémentarité et la concertation. L’organisation estime qu’un leadership partagé pourrait limiter la concentration du pouvoir, souvent source de dérives, tout en favorisant une prise de décision plus inclusive.
Cette formule, selon ses promotrices, respecterait l’esprit de la Constitution de 1987 amendée et offrirait une base de compromis acceptable pour des acteurs politiques profondément divisés. Elle serait aussi un signal fort envoyé à une population qui réclame une rupture avec les pratiques traditionnelles de gouvernance.
Au-delà de la structure de l’exécutif, le Camseh insiste sur la composition du futur gouvernement. Il plaide pour une équipe paritaire, intégrant des femmes, des hommes et des personnes à mobilité réduite, choisis non pour leur affiliation politique, mais pour leur expertise en administration publique et leur intégrité morale.
L’organisation recommande également la création d’un organe de contrôle restreint à douze membres, chargé de surveiller l’action gouvernementale et de garantir la transparence dans la gestion des ressources publiques. Une manière, selon elle, de rompre avec l’impunité et l’opacité qui ont marqué de nombreuses transitions précédentes.
Sur le plan électoral, le Camseh fixe l’horizon à 2027 pour l’organisation d’élections générales crédibles et inclusives. Mais là encore, l’organisation reconnaît que l’insécurité, alimentée par la prolifération des gangs armés, demeure le principal obstacle à tout processus démocratique.
La proposition du Camseh s’inscrit dans un ensemble plus large de réflexions sur l’avenir de la transition. Le Mouvement haïtien de sauvetage national (Mohsana) défend, de son côté, l’idée d’une administration technocratique, politiquement neutre, chargée de gérer l’État en dehors des logiques partisanes. Pour ses dirigeants, seule une équipe d’experts, libérée des calculs électoraux, peut remettre le pays sur la voie de la stabilité.
Le politologue Roromme Chantal, quant à lui, préconise la mise en place d’une instance collégiale de modération politique. Selon lui, la crise haïtienne est devenue trop complexe pour être confiée à une seule personnalité ou à un médiateur isolé. Elle exige une structure collective, capable d’arbitrer, de réguler et de maintenir un minimum de cohésion entre des acteurs aux intérêts souvent divergents.
Cette vision trouve un écho particulier dans le retrait de Monseigneur Pierre-André Dumas du processus de médiation politique. Proposé comme médiateur par plusieurs coalitions politiques et organisations civiles, l’évêque d’Anse-à-Veau et de Miragoâne a annoncé, le 13 janvier 2026, qu’il ne s’impliquerait plus directement dans les démarches de médiation.
Dans sa note de clarification, Mgr Dumas a rappelé que son engagement était strictement pastoral et qu’il n’avait jamais prétendu élaborer une solution politique. S’il demeure disponible pour soutenir le dialogue et la reconstruction nationale, son retrait illustre les limites des médiations personnalisées dans un contexte où la crise haïtienne dépasse les individus pour devenir systémique.
Au fond, toutes ces propositions, aussi différentes soient-elles, convergent vers un même objectif : restaurer la confiance dans les institutions, confiance entre les acteurs politiques, confiance surtout d’une population lassée des transitions sans fin et des promesses non tenues.
Le défi est immense. Il ne s’agit pas seulement de choisir une nouvelle formule institutionnelle, mais de refonder la relation entre l’État et les citoyens. Cela suppose une gouvernance transparente, une lutte effective contre la corruption, une communication honnête et une réelle volonté d’inclusion.
Le temps, lui, joue contre Haïti. Chaque jour qui passe rapproche le pays du 7 février sans qu’une solution claire ne se dessine. L’histoire récente montre pourtant que les vides institutionnels ont souvent ouvert la voie à des crises plus profondes encore.
Pour de nombreux observateurs, la période actuelle représente une dernière fenêtre pour transformer une transition fragilisée en opportunité de refondation. Faute de quoi, Haïti risque de s’enfoncer davantage dans un cycle de crises successives, au détriment d’une population déjà durement éprouvée.
À l’aube de cette échéance décisive, une certitude s’impose : l’avenir immédiat du pays dépendra moins des discours que de la capacité réelle des acteurs haïtiens à privilégier l’intérêt national, à dépasser les calculs personnels et à bâtir, enfin, un projet politique crédible, inclusif et porteur d’espérance.
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