Tiré de Entre les lignes et les mots
FS : Dans l’introduction du livre figure cette observation que « les femmes sont discrètement mais indiscutablement en train de s’éloigner des hommes » et de la maternité, suivant l’exemple du mouvement 4 B en Corée du Sud. « De nombreuses femmes réalisent maintenant qu’elles sont mieux seules ». Quelle est la principale raison de cet abandon des hommes, de l’hétérosexualité et de la maternité par les femmes ?
AW : Je vois beaucoup de choses qui se produisent en même temps, et de nombreux facteurs qui contribuent à cet exode hors de l’hétérosexualité.
Clairement les réseaux sociaux jouent un grand rôle dans ce mouvement parce que, partout où on regarde, il y a cette masse de femmes qui partagent leurs expériences. Tiktok est comme une session ininterrompue de prise de conscience féministe. Les femmes écoutent les histoires des autres femmes et rebondissent sur leurs vidéos, c’est incroyable et ça se propage. Le niveau de prise de conscience au sujet de la situation défavorable des femmes en relation avec des hommes se développe de façon exponentielle. Et il est impossible de nier ce que les femmes subissent en matière de violences masculines parce que cela se produit à une échelle énorme, et devant nos yeux, tout le temps.
Un des facteurs de cette prise de conscience est que la réalisation de l’exploitation des femmes dans l’hétérosexualité passe par les memes et des vidéos courtes. Il y a tellement de contenus online où on voit une femme portant un bébé, poussant un landau et en plus chargée de sacs, alors que le père se balade à côté, les mains dans les poches, sans se soucier de rien. C’est une anecdote mais les femmes réagissent à ce genre de contenu parce que ça reflète leur vie et la dynamique de leur mariage. Tout le monde maintenant semble savoir que les catégories démographiques les plus heureuses sont les hommes mariés et les femmes célibataires sans enfants. C’est très révélateur. Et j’ai remarqué que de plus en plus de femmes échangent entre elles entre générations. C’est une évolution très importante. Si une femme qui a des enfants vous conseille de ne pas en avoir, parce que ça va détruire votre vie là, pour la première fois, des femmes plus jeunes semblent écouter.
La maternité est un aspect important parce que la prise de conscience de notre oppression en tant que femmes augmente quand nous devenons mères. Durant cette phase, beaucoup d’hommes semblent régresser, se comportent comme des hommes-enfants, attendant qu’on prenne soin d’eux et refusant clairement de se comporter en adultes co-responsables d’un enfant. Ce n’est pas toujours clair si le mec a toujours été un parasite sans que les femmes le remarquent mais quand elles deviennent mères, de nombreuses femmes deviennent de facto le seul chef de famille. Beaucoup se demandent ce qu’elles font avec ce type qui veut seulement passer le week end avec ses potes, ou au golf, ou sur sa console de jeu, ou s’enterre sous une montagne de travail, ou les trompe.
Le refus de partager les tâches domestiques est particulièrement frappant ici. Je pense que cela représente la façon dont les hommes se considèrent comme socialement supérieurs aux femmes. A leurs yeux, leur valeur est telle qu’il est hors de question qu’ils s’abaissent à passer l’aspirateur ou à faire la vaisselle. C’est le rôle de la femme. Des hommes le disent ouvertement. Nous ne parlons pas ici des contenus extrémistes diffusés sur la manosphère mais des hommes ordinaires qu’on rencontre sur le net.
Les histoires médiatisées de violence masculine agissent comme un catalyseur : #MeToo, particulièrement en France, le « divorce alpin » et l’affaire Gisèle Pelicot, et ces 62 millions d’hommes abjects qui fréquentaient le site Motherless, et bien d’autres, ont mis en évidence qu’il est toujours dangereux pour les femmes d’être en contact avec des hommes, que nous ne savons jamais lequel passera à l’acte, et quand. Ces histoires sont privées mais aussi complètement politiques et publiques. Beaucoup de femmes réalisent que ça peut leur arriver. Ou que ça leur est déjà arrivé. Quand les femmes échangent entre elles plus librement, le caractère systématique du viol est mis en lumière et de plus en plus de femmes le voient. Et les commentaires des hommes en remettent une couche, et ça aussi les femmes le voient. Qui a été condamné dans l’affaire Epstein ? Au lieu de s’excuser, les hommes redoublent d’insultes et de menaces. A chaque femme qui est insultée dans les coms, notre prise de conscience s’accroit.
FS : Tu parles du parasitisme émotionnel et matériel des hommes (qui commence au niveau biologique même, parce que le poids de la reproduction est supporté par les femelles), l’incapacité des hommes à se responsabiliser émotionnellement et leur refus de partager les tâches domestiques et le soin des enfants. Le féminisme a échoué à changer les comportements masculins, donc il semble que la seule solution dont nous disposions soit de changer NOTRE comportement. Tes commentaires ?
AW : Tu as raison, le féminisme a été incapable de changer les comportements masculins. C’est parce qu’il est impossible de changer les gens ou leurs comportements. On ne peut pas convaincre les gens de faire des choses qu’ils ne veulent pas faire. Les gens changent si et quand ils le veulent. Si ce que le féminisme a essayé de faire est de changer le comportement des hommes, cette tentative était vouée à l’échec depuis le début parce que c’est impossible. Le seul pouvoir que nous détenions, c’est le pouvoir que nous avons sur nous-mêmes, le pouvoir de décider ce que nous voulons faire, et en ce moment, nous pouvons soit continuer à faire ce que nous avons fait jusqu’ici, soit changer notre propre comportement.
