Édition du 16 juin 2026

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Québec

Halal et bien-être animal : l’angle mort de notre indignation

Ces dernières semaines, l’espace médiatique québécois s’est enflammé autour de l’offre de viande issue de l’abattage halal dans certains établissements publics et du financement destiné à en soutenir la production au Canada.

Auteur-ices :
Élie Beauchemin, Cégep de Trois-Rivières
Naïma Hamrouni, Université du Québec à Trois-Rivières

La controverse s’est même invitée à l’Assemblée nationale : le projet de loi 9 sur le renforcement de la laïcité prévoit notamment interdire aux institutions publiques d’offrir exclusivement de la nourriture conforme à des préceptes religieux, mettant ainsi (sans le nommer) le halal et le casher dans sa mire.

La méthode d’abattage rituel en question consiste à sectionner, d’un coup de couteau et sans étourdissement préalable, les veines jugulaires et les artères carotides de façon à provoquer une saignée, entrainant l’inconscience puis la mort de l’animal. Cette technique, caractéristique de l’abattage halal pratiqué au sein de la communauté musulmane, mais aussi de l’abattage casher ou judaïque pratiqué par la communauté juive, vise à respecter les prescriptions religieuses encadrant la consommation de viande.

D’après le consensus scientifique, cette méthode entraîne effectivement davantage de souffrance que l’abattage avec étourdissement préalable. Cette dérogation à l’obligation d’étourdissement préalable, qui est par ailleurs imposée par les normes fédérales en matière de bien-être animal, suscite ces dernières semaines critiques et indignation chez plusieurs chroniqueurs à succès, certains y voyant une approbation implicite de la cruauté animale, qui viendrait «  hypothéquer nos principes moraux  ».

Dans ce texte, nous suggérons qu’en sensationalisant et survisibilisant une pratique minoritaire, cette indignation ciblée contribue à la fabrication de l’altérité musulmane au Québec, tout en entrenant l’illusion d’un engagement moral réel envers le bien-être animal. Offrant bonne conscience à peu de frais, cette indignation morale à géométrie variable nous épargne finalement d’examiner plus sérieusement les violences systémiques inhérentes à l’élevage et à l’abattage conventionnels auxquelles nous contribuons quotidiennement par notre consommation inquestionnée de produits d’origine animale.

Altérisation et «  zoonationalisme »

Le retour sous les projecteurs de la polémique du halal depuis la polémique de 2012, alors que se préparait le projet de Charte des valeurs, n’a rien de fortuit. La question resurgit de manière cyclique au Québec, dans un climat politique et social où se multiplient les discours politiques et les dispositifs législatifs sur la laïcité de l’État qui, bien que neutres dans leur formulation, ciblent de facto les communautés musulmanes : cet automne, il s’agissait de la Loi visant à renforcer la laïcité de l’État.

L’éveil moral soudain autour des questions de bien-être animal, qui semble s’activer dès que la communauté musulmane est en cause, s’inscrit dans une dynamique de stigmatisation et d’altérisation de ces communautés qui s’observe tant au Québec qu’au Canada et ailleurs en Europe ces dernières décennies.

D’une part, ce type de discours sur le halal permet de resignifier, dans l’imaginaire social, une pratique religieuse minoritaire comme « barbare », preuve renouvelée d’une incompatibilité civilisationnelle insurmontable. D’autre part, il redéfinit implicitement les pratiques d’abattage majoritaires comme moralement supérieures, civilisées et respectueuses du bien-être animal. Cette indignation morale sélective fonctionne alors comme un dispositif de hiérarchisation symbolique et sociale : le discours sur le «  bien-être animal » y sert moins les intérêts des animaux eux-mêmes qu’il ne contribue à fabriquer la figure de l’altérité qu’il s’agit de maintenir à distance.

De la même manière que les causes féministes et 2SLGBTQIA ont été instrumentalisées dans l’histoire récente pour légitimer des projets politiques ou des opérations militaires hostiles à l’islam (des phénomènes que les sociologues Sara Farris et Jasbir Puar ont respectivement qualifié de «  fémonationalisme » et d’ « homonationalisme »), on assiste aujourd’hui à une mobilisation similaire de la cause animale au service d’un projet politique nationaliste ancré dans un registre conservateur-identitaire. Par analogie, nous suggérons de désigner ce phénomène l’expression de « zoonationalisme ».

