Édition du 16 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Haroun Bouazzi ne se représentera pas : Le début de la fin pour Québec Solidaire (QS) ?

Après Catherine Dorion qui en avait long à dire sur l’esprit de « clan » qui régnait autour de GND et Émilise Lessard-Thérien qui avait fait le même constat, voilà que celui ayant osé, contre vents et marées, appeler un « chat » un « chat  » en ce qui concerne la xénophobie ambiante dans nos institutions « démocratiques », quitte le navire, préférant, comme il le dit dans un courriel accompagnant une Infolettre de QS : « [s’impliquer] au sein de la société civile pour défendre la justice sociale et porter les luttes qui nous rassemblent. »

Ajouté aux prévisions « désastreuses » des derniers sondages sur les intentions de vote (QS arrive bon dernier, derrière le PCQ de Éric Duhaime) et aux démissions « spectaculaires » des deux leaders les plus médiatisés du parti, dont la « tiédeur » idéologique n’avait d’égale que leur hautaine arrogance vis-à-vis la base « militante », on est en droit de se demander s’il y a une place pour un parti de gauche au Québec qui ne s’évertuera pas à se saborder à la première occasion.

Pourtant, la « demande » n’est pas en reste, c’est l’« offre » qui est défectueuse ou qui, lorsqu’elle existe, tente de la détourner à des fins autres que celles qu’elle s’est donnée à l’origine. Ces fins sont :

1° Un arrimage concret et durable aux revendications de la société civile pour une changement « radical » de paradigme concernant nos modes d’exploitation/production/consommation « capitalistes ».

2° Une plus grande part de démocratie « directe » qui donnerait d’autant plus de pouvoir de décision à ceux qui la revendiquent qu’ils sont les premiers à «  trinquer » lorsqu’en haut lieu, on s’inquiète plus du sacro-saint équilibre budgétaire (jamais atteint de toute façon) que les coupes dans les programmes sociaux, l’allégement fiscal pour les contribuables les mieux à même de renflouer les finances publiques ou la stigmatisation grandissante des nouveaux arrivants qu’on accuse (à tort) d’aggraver encore plus la crise du logement, de contribuer au recul du Français et de remettre en question le principe de la laïcité de l’État (made in Québec).

3° Une prise de distance « claire  », tranchée et «  conséquente » avec les mouvements d’extrême-droite dont les politiques délirantes pourrissent le tissu social partout en Occident, semant le chaos, la division et le désordre en nous rapprochant toujours un peu plus d’une troisième guerre mondiale entre puissances nucléaires.

Que ce soit à Ottawa ou à Québec, au-delà des discours officiels d’« indignation » conçus sur mesure pour épater (enfumer) la galerie, les velléités guerrières venues du Sud de la frontière, tout comme celles gesticulant outre-Atlantique, constituent une bonne nouvelle pour le complexe militaro-industriel ainsi que pour tous ceux qui, au Nord de cette frontière, comptent bien, pour l’occasion, ramasser les miettes qui vont s’éparpiller suite au festin auquel sont conviées les grosses pointures qui vont s’empiffrer à qui mieux mieux à même les nouveaux investissements publics, sous prétexte d’une légitime défense contre l’ennemi (ou «  les » ennemis) qui fomente(nt) le projet d’anéantir l’Occident parce qu’envieux de ses «  valeurs » séculières : la Chine, la Russie, les BRICS, les Palestiniens et ceux (tous « terroristes » autant qu’ils sont) qui appuient leur droit à l’autodétermination, les ONG engagées dans la défense des droits de l’Homme, l’ONU et ses instances (CJI), la CPI et… les extraterrestres !

Les historiens versés dans l’analyse des phénomènes de fascisation le disent clairement : aussi « charismatiques » puissent-ils être, les leaders d’extrême-droite ne peuvent mener à terme leurs projets démentiels que si une part importante de l’élite (politique, économique, financière, industrielle) y voit une « occasion », une « opportunité » de faire de bonnes affaires, d’augmenter leur influence parlementaire, de s’élever encore plus dans l’échelle sociale, de suivre le courant somme toute « inoffensif » qui a l’immense mérite de redonner au «  Peuple  » sa fierté perdue.

Dans les années 1930, les industriels allemands se sont «  gavés »1 de deutsch mark en convertissant leurs usines automobiles en usines d’armements (munitions, artillerie, chars d’assaut — Panzers, avions de combat — Luftwaffe), la droite allemande traditionnelle (très ancrée dans l’aristocratie) a vu dans le Parti ouvrier allemand national-socialiste (Parti Nazi) un allié de «  circonstance » qu’elle allait pouvoir maîtriser en expurgeant de ses rangs les éléments les plus perturbateurs (SS, SA), lui permettant ainsi de se maintenir au pouvoir (avec les privilèges qui, de tout temps, lui sont «  naturellement » dus), les classes moyennes se sont senties en sécurité derrière le discours antisémite et anti-bolchevique (tout sauf le « communisme ») d’Adolf Hitler qui leur garantissait, ainsi, leur droit de propriété auquel elles sont attachées plus que tout.

Cette complaisance, cette complicité, cet aveuglement volontaire, cette fausse naïveté expliquent en bonne partie l’étrangeté du fait que des «  bouffons », des clowns, des incompétents auto-revendiqués et des «  branleurs » de premier ordre comme Adolf Hitler, Benito Mussolini, Donald Trump, Jair Bolsonaro, Javier Milei puissent acquérir autant de pouvoir et faire l’objet de tant de dévotion de leur personne alors que chacun pris isolément ne peut que provoquer rire, perplexité, étonnement et incrédulité face à leur réel dangerosité. Dans un contexte socio-politique plus apaisé, ces personnages évolueraient à la marge et le rayonnement de leur toxicité n’aurait pas l’ampleur qu’il a dans un autre contexte, comme celui dans lequel nous nous trouvons actuellement.