Prenons le problème à un niveau individuel. Comme toutes les survivantes de violences conjugales le savent, même si nous faisons tout pour sauver notre mariage, pour faire en sorte qu’il fonctionne, pour réparer un abuseur, pour éduquer, pour lui faire comprendre que nous méritons d’être respectées, que nous ne méritons pas d’être battues ou violées ou maltraitées ou contrôlées, il arrive un moment où on réalise que la seule issue, si nous voulons survivre, est de quitter l’abuseur. Alors nous partons, nous divorçons, nous reconstruisons notre vie et, le plus important, nous décidons de faire de soi notre priorité, nous reprenons contact avec des amies et la famille dont l’abuseur, cherchant à nous isoler, nous avait séparées. Nous travaillons à notre reconstruction, nous essayons de guérir. Nous nous débrouillons toutes seules. Nous devenons indépendantes.
C’est également vrai au niveau collectif. Pour paraphraser Sonia Johnson, les femmes ont essayé de réformer le patriarcat depuis pas mal de temps maintenant. Nous avons essayé d’éduquer, de discuter, nous avons changé de ton, nous avons reformaté notre vocabulaire, nous avons fait campagne, nous avons agi pour réformer le système patriarcal, nous avons milité pour que les lois changent, nous avons travaillé sans cesse pour que ces nouvelles lois soient appliquées, nous avons plaidé pour notre droit au respect, pour l’égalité, nous avons demandé nos droits, nous avons demandé que la violence des hommes envers nous cesse. Rien de très radical si l’on y réfléchit.
Les hommes ont accepté en traînant les pieds de changer quelques lois mais ils n’ont pas changé leurs comportements. Ils ne nous respectent toujours pas, ils ne nous traitent pas comme des égales, ils n’ont pas essayé de prendre des mesures préventives pour corriger ces abus. Non. Les hommes continuent à nous violer et à nous tuer.
Ce que cela met en évidence, c’est que les hommes ne veulent pas changer individuellement, et ils ne veulent pas non plus changer collectivement. Pourquoi voudraient-ils changer un système qui marche si bien pour eux ? Le patriarcat fonctionne parfaitement pour ce qui est d’extraire ce qu’il veut de nous, en toute impunité pour les hommes. Pourquoi voudraient-ils que ça change ? Et il n’y a rien que nous puissions dire ou faire qui puisse y changer quoi que ce soit.
Je dis qu’il est temps que nous arrêtions d’essayer. Il est temps de partir. Il est temps de vraiment décentrer les hommes, à la fois individuellement dans notre vie privée et collectivement dans notre activisme. Il est temps de nous donner la priorité, de nous concentrer sur nous-mêmes
Au lieu de supplier les hommes d’être un peu plus gentils, au lieu d’investir notre énergie sur eux et leur patriarcat, construisons ce que nous voulons et ce dont nous avons besoin dans ce monde. Johnson donne l’exemple de Roe versus Wade, elle explique que, pendant les années de la campagne pour le droit à l’avortement – que les hommes ont finalement accordé (et sont maintenant en train de nous enlever aux Etats-Unis) – les femmes auraient pu passer ce temps et investir leurs ressources pour se former à pratiquer des avortements. Etre autonome. Se passer de l’approbation des hommes et des lois. Parce que vraiment ! pourquoi devrions-nous leur demander l’autorisation d’avoir le contrôle de nos corps et de nos vies ?
J’aimerais mentionner l’exemple du combat de la critique du genre pour la reconnaissance légale des femmes au Royaume-Uni. Le mouvement de critique du genre s’est battu pendant dix ans pour qu’une cour de justice (la cour suprême, pas moins) reconnaisse que les femmes existent. Est-ce qu’on ne sait pas déjà que les femmes existent ? Vous imaginez les ressources qu’il a fallu déployer pour aboutir à une décision aussi évidente. La quantité d’énergie féminine, la quantité d’argent que les femmes ont dépensé pour payer des avocats (surtout des hommes). Pour que le patriarcat reconnaisse qu’on existe ! C’est une p… de blague.
Cette décision date maintenant d’un an. A ce jour, la plupart des organisations, conseils et autorités gouvernementales n’ont changé aucune des règles, ce qui les place dans une situation illégale. Ils s’en fichent. Ils ne veulent pas le faire. Combien de nouveaux procès il faudra ? Combien de millions encore à trouver pour aboutir à un résultat aussi décevant ?
Au lieu de dépenser toute cette énergie, tout ce temps et tout cet argent pour que la loi soit clarifiée, si nous avions construit et financé des refuges pour les violences conjugales, des associations anti-viol réservées aux femmes, travaillé pour construire les services dont nous avons besoin ? Si les lois patriarcales refusent de nous reconnaître, il est évident que nous devons agir en dehors des limites posées par ces lois. Financées par nous-mêmes, et underground.
Ca requiert un peu d’imagination de réaliser que nous pouvons faire tout ça sans les hommes, sans leurs lois et leur approbation. Mais nous le pouvons. Nous avons pu lever ces fonds après tout. Ils auraient pu être utilisés pour tout autre chose !
L’avantage de construire ces organisations de façon autonome, c’est que nous conservons ces ressources. Nous ne dépendons pas du patriarcat pour leur fonctionnement. Le but n’est plus de convaincre les hommes que nous méritons d’être protégées, le but c’est de nous protéger nous-mêmes.
Ce que je dis ici n’est pas nouveau. Dans tout le pays (au Royaume-Uni), des réseaux de refuges pour les femmes, des maisons des femmes, des centres d’aide aux victimes de viols, des centres d’appel pour lesbiennes ont été créés, ce sont des exemples de ce que les femmes de la deuxième vague féministe ont accompli au Royaume-Uni. Seulement une génération avant moi ! Ce n’est pas si vieux ! Mais si nous nous centrons sur les hommes et si nous choisissons de réformer le patriarcat, alors nous oublions ce que nous pouvons faire de façon autonome et comment le faire.
