Édition du 24 novembre 2020

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Élections fédérales 2015

Harper et Duceppe, les visages de la peur

Le Bloc québécois a finalement décidé de rejouer le film de 2014 en misant sur la question identitaire afin de rattraper un terrain qui lui semble inexorablement perdu, situation qui ressemble dans une certaine mesure à celle où se trouvait le PQ en 2013-2014, sauf que dans le cas présent, ce n’est pas le BQ qui a orchestré cette campagne, Gilles Duceppe a simplement sauté sur l’aubaine qui lui a été offerte par Stephen Harper.

Mais cette aubaine a un prix. Duceppe affirme en fait que le serment d’allégeance à la reine doit être fait correctement, ce n’est pas rien de la part d’un souverainiste surtout quand on prend le temps de lire ce serment :

« Je jure (ou j’affirme solennellement), que je serai fidèle et que je porterai sincère allégeance à Sa Majesté la reine Elizabeth Deux, Reine du Canada à ses héritiers et à ses successeurs, que j’observerai fidèlement les lois du Canada et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien. »

En se portant à la défense du serment d’allégeance, il indique aux nouveaux arrivants qu’ils doivent reconnaître le passé colonial du Canada et se plier à ses valeurs. Ce message revêt un caractère d’autant plus ironique dans le contexte de la campagne du gouvernement Harper sur les valeurs monarchistes qui a par exemple conduit au remplacement des tableaux du peintre québécois Alfred Pelland par le portrait de la reine, affligeant ainsi une véritable gifle de relent colonial au Québec.

Si le Bloc avait été fondé au départ en vue de faire la démonstration de la nécessité de l’indépendance, et ainsi amener la population du Québec à appuyer un prochain référendum, il semble bien que cet objectif n’existe plus depuis longtemps. Mario Beaulieu était d’avis que la défense des intérêts du Québec à Ottawa servait finalement à confirmer le statu quo constitutionnel. Il affirmait que le rôle du BQ était de défendre la souveraineté au Québec. Ces deux positions révèlent l’impossibilité de maintenir à long terme une structure de parti uniquement québécoise qui veut agir sur le plan fédéral surtout en termes indépendantistes.

Mais plus profondément la position de Duceppe démontre que son objectif, tout comme celui du PQ avec le débat sur la charte des valeurs, n’est pas de rallier la population québécoise derrière un projet rassembleur visant la souveraineté, mais simplement de gagner des votes. Gilles Duceppe affirme que 91% de la population québécoise est contre le port du niqab et qu’il ne divise donc pas le Québec. Il mêle ainsi délibérément un débat de société à une décision de la cour qui n’a rien à voir avec le fond du débat. Il participe aussi à propager les préjugés envers les communautés issues de l’immigration et envers la communauté musulmane en particulier. Un sondage rapporté par l’Actualité affirmait que la population canadienne croit que la communauté musulmane représente 20% de la population canadienne alors qu’elle n’est en réalité que de 2%. À l’inverse, ce même sondage sous-estime l’importance de la population chrétienne qui serait de 45% alors qu’elle représente 65%. Cela indique qu’il est facile dans ce contexte d’utiliser l’arme de la peur contre les étrangers.

Cette situation risque de s’amplifier. Harper s’est appliqué à déconstruire tout ce qui permet l’accès à la connaissance soit la recherche fondamentale, la rechercher scientifique, la collection de données démographiques. Ces ravages à la connaissance sont pratiquement comparables au dogmatisme fondamentaliste que Harper prétend combattre. Déconstruire la connaissance pave la voie à la propagation des préjugés qui se taillent déjà une place importante dans la société, il ne faut pas en rajouter. C’est pour cette raison que le mouvement syndical a mis sur pied depuis des années des programmes de formation contre le racisme ainsi que des comités des droits de la personne, comme ce fut le cas au Syndicat des Travailleurs et Travailleuses des Postes.

L’utilisation du niqab vient raviver les sentiments de peur de l’étranger tout en renforçant le sentiment d’identité nationale. Cela est particulièrement vrai au Québec qui vient tout juste de traverser une campagne intense de désinformation et de propagation de préjugés au travers de la propagande entourant la charte des valeurs proposée par le PQ.

Selon un sondage Léger le port du niqab est l’élément déterminant pour 18% des Québécois, loin devant l’annonce d’une récession ou de surplus budgétaires. La proportion est trois fois plus importante que dans le reste du pays. ( Too close to call)

Les Conservateurs savaient très bien qu’ une simple « politique » ministérielle ne peut pas contredire un « règlement » adopté par le Conseil des ministres au complet, un simple décret gouvernemental aurait permis de changer le règlement. C’est pour cette raison que la cour d’appel fédérale a pu rendre sa décision sur le banc, elle n’avait pas à se prononcer sur le fond de la question concernant le sens moral du port du niqab lors des séances d’assermentations, mais sur le fait que le gouvernement ne respecte pas sa propre loi.

Gilles Duceppe, politicien expérimenté, sait ça aussi, mais il a décidé de jouer la carte de la peur et cette carte fonctionne à coup sûr. Le journal Voir a mis en ligne un montage d’une série de clips vidéo sur cette question qui donne froid dans le dos. ( Web social, réfugiés et vote voilé : le visage de la peur).

Dans cas présent ce sont les Conservateurs, ceux-là mêmes qui ont orchestré cette fumisterie et qui foulent au pied les droits des femmes et les droits démocratiques qui risquent d’en sortir gagnants.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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