Paradoxe de la viande et dissonance cognitive

Le concept de « paradoxe de la viande » —un cas classique de dissonance cognitive en psychologie morale — renvoie à cette tension entre, d’un côté, notre souci éthique pour les animaux et, de l’autre, notre participation à des systèmes qui leur causent du tort.
L’indignation ciblée que suscite actuellement l’abattage rituel illustre l’un des mécanismes possibles de résolution de ce «  paradoxe » : attribuer la cruauté à des pratiques religieuses minoritaires permet d’afficher une sensibilité morale pour les animaux, sans avoir à confronter les enjeux éthiques que posent plus généralement les conditions de l’élevage, du transport vers l’abattage et de l’abattage conventionnel qui sont pourtant, elles aussi, caractérisées par de très grandes souffrances, comme nous le verrons dans les prochaines lignes. Recentrer la faute morale ailleurs (sur l’abattage halal en particulier) permet de dissiper la dissonance cognitive et de s’alléger du poids d’une responsabilité autrement lourde à porter.

Souffrance ordinaire de l’exploitation animale

Bien avant l’abattage, le quotidien des animaux d’élevage – dont plus de 2,3 millions sont abattus chaque jour au Canada – est caractérisé par de graves atteintes à leur bien-être, la plupart étant exclus des principales protections légales.

Cette souffrance découle de pratiques routinières de l’industrie dont, faute d’espace, nous ne donnons ici qu’un bref aperçu : confinement dans des espaces restreints (parfois « à peine plus grands que leurs corps »), c’est notamment le cas pour les truies, les poules pondeuses et, contrairement à ce que suggère la très belle publicité qui roule ces jours-ci aux heures de grand écran et au cinéma, c’est aussi le cas pour la plupart des vaches laitières ; séparation précoce des petits veaux de leur mère, entraînant souffrance psychologique et symptômes de détresse ; multiples mutilations de routine pratiquées sans anesthésie qui entraînent douleurs, infections et menant parfois au décès (castration chirurgicale, taille des dents, tatouage, coupe de queue), ébourgeonnage et épilation thermique ; mise à mort par suffocation au dioxyde de carbone ou broyage vivants des poussins mâles, inutiles dans l’industrie des œufs – 30 millions connaissent ce sort chaque année au Canada.

À cela s’ajoutent les incendies d’élevage qui, au Québec, condamnent chaque année en moyenne 60 000 animaux à périr sous les flammes selon les données cumulées par Droit animal Québec. Le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec ne compile malheureusement aucune données en la matière.

Ces faits documentés nous placent devant un constat : si nous nous préoccupons de bien-être animal, nous ne pouvons plus faire l’économie d’une réflexion collective sur la question plus large de la souffrance ordinaire inhérente à l’exploitation animale. Mais nous en préoccupons-nous vraiment ?

Un engagement cohérent pour le bien-être animal

Prendre au sérieux le bien-être animal implique de reconnaître ce que les sciences de l’éthologie, de la neurobiologie et de la neurophysiologie nous enseignent : les animaux d’élevage, comme la plupart des autres animaux, vertébrés et certains invertébrés (comme les pieuvres), sont sentients. La sentience des animaux non-humains désigne leur capacité à faire l’expérience subjective et consciente de ce qui leur arrive, à éprouver des sentiments positifs et négatifs et à ressentir le plaisir et la douleur. Parce que les animaux sont sentients, ce qui leur arrive leur importe.

En effet, dans une perspective d’éthique et de droit animal, la sentience confère des intérêts fondamentaux aux animaux, dont celui de ne pas souffrir inutilement, de ne pas vivre en captivité et de ne pas mourir prématurément. À l’heure actuelle, ces intérêts fondamentaux sont brimés tout au long de leur vie, jusqu’au seuil de l’abattoir.

Cette souffrance n’a pourtant rien d’inévitable. Si nous en sommes les principaux responsables, il est aussi en notre pouvoir d’y remédier. Il est déjà scientifiquement établi que la plupart d’entre nous pouvons nous tourner vers des alternatives aux produits d’origine animale sur le plan alimentaire tout en demeurant en excellente santé. C’est la raison pour laquelle tant de philosophes moraux convergent aujourd’hui vers une même conclusion : parce que l’exploitation animale cause de graves préjudices à des êtres sentients sans pour autant être nécessaire, elle devrait être abolie (voir, par exemple, Déclaration de Montréal sur l’exploitation animale).

En somme, si l’abattage rituel soulève des questions éthiques légitimes – comme toutes les formes d’abattage par ailleurs –, la focalisation du débat actuel sur cette seule question fait l’impasse sur des enjeux autrement plus fondamentaux. Elle permet surtout de mettre au jour la fonction symbolique de cette controverse publique : celle d’ériger certaines pratiques musulmanes en problème civilisationnel. Car si ce débat ne servait pas, consciemment ou non, à stigmatiser les musulmans et à figer dans l’imaginaire collectif la figure du «  barbare  » inassimilable, il n’aurait tout simplement pas l’écho disproportionné qu’on lui accorde dans l’espace public ces dernières semaines.

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