Nous devons nous souvenir de tout ça !
FS : De nombreuses femmes veulent abandonner l’hétérosexualité parce qu’elles ne la trouvent pas satisfaisante mais certaines voient ça comme un renoncement aux relations amoureuses et ont des difficultés à venir à bout de leur attirance pour les hommes. Pourquoi est-il difficile de se débarrasser de cette attirance ?
AW : C’est ce que nous appelons l’« hétérosexualité obligatoire » (compulsory heterosexuality), ou comphet en abrégé : l’incapacité des femmes à se penser en dehors de l’hétérosexualité, ou même de la questionner en tant qu’institution. C’est le résultat de l’hégémonie de la culture patriarcale et de sa propagande–une propagande si omniprésente que nous sommes souvent incapables de la reconnaître comme telle. Tous les systèmes de la société sont organisés pour favoriser la mise en couple avec les hommes : le système éducatif, la culture, les valeurs familiales, la pression par l’entourage, la religion, la pornographie, le système de santé, la loi, les normes sociales, l’économie et les violences systémiques envers les femmes. En fait, tous les systèmes patriarcaux sont construits sur l’hétérosexualité comme modèle normatif et existent en vue de sa mise en œuvre.
Presque partout dans le monde, c’est présenté comme naturel et inévitable. On apprend aux femmes que le mariage et la maternité sont leur destinée, et l’hétérosexualité est présentée comme désirable, socialement et sexuellement. Dès la naissance, nous intériorisons le mythe que nous sommes incomplètes sans homme. Quand on déconstruit ce mythe, on commence à le voir pour ce qu’il est : une forme de grooming de masse. Qui est si omniprésent qu’il devient invisible.
L’attraction qu’on apprend aux femmes à ressentir pour les hommes n’est pas innée comme on nous le dit. Nous sommes conditionnées dès l’enfance à trouver le Prince charmant désirable dans les films, les contes de fées, la culture people et les récits romantiques qui nous enseignent à ignorer les red flags (signaux d’alarme), à prioritiser les hommes et à les voir comme des protecteurs. On nous apprend que la sexualité hétérosexuelle est la sexualité par défaut et qu’elle est censée être épanouissante pour les femmes.
Quelle blague !
En réalité, la plupart des femmes n’ont pas d’orgasme quand elles ont des relations sexuelles avec des hommes. Le sexe androcentré PIV (penis in vagina) ou toutes les formes de sexe qui procurent du plaisir aux hommes : anal, fellation, étranglement etc. ne sont pas pour les femmes la meilleure façon d’avoir un orgasme. Les hommes ignorent généralement l’existence et l’importance du clitoris, beaucoup d’hommes ignorent son existence, ne savent pas le trouver ou simplement ne lui accordent aucune importance, ou à toute autre façon dont les femmes pourraient ressentir du plaisir, parce que — regardons les choses en face — plaisir des femmes est le cadet de leurs soucis.
On vend aux femmes l’idée que le couplage avec un homme est non seulement la meilleure option mais la seule. Entretemps, les femmes continuent à subir les violences, la coercition, le viol et les agressions dans les relations hétérosexuelles. On apprend aux femmes à désirer des hommes une sexualité qui est plus souvent au mieux médiocre, au pire coercitive et violente — parfois même mortelle. L’institution persiste non parce qu’elle bénéficie aux femmes mais parce que les femmes confrontées à ces réalités peuvent être amenées à réaliser qu’il n’y a absolument rien qui puisse justifier qu’elles s’associent aux hommes.
Mais bien sûr être féministe demande beaucoup de travail. Regarder en face les réalités de la violence masculine est dur. Et se confronter à l’hétérosexualité obligatoire dans notre vie — comprendre comment nous avons été conditionnées à nous coupler avec un homme — peut être le travail le plus ardu de tous.
C’est douloureux parce que ça implique de reconnaître les mensonges, la propagande et la violence qui restent si souvent cachées : les viols non identifiés comme tels, le contrôle au nom de l’amour, la coercition sous le masque de la romance. Ca oblige à repenser à des moments que nous préférerions oublier et à les déchiffrer sous un angle féministe — cette relation sexuelle pendant que je dormais, c’était un viol. Pourquoi suis-je encore mariée à cet homme ?
Cela signifie déconstruire l’internalisation. Aller contre notre culture, et souvent contre nos amis et notre famille. C’est un processus difficile émotionnellement, spécialement dans un monde qui gaslighte activement les femmes. Mais pour que nous puissions nous libérer, il n’y a pas d’autres solutions.
FS : On lit dans l’introduction du livre que le concept d’attraction sexuelle innée est plutôt récent. Peux-tu nous dire comment ce concept est né ?
AW : C’est fascinant d’observer comment des idées qui sont vues comme des idées universelles sont souvent construites historiquement.
Les historiennes féministes Sheila Jeffreys et Margaret Jackson datent la naissance du concept d’orientation sexuelle innée du 19ème siècle, comme backlash à la première vague féministe. Nous les appelons les suffragettes mais le terme est réducteur parce que le mouvement féministe de la première vague était énorme et ne se limitait pas à la lutte pour le droit de vote des femmes. Les féministes de cette époque avaient une compréhension approfondie du rôle de la sexualité et de la violence sexuelle masculine dans le système d’exploitation patriarcal. Ces féministes ont dénoncé la violence sexuelle masculine, la prostitution et la dépendance économique des femmes dans le mariage dans une société qui refusait l’indépendance financière aux femmes.