4° Un réajustement de la place du parlementarisme dans une démocratie libérale d’obédience anglo-saxonne comme celle qui nous a été imposée après la Conquête de 1760 (plus précisément, par l’Acte constitutionnel de 1791). Le statut quo « institutionnel » voulu par à peu près tous les partis au Canada comme au Québec défavorise d’emblée la gauche (social-démocrate, social-libéral mais surtout libertaire et anarchiste) dans la mesure où règne un conservatisme formaliste, procédural, idéologique et corporatiste qui finit par prendre des allures surréalistes et rend presque impossible tout changement d’envergure dans la façon de siéger, de gouverner, de meubler le temps passé sur les bancs de l’Assemblée et de nouer des relations vivantes et dynamiques entre la députation et leurs commettants.

Le «  clivage  » entre élus et électeurs, à la base même d’une démocratie de type parlementaire, s’est accentué depuis le dernier quart du vingtième siècle et constitue à la fois une cause et une conséquence du recul des valeurs démocratiques observé partout en Occident (même par les médias mainstream), alors même que le pouvoir de l’argent, accompagné d’idéologies suprémacistes, transhumanistes et néofascistes (toutes arrimées au social-darwinisme), s’attaque, comme le veut la tradition libérale « classique », à l’État Social (ce qu’on a appelé, dans un relent d’esprit religieux, l’État- « Providence  ») en le démembrant morceau par morceau pour garder uniquement ce qui sert directement ses intérêts, à savoir le contrôle de la monnaie (par la Banque centrale) et l’utilisation «  légale » des forces de répression, au National (renforcement de l’État policier en guise de politique intérieure) comme à l’International (Budget de la défense toujours bonifié au détriment du financement des programmes sociaux, dépenses militaires astronomiques sur le dos des contribuables, soutien indéfectible au complexe militaro-industriel et à l’industrie des hydrocarbures qui en assure le fonctionnement).

Dans ce contexte, se contenter de faire de la figuration à l’Assemblée Nationale en prétendant servir ainsi le Peuple consiste à nourrir l’illusion que le système parlementaire, tel qu’il est aujourd’hui constitué et fonctionne «  normalement  », peut encore être réformé par ceux qui ont tout intérêt à le maintenir dans son état actuel d’inefficacité chronique. Que ce soit par l’utilisation abusive du «  Bâillon », du virage à 180° concernant la réforme du mode de scrutin (pour des raisons «  électoralistes » à peine voilées), promesse maintes fois réaffirmée à partir de 2018, ou l’augmentation « indécente » du salaire des parlementaires alors que l’État tergiverse constamment pour offrir des conditions de travail « décentes » aux employées du secteur de la santé, de l’éducation et des services sociaux en général, la classe «  politique  » s’est délibérément enfermée dans un huis-clos permanent, n’ayant de compte à rendre qu’à l’«  opinion  » dont les médias se feraient les fidèles courroies de transmission alors qu’ils contribuent largement à l’influencer.

Un parti de gauche doit de toute évidence (et de toute urgence) porter au niveau des institutions «  bourgeoises », aussi insensibles et imperméables puissent-elles être au changement nécessaire, les revendications de la base « militante » (agissante, réflexive et critique), quitte à bousculer les habitudes, à provoquer le scandale et à faire perdre la tête aux éditocrates, chroniqueurs patentés et autres adeptes du commérage parlementaire. QS devrait s’inspirer de ses camarades de La France Insoumise (LFI) chez nos cousins germains (outre-Atlantique) : à peu près tout le monde (gauche caviar, droite, extrême-droite, extrême-centre) tire à boulets rouges sur les Insoumis juste pour avoir aligner des mots comme : «  taxer les riches  », « imposer les gros patrimoines », « redistribuer la richesse produite en amont », « financer les programme sociaux plutôt que baisser les impôts des milliardaires », etc.

On n’y échappera pas. La gauche n’a pas à demander la permission aux élites (politiques, économiques, financières, médiatiques) de pouvoir agir dans le sens de la justice sociale. Elle doit la considérer comme un devoir «  moral » et prendre les moyens nécessaires pour renverser le rapport de force en sa faveur, que ce soit «  concrètement » (mobilisations citoyennes et parlementaires, manifestations publiques, boycottages, désobéissance civile non-violente) ou « abstraitement » (travail idéologique, pédagogie de l’engagement citoyen, développement de l’esprit « critique », culture du débat démocratique). Elle ne peut reporter constamment dans un futur idéalisé le moment d’affronter la tempête politico-médiatique qui va poindre à l’horizon de la res publica suite à des prises de position « radicales  » (ne pas confondre avec «  extrémistes ») en matière de mesures anticapitalistes, pro-socialistes (peu importe leurs déclinaisons : socialistes démocratique, libéral, anarchiste, libertaire), environnementalistes, antimilitaristes et indépendantistes. Il n’est plus temps de dorer la pilule ou d’essayer de tergiverser, c’est l’avenir de l’Humanité qui est en jeu.

Mario Charland

Note
1. L’expression est de Johan Chapoutot, spécialiste du nazisme, qui établit un lien de cause à effet direct entre l’appétit insatiable des grands entrepreneurs européens (au premier quart du vingtième siècle) et la montée de l’extrême-droite qui, par ses politiques autoritaires (antisyndicales, légalement anti-ouvrières, antidémocratiques), représente une sécurité pour les investissements et constitue une assurance pour l’accumulation continue du capital.

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