A la fin de la première vague, le nombre de femmes célibataires avait augmenté de façon significative au Royaume Uni, en partie à cause de la guerre et en partie suite aux changements d’attitudes sociales induits par le féminisme. Pendant la guerre, les femmes ont obtenu une indépendance sans précédent grâce à leur travail, leur autonomie financière et le fait qu’elles ont dû gérer seules leur famille. Bien qu’elles aient été stigmatisées, les femmes célibataires jouissaient d’une plus grande liberté et indépendance. Il y avait aussi beaucoup de lesbiennes dans le mouvement féministe. Après la guerre, cette autonomie a été vue comme une menace à l’autorité masculine traditionnelle et un backlash patriarcal a eu lieu qui s’est efforcé de renvoyer les femmes au mariage et à la domesticité.
La sexologie a émergé dans ce contexte de libération des femmes et de mise en cause des normes sexuelles dans la société victorienne et edwardienne. Des sexologues comme Havelock Ellis ont établi une classification des comportements sexuels, formant ainsi les conceptions modernes de la sexualité. Ils ont posé l’hétérosexualité comme norme et l’homosexualité comme une « inversion sexuelle » pathologique, représentant souvent les lesbiennes comme masculines. Selon les théories de ces sexologues, l’homosexualité était une caractéristique innée affectant un faible pourcentage de la population. Pour prouver leur théorie que la biologie et la génétique déterminaient les orientations sexuelles, ils sont partis à la recherche d’un « gène gay » dans le but de pouvoir finalement « guérir » l’homosexualité, en particulier chez les femmes. Havelock Ellis, souvent présenté à tort comme un champion des droits des femmes, était en fait un traditionaliste qui croyait que le rôle des femmes était d’être des femmes au foyer et était opposé au mouvement féministe et à l’indépendance des « nouvelles femmes ». Loin d’être en faveur des femmes, Ellis a renforcé les stéréotypes sur l’homosexualité féminine, attitude qui faisait écho à la rhétorique des antiféministes sur les « nouvelles femmes » des années 1890 et les suffragettes célibataires, décrites comme masculines, anormales et opposées à la féminité traditionnelle, au mariage et à la maternité.
Jackson et Jeffreys mettent en évidence que le concept d’une orientation sexuelle innée et inchangeable tel que construit par les sexologues victoriens sert à renforcer les structures patriarcales en pathologisant l’attraction sexuelle pour le même sexe et en promouvant l’hétérosexualité comme norme.
Il va sans dire qu’on n’a jamais trouvé de « gène gay » et que, en conséquence, la théorie des sexologues doit être considérée comme un système de croyances qui n’est fondé sur aucune preuve empirique. Les sexologues actuels admettent que la sexualité est complexe et que l’orientation sexuelle des êtres humains ne peut pas être expliquée par un seul facteur (biologie, développement ou environnement).
Il est frappant que les idées modernes sur l’orientation sexuelle procèdent d’un mouvement profondément hostile à la libération des femmes. Il est encore plus frappant que tant de lesbiennes et de féministes semblent avoir accepté ces idées sans se poser de questions.
FS : « Le fait que notre tueur numéro un est l’homme que nous avons choisi d’aimer et avec qui nous vivons amène à questionner la nature de l’amour », et vous dites que les féministes doivent questionner absolument tout. Mais quand on rappelle à des féministes que le questionnement de l’amour, de l’hétérosexualité, du couple hétérosexuel et de la maternité étaient déjà des thèmes standard de la seconde vague féministe, on se fait traiter d’extrémiste. Qu’est-ce que ça nous dit sur la situation actuelle du féminisme ?
AW : Appeler quelqu’un.e un extrémiste est un instrument de silenciation utilisé par les personnes qui ont un intérêt à ce que le statu quo ne soit pas questionné. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles les femmes refusent ce questionnement de l’institution hétérosexuelle. La principale est que regarder notre oppression en face est douloureux. C’est dur d’analyser l’impact de l’oppression sur notre vie et de réaliser le degré de contrôle que les hommes exercent sur nous. Ce refus de tout questionnement peut procéder de l’admission de notre impuissance à changer la situation. De nombreuses femmes vivent dans une situation d’abus de pouvoir et de contrôle coercitif. On ne peut pas s’en rendre compte quand on est dans ce genre de situation, c’en est une caractéristique intrinsèque. Le déni est une stratégie de survie pour toutes les femmes.
Une fois qu’on accepte qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez les hommes et que c’est l’hétérosexualité elle-même qui est le problème, il faut agir. Il est impossible de rester dans une telle situation une fois qu’on en a pris conscience, et c’est pour ça que beaucoup de femmes résistent à cette prise de conscience. Le prix de la connaissance est l’action. Vous êtes responsable de ce que vous faites avec ce que vous avez appris.
FS : Tu dis que « à l’intérieur du système patriarcal, la possibilité d’une relation hétérosexuelle égalitaire est peu probable ». C’est ce que beaucoup de femmes hétérosexuelles refusent d’admettre, en arguant que « not my Nigel » (mon mec est différent). Comment une relation hétérosexuelle peut-elle être libre et équilibrée quand les hommes occupent une position dominante dans le reste de la société ? Peux-tu commenter sur le fait que les solutions individuelles ne peuvent pas remédier à des problèmes structurels, et que ces femmes jouent à la roulette russe ?
AW : La première hypothèse à examiner est celle-ci : est-ce que l’hétérosexualité est vraiment une bonne option pour les femmes ? Dans quelle mesure coûte-t-elle plus aux femmes qu’elle ne leur bénéficie ? C’est une question que nous devrions toutes nous poser si nous avons des relations intimes avec des hommes.
Il y a un mythe que nous entendons souvent : « j’ai la chance que mon mari/copain ne soit pas comme ça — pas violent, pas oppressif, pas un violeur. Il me laisse libre d’être féministe. Je suis libre de faire ce que je veux dans notre couple ». Aucun jugement ici, je sais ce que c’est, j’ai moi-même dit ça quand j’étais en hétérosexualité. Mais est-ce que c’est vrai ?
Peut-être que l’on a cette impression parce que, dans un contexte où les femmes peuvent difficilement éviter l’hétérosexualité, l’illusion de choisir un partenaire (du moment que c’est un homme) fait paraître ça acceptable.
Il ne peut pas y avoir oppression si c’est moi qui choisis mon mari, n’est-ce pas ?
Est-ce que l’oppression est moins oppressive si c’est vous qui choisissez votre oppresseur ?
Pas vraiment. L’institution reste la même.
Parce que l’institution hétérosexuelle est si totalement établie comme norme — soutenue par toutes les structures sociales, la famille, renforcée par le système fiscal et justifiée au niveau économique — les femmes s’y engagent quand elles sont jeunes sans y avoir vraiment réfléchi (c’est une des raisons pour lesquelles les hommes préfèrent les relations avec des femmes plus jeunes). C’est un schéma qui a été implanté dans votre psyché depuis la naissance ; le chemin est clairement tracé, chaque étape est mise en place et renforcée avant que vous soyez assez âgée pour formuler vos propres réflexions sur ce sujet.
On traverse tout ça et intériorise chaque étape : la féminité comme norme, avoir un boyfriend, « sortir » avec un mec, avoir des rapports sexuels avec lui, se marier, acheter une maison, avoir un premier enfant, un deuxième, et boum, avant que vous le réalisiez, vous êtes piégée. Comment en êtes-vous arrivée là ?
Au fil de cette chronologie, certaines maltraitances peuvent vous arriver : violences sexuelles, harcèlement, contrainte, violences physiques, etc.
Le viol est une réelle possibilité à chaque fois qu’on s’engage dans une relation avec un homme. Comme vous dites, c’est exactement comme un jeu de roulette russe. Ce n’est pas que tous les hommes vous violeront à chaque fois que vous êtes en contact avec eux — ça serait trop prévisible et les femmes se méfieraient. C’est leur imprévisibilité qui rend si difficile de voir les hommes en tant que classe comme nos oppresseurs. Après tout, certains sont gentils de temps à autre, n’est-ce pas ? C’est la condition même pour qu’une situation de trauma bondings’installe (lisez « Loving to Survive » avant de me répondre que le syndrome de Stockholm n’existe pas).
Devenir mère est un moment spécialement révélateur pour de nombreuses femmes. Non seulement c’est souvent le moment où les violences conjugales commencent ou s’aggravent mais c’est aussi quand les inégalités existant dans un couple — et les relations hétérosexuelles sont structurellement inégales — deviennent impossible à ignorer. C’est souvent le moment d’une prise de conscience aigüe, et c’est pourquoi tant de couples se séparent après une naissance. Les femmes réalisent le déséquilibre et le danger plus clairement, et elles partent.
Mais si la relation « fonctionne », c’est habituellement parce que la femme a investi énormément de temps et d’énergie pour la faire fonctionner — être accommodante, s’adapter et supprimer tout ce qui pourrait la perturber, souvent aux dépens de sa vie sexuelle, de ses désirs, de sa santé, de ses centres d’intérêts et de ses ambitions. Dans ce contexte, la menace constante de la violence physique peut aussi masquer la réalité plus progressive du contrôle coercitif.
FS : Tu dis que, « quand nous décidons que nous en assez d’être vidée de notre énergie, tuées, violées, vendues, commodifiées, engrossées, du vol de notre travail, de notre amour et de notre soutien émotionnel et matériel, le patriarcat perd le carburant qui lui permet de fonctionner. » C’est évident mais beaucoup de femmes semblent être incapables d’aller jusqu’au conséquences ultimes de cette réalisation, à savoir de rompre avec les hommes. Tu compares l’abandon de l’hétérosexualité à la déprogrammation pour sortir d’un culte. Peux-tu expliquer ?
AW : Pour continuer sur ma dernière réponse et répondre à ta question, je pense qu’arriver à se libérer consiste à arriver à un équilibre entre atteindre une relative sécurité et prendre pleinement conscience de la violence masculine. Dans mon expérience, il faut les deux.
Vous devez être en sécurité pour réaliser la magnitude de cette violence mais vous devez aussi avoir vu suffisamment de violences pour être capable de partir.
Dans les situations de danger, le cerveau est conçu pour vous protéger. Cela signifie que, dans les situations de violence, il va faire en sorte que vous surviviez dans le cadre auquel vous ne pouvez pas échapper, quoi qu’il en coûte. La dissociation et le déni entrent en jeu. Les femmes fonctionnent dans le cadre de l’hétérosexualité. Parfois nous fonctionnons très bien, et même mieux que quand nous décidons de partir, ce qui déclenche un PTSD.
C’est pourquoi ce n’est pas un processus facile ni linéaire. C’est pourquoi il se produit par étapes.
Etre capable de voir la nature de nos relations avec les hommes — à la fois collective et individuelle — requiert que nous soyons libérées d’eux, ou au moins capables de percevoir qu’il y a une option en dehors d’eux : un endroit où vivre, une façon de survivre et d’être en sécurité.
Sans tomber dans le paternalisme — (je suis passée par là et je parle d’expérience), je ne pense pas que les femmes hétérosexuelles puissent voir l’étendue de la violence masculine de la même façon que des célibataires ou des lesbiennes le peuvent. Nous devons protéger l’illusion que notre homme est ok. Ca ne peut pas être tous les hommes parce que ça ne peut pas être lui. Ca ferait de nous une victime, et c’est une pensée contre laquelle le cerveau résiste de toutes ses forces, pour préserver notre illusion de contrôle et d’agentivité.
Ca prend souvent des années pour les femmes qui ont échappé à des situations de contrôle coercitif de reconnaître à quel point elles ont été manipulées et plongées dans la confusion.
Comme l’hétérosexualité est une institution qui est partout, s’en déconnecter doit se produire à la fois dans la sphère individuelle privée et intime mais aussi requiert une déconstruction idéologique complète à l’intérieur du féminisme. Sinon, le processus reste partiel et instable.
FS : Le lesbianisme politique est un sujet de désaccords parmi les féministes, certaines le voient comme « inauthentique », un « acte d’appropriation », du « faux lesbianisme ». Et certaines font valoir qu’on ne peut pas « produire le désir sexuel sur demande » mais c’est évident que le patriarcat fabrique le désir de multiples façons. Quelles sont les façons dont le patriarcat fabrique le désir, chez les hommes comme chez les femmes ?
AW : Très contente que tu poses la question ! J’ai fait ma dissertation de Maîtrise sur ce sujet. Et c’est, je l’espère, le prochain sujet sur lequel je vais publier.
Les hommes utilisent le porno pour s’enseigner mutuellement, ainsi qu’aux garçons, que le viol (la violence et le pouvoir exercés sur une femme) procure du plaisir. La notion que le porno normalise le viol n’est pas une notion controversée dans le féminisme : quand ils ont des orgasmes en regardant des images de femmes violées, les hommes apprennent physiquement que c’est ça être un homme. Puissant et violent.
Les hommes fabriquent le désir sexuel chez les femmes en les soumettant à la violence sexuelle, c’est-à-dire au viol mais aussi en utilisant la pornographie et le BDSM. Vous connaissez le vieux slogan « ce qu’il lui faut, c’est une bonne b*te » quand les femmes ne sont pas soumises, ou au sujet des lesbiennes ? C’est littéralement ce qu’ils pensent.
D’abord il faut rappeler que, même si les femmes veulent absolument établir une distinction entre viol et sexe, en réalité ça n’a pas d’importance : les hommes ne voient pas vraiment la différence. Ils montrent constamment à quel point le consentement est une notion insignifiante pour eux. C’est ce que mettent en évidence les recherches de Dworkin dans « Intercourse », recherche pour laquelle elle a été vilipendée. Pour les hommes, les mots de « sexe » et « viol » sont interchangeables, ce qui montre qu’ils ne voient pas la différence entre les deux.
Ca doit être souligné parce que, même si pour nous le consentement est important et que le sexe et le viol ne sont pas la même chose, quand nous fonctionnons dans l’hétérosexualité, nous avons affaire à des hommes pour qui cette différence est sans importance.
Les hommes violent régulièrement les femmes et appellent ça du sexe. Les hommes ont des rapports sexuels avec leur femme endormie et appellent ça du sexe. Les hommes droguent les femmes et appellent ça du sexe. Les hommes violent les femmes en prostitution et appellent ça du sexe. Les hommes violent des enfants et appellent ça du sexe avec des mineur.es. Les hommes valident la notion du « devoir conjugal » (en France) et nient ainsi que le viol conjugal existe. Les hommes ont des « rapports sexuels » avec des enfants qui, par définition, ne peuvent pas consentir. Dans les rares cas où ils sont condamnés pour viol, les hommes ne comprennent pas parce qu’ils ne croient pas que ce qu’ils ont fait était mal. Les hommes inventent les perversions BDSM (jeu de viol, non-consentement consensuel, orgasmes forcés) pour faire disparaître la distinction entre viol et sexe, et qualifient ça de « JEU ». Les hommes imposent des rapports sexuels dans les relations consensuelles. Les hommes violent les femmes dans un cadre consensuel, ce qui rend difficile la réalisation de ce qu’ils nous ont fait. C’est ça la norme en hétérosexualité.
Mais au-delà de cette confusion, Dworkin explique que les hommes utilisent le sexe et le viol comme des instruments de soumission. Un « viol réussi », dans une perspective patriarcale, c’est un viol qui lie et soumet la victime à son violeur. D’une certaine façon, tous les viols sont des « viols correctifs ».
Une des choses les plus déroutantes pour les victimes de viol, c’est que notre corps peut avoir une réponse sexuelle même dans le cas d’un rapport non consenti. Sheila Jeffreys en parle dans « Anticlimax », de même que McKinnon et Millet.
L’orgasme est une réponse physiologique. Il est possible que le corps réagisse d’une façon qui peut être perçue comme un orgasme pour protéger le corps d’être déchiré. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il y a désir ou plaisir. C’est extrêmement confusant pour les victimes. De plus, comme le signale Jeffreys, il n’y a pas de mots pour nommer une réaction sexuelle négative (« réponse sexuelle traumatique » devrait probablement être l’expression employée).
Les hommes sont au courant de cette réaction physique involontaire et l’utilisent pour plonger la victime dans la confusion : « ce n’était pas un viol, vous avez aimé ça ». Ils utilisent fréquemment cet argument dans les procès pour viol, pour prouver que la victime était consentante.
Dans la pornographie, le récit est que les femmes répondent positivement à la violence masculine, et que le viol est source de plaisir pour elles. C’est ce qu’elles veulent, c’est ce qu’elles aiment. L’exposition des femmes au porno renforce ce message. Il apprend aux femmes à jouir de leur soumission.
Dans le monde du BDSM, les hommes infligent la souffrance, l’humiliation et l’impuissance avec le plaisir sexuel parce que cela lie la victime (la soumise) au perpétrateur (le dominateur). L’étude des milieux BDSM m’a appris que le viol fait intérioriser que le consentement, la douleur et l’humiliation sont sources de plaisir, et que les infliger aux femmes crée chez elles un désir pour ces pratiques violentes. C’est ce que les hommes nomment « fantasmes de viol ».
Mais les hommes utilisent constamment ces techniques BDSM en dehors du monde BDSM. Vous pouvez constater comment l’étranglement est devenu une pratique « normale » et mainstream, simplement en l’imposant aux femmes contre leur volonté.
Plus les femmes sont jeunes quand ces scénarios leur sont imposés, plus il est difficile de les changer. C’est la raison pour laquelle il est si important pour les hommes d’avoir des partenaires féminines jeunes.
FS : « Une lesbienne politique est quelqu’un qui a fait la connexion entre le privé et le politique » et « le lesbianisme existe en tant que basé sur l’égalité et la réciprocité ». Mais le mot hétérosexualité signifie « être attiré.e par quelqu’un qui est biologiquement différent ». Rechercher la différence et non la similarité est la formule de la sexualité hétérosexuelle, et c’est cette même différence qui est vue comme productrice de désir. Beaucoup de gens pensent que l’égalité n’est pas « sexy ». Peux-tu commenter ?
AW : Je pense que beaucoup de gens n’ont jamais réfléchi au problème dans ces termes mais oui, en fin de compte, la nature de la sexualité en patriarcat est l’inégalité, et c’est cette inégalité que les individus ont appris à érotiser, à trouver sexy.
Les hommes et les femmes ne sont pas égaux en patriarcat. Pas parce que cette inégalité est innée mais parce que le patriarcat fait en sorte que nos attentes et la façon dont nous sommes traité.es soient radicalement différents en fonction de notre sexe.
Quand nous parlons des rôles de genre, des stéréotypes de sexe–ces caractéristiques sont attribuées à l’un ou l’autre sexe, naturalisées jusqu’à ce que la majorité de la population les croie vrais.
– les hommes sont forts, des leaders, chefs de famille, providers, protecteurs.
– les femmes sont fragiles, inférieures, décoratives, naturellement faites pour le travail de care, femmes au foyer.
A l’origine de ces stéréotypes patriarcaux, il y a l’idéologie des « sphères séparées » du 19ème siècle, contre laquelle de nombreuses féministes se sont battues. Ils font leur retour actuellement avec le mouvement néo-masculiniste que nous appelons la manosphère, et son équivalent féminin, le mouvement tradwife. La persistance de cette idéologie à travers les siècles indique qu’elle a été assez largement intériorisée.
Cela n’est jamais plus vrai que dans l’acte sexuel. La popularité de « Fifty Shades of Grey » chez les femmes le prouve.
L’inégalité, ou plutôt la dynamique du pouvoir hiérarchique — l’homme au-dessus, la femme en dessous — est ce que pensent les gens quand ils pensent à la sexualité. Cette dynamique de pouvoir est ce que l’on nous a appris à considérer comme la sexualité. En fait, il n’y a aucun autre modèle d’interaction entre les personnes dans notre culture.
C’est pourquoi il est si difficile d’imaginer une sexualité qui n’érotise pas la dynamique de pouvoir et de domination et de subordination dans tous les contextes.
Est-ce que l’égalité est sexy ? Peut-on être excité par l’idée d’être avec quelqu’un qui est notre égal.e ? Comment ça fonctionnerait ? Les hommes semblent incapables d’envisager une telle possibilité, que ça soit dans un contexte hétérosexuel ou gay (le schéma top/bottom est issu de la culture gay).
Le lesbianisme ne garantit pas l’égalité mais c’est certainement le seul lieu où elle est possible. Les femmes qui choisissent d’être lesbiennes rejettent aussi la violence et l’inégalité qui vont de pair avec l’hétérosexualité, le BDSM, les jeux de rôles sexuels et les autres dynamiques de domination et de soumission. Pour créer un désir sexuel basé sur l’égalité, la réciprocité et le respect plutôt que sur la domination, la violence et le contrôle, cela implique de désapprendre et de créer à la place quelque chose de nouveau, de non-oppressif, de non-patriarcal où notre subordination en tant que femme ne serait pas renforcée dans l’acte sexuel.
FS : Les femmes peuvent avoir des liens très forts avec d’autres femmes sans qu’il y ait de relations sexuelles entre elles. Mais la vision patriarcale, c’est que c’est le fait d’avoir des relations sexuelles avec d’autres femmes qui fait qu’une femme est lesbienne. Tes commentaires ?
AW : Je pense que c’est un piège du patriarcat de définir les relations selon qu’elles sont sexuelles ou pas. En particulier pour les femmes. Il est important, crucial pour le patriarcat de définir clairement qui est disponible au droit d’accès sexuel masculin. Les titres de civilité (Madame, Mademoiselle) utilisés pour les femmes définissent leur statut marital : peut-elle être baisée ou non ? Est-ce qu’elle appartient déjà à un autre homme ? En Anglais, c’est seulement parce que les féministes l’ont demandé qu’on a un titre unique, Ms, dont le message est « ça ne vous regarde pas ». Je ne suis pas définie par mon statut marital et si je suis sexuellement la propriété d’un homme ou pas.
Une façon pour le patriarcat de se rassurer sur le fait que les femmes sont disponibles pour les hommes par défaut est de nous prédéfinir comme hétérosexuelles. Qu’une femme soit sexuellement active avec des hommes ou pas, elle est vue comme hétérosexuelle jusqu’à preuve du contraire. On assume que les femmes sont hétérosexuelles, qu’elles aient des relations sexuelles avec des hommes ou non.
Et même si deux femmes vivent ensemble, le patriarcat fera l’impossible pour nier qu’il s’agisse d’une relation lesbienne. C’est particulièrement visible si vous étudiez l’histoire des lesbiennes, où les lesbiennes ont été systématiquement effacées, leur lesbianisme occulté, des partenaires hétérosexuels souvent créés de toutes pièces. De nos jours, elles sont transitionnées et ne sont plus des lesbiennes parce qu’elles sont magiquement devenues des « hommes trans ».
Cette obsession de définir le lesbianisme seulement en termes sexuels est pour le patriarcat une façon d’effacer les lesbiennes. Certaines femmes disent que c’est le fait d’avoir des relations sexuelles avec des femmes qui fait d’une femme une lesbienne. Je ne pense pas que cela marche comme ça.
Avoir des relations sexuelles avec des femmes n’est pas en soi une garantie de lesbianisme. Le porno lesbien est un bon exemple de femmes performant des actes sexuels pour divertir les hommes qui ne sont PAS du lesbianisme. De plus, personne n’est sexuel tout le temps. Dons si l’activité sexuelle est le marqueur du lesbianisme, qu’est ce qui se passe si vous rompez avec votre amie, est-ce que vous devenez magiquement hétérosexuelle parce que vous avez cessé d’avoir des relations sexuelles avec une femme à ce moment particulier ?
Il doit y avoir une autre façon de définir le lesbianisme qui ne dépende pas — ou au moins ne dépende pas entièrement — de l’activité sexuelle ou du désir. Pour moi, une combinaison d’amour, de désir et d’engagement à vie à centrer les femmes est une bonne définition.
FS : De nombreuses lesbiennes disent qu’elles étaient entièrement ou majoritairement hétéro jusqu’à la quarantaine. Peux-tu expliquer ce qui a provoqué leur transition au lesbianisme ?
AW : Le poids de l’hétérosexualité obligatoire est très lourd sur les femmes et les filles. On élève toujours les filles pour en faire des épouses et des mères par défaut. La propagande culturelle reste très forte—et elle fait actuellement un retour en force avec les tradwives ; et il en va de même avec la pression sexuelle et les violences sexuelles que nous expérimentons – qui nous imposent l’hétérosexualité même si nous n’en voulons pas (c’est la principale fonction sociale du viol). Et bien sûr il y a le modèle pseudo-scientifique qui renforce le mythe de la sexualité « born this way » (sexualité innée), même face à l’absence de preuves.
L’idée que, pour être lesbienne, vous devez être née lesbienne relève de l’essentialisme biologique et renforce l’hétérosexualité obligatoire. Il faut le rappeler : il n’y a pas de preuve que l’orientation sexuelle soit innée. Personne ne va jamais voir son médecin pour faire un test sanguin, un scan cérébral ou une analyse d’ADN afin de vérifier si on est lesbienne. Personne ne fait tester ses enfants ou un nouveau-né. La vérité est que nous ne savons pas exactement pourquoi et comment nous sommes attiré.es par certaines personnes et pas d’autres, et si c’est en fonction de leur sexe ou d’autres facteurs. Et aucune science ne peut le prévoir.
Donc nous nous basons sur nos sentiments envers les autres personnes pour établir un schéma. Nous essayons de discerner si nous sommes toujours attirées vers un certain type de personne. Le texte d’Ananda Castano dans le livre analyse très bien ce processus, et je vous encourage à le lire.
Mais quelles que soient les expériences et les processus cognitifs que nous traversons lors de l’adolescence, ce que nous savons est qu’ils sont lourdement influencés par la pression très réelle que le patriarcat fait peser sur nous pour que nous nous associons avec des hommes, que nous nous pensions comme hétérosexuelles et que nous conceptualisions l’orientation sexuelle comme innée et inchangeable. Ce sont là les seuls faits vérifiables dans cette équation (pour plus d’information, lisez Adrienne Rich).
Par suite, quand nous grandissons, notre tendance est d’accorder une importance centrale à une supposée attraction pour les hommes et les garçons parce qu’elle est encouragée, intériorisée, imposée par le patriarcat, et de déchiffrer des sentiments forts envers les femmes et les filles comme de l’amitié parce qu’en patriarcat le lesbianisme est découragé et puni.
En réalité, la plupart des filles ont des relations très intenses et exclusives avec une fille durant leur enfance ou leur adolescence. Il arrive parfois que des relations sexuelles aient lieu entre elles. Très souvent, ces relations seront punies ou seulement vues comme une activité d’exploration, pas un facteur déterminant, pas un signe. La plupart des filles n’interpréteraient pas ça comme une indication de lesbianisme ; on nous dit que c’est « juste une phase ».
L’archétype du scenario lesbien, dans lequel nous sommes conscientes de notre attraction envers les filles depuis l’adolescence mais sommes forcées de vivre « in the closet », en essayant de la cacher est vraie pour certaines femmes. Mais le présenter comme le seul scénario nie le fait que l’hétérosexualité obligatoire nous maintient dans une fausse conscience et nous empêche de prendre conscience de qui nous sommes, de nos désirs et de notre passé. De nombreuses femmes ont ces expériences même si elles ne s’en souviennent pas. Chaque femme a le potentiel d’être lesbienne si elle fait ce choix — c’est-à-dire le potentiel de renier notre grooming à l’hétérosexualité.
Pour moi personnellement, l’idée d’être « née comme ça » m’a maintenue dans l’hétérosexualité bien plus longtemps que nécessaire. Je pensais : « mais si j’étais lesbienne, je le saurais depuis l’adolescence. Si j’étais lesbienne, j’aurais trouvé la voie. Si j’étais lesbienne, je n’aurais pas été mariée avec un homme ». Et chaque minute de plus où vous restez dans l’hétérosexualité prouve davantage le mythe, empêchant les femmes de voir qu’elles ont la possibilité de s’en libérer et de découvrir quelque chose d’autre.
Ce livre les encourage à le faire, à faire ce voyage si elles le veulent.
https://revolutionfeministe.wordpress.com/2026/07/04/i-wish-i-was-a-lesbian-2/
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