1 septembre 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/IA-l-une-des-plus-grandes-mines-de-charbon-au-monde-va-alimenter-d-immenses-data-centers
À Ekibastouz, bassin minier au nord du Kazakhstan, les cheminées crachent des nuages noirs en hiver, et la neige est recouverte de suie. D’ici quelques années, le ciel de cette ville de 100 000 habitants, dans la région de Pavlodar, va encore s’assombrir.
Car c’est ici que sera implanté le plus grand data center d’Asie centrale. Ou plutôt un gigantesque parc de centres, baptisé « Data Center Valley ». À l’intérieur, des milliers de serveurs entraîneront des modèles d’intelligence artificielle (IA), stockeront des données ou fourniront à distance de la puissance informatique à des entreprises étrangères.
À pleine capacité, le campus consommerait 9 térawattheures d’électricité par an, a calculé un média local. Un premier centre, d’une puissance de 50 mégawatts, soit l’équivalent de la consommation de la ville d’Ekibastouz, doit entrer en service dès 2027. Sauf que cette électricité, le Kazakhstan ne l’a pas. « La croissance économique et industrielle du Kazakhstan dépasse le rythme de mise en service et de modernisation des capacités de production électrique », admet le ministère de l’Énergie auprès de Reporterre.
L’immense mine de Bogatyr. © Manon Madec / Reporterre
Le choix d’Ekibastouz n’est donc pas un hasard. C’est ici que se trouve l’une des plus grandes mines de charbon à ciel ouvert du monde : la mine de Bogatyr, dont la superficie frôle celle de la ville de Lyon. Dans ce cratère, des gradins de roche et de charbon descendent par paliers à une profondeur de 300 mètres. Vu d’en haut, les camions excavateurs, qui paraissent minuscules, sont lancés à pleine vitesse dans une course contre la montre. D’ici à 2032, la production de Bogatyr Komir, l’entreprise qui exploite la mine, passera de 42 millions de tonnes annuelles à plus de 56 millions.
Un chauffage au charbon à Ekisbastouz. © Manon Madec / Reporterre
Quid du zéro émission nette promis d’ici 2060 ?
« Le Kazakhstan transforme le charbon d’Ekibastouz en recettes d’exportation numériques », résume Bagdat Musin, le directeur de Kazakhtelecom, géant étatique des télécommunications et chef de file du projet côté kazakh.
« Ekibastouz est un choix très malin de la part des autorités, commente Evgueni Masternak, directeur général de Bogatyr Komir, car ici l’énergie est abondante et bon marché. » Un avantage compétitif martelé par les autorités pour convaincre investisseurs et géants du numérique d’implanter leurs infrastructures de calcul dans la région. Côté clients, aucun contrat n’est signé, mais les noms d’Amazon, G42 (groupe émirati spécialisé dans l’IA et les data centers), OpenAI et Microsoft circulent déjà dans la presse kazakhe.
Ce retour au charbon détonne pour un pays qui promet le zéro émission nette d’ici 2060. À pleine capacité, le parc brûlera plus de 5 millions de tonnes de charbon par an, et 280 000 tonnes dès la mise en service du premier centre, en juin 2027. C’est « incompatible avec l’objectif de neutralité carbone, tranche Dimitry Kalmykov, chercheur spécialisé dans les politiques environnementales. La consommation ne diminue pas, aucune centrale ne ferme, au contraire, on en construit de nouvelles ». Le charbon représente encore la majorité de la production électrique kazakhe, et sa combustion, loin de reculer, ne cesse d’augmenter.
D’autant que le charbon d’Ekibastouz est l’un des plus nocifs, à cause de sa forte teneur en cendres. « Le charbon peut contenir jusqu’à 43 % de cendres ; il produit donc moins d’énergie par tonne, il faut en brûler davantage et, derrière, gérer des quantités considérables de déchets », détaille Zhuldyz Saulebetova, directrice d’Air Almaty, une fondation kazakhe qui mène des recherches sur la pollution atmosphérique.
La steppe est gondolée par des terrils, petites montagnes artificielles polluées. © Manon Madec / Reporterre
Autour de la mine, la steppe est gondolée par des terrils, formés par la terre et la roche retirées pour ne garder que le charbon. Ces montagnes artificielles ne sont pas sans danger, puisqu’elles peuvent émettre des poussières, contaminer les eaux et, lorsqu’elles contiennent encore du charbon, s’échauffer jusqu’à entrer en combustion. Un phénomène constaté à Ekibastouz début 2026.
Le mirage du charbon propre
Ce qui inquiète le plus Zhuldyz Saulebetova, c’est la pollution de l’air. Les centrales à charbon libèrent particules fines, gaz toxiques et métaux lourds, associés à des cancers, maladies cardiovasculaires et respiratoires, ainsi qu’à des complications pendant la grossesse. « Pavlodar présente déjà des taux de cancers nettement supérieurs à la moyenne nationale », souffle-t-elle. En 2023, une étude de l’ONG tchèque Arnika classait déjà Ekibastouz parmi les villes les plus polluées du pays, avec les plus fortes concentrations de dioxyde de soufre des villes étudiées, et un taux de dioxyde d’azote trois fois supérieur à celui de villes comparables.
Face à ces chiffres, le ministère de l’Énergie promet du « charbon propre et à haut rendement » grâce à des « technologies avancées ». Une troisième centrale doit ouvrir à Ekibastouz entre 2029 et 2032. Contrairement aux deux premières, héritées de l’ère soviétique, elle consommerait moins de charbon pour produire la même quantité d’électricité. « Une centrale moderne peut être plus efficace et moins polluante qu’une ancienne, mais elle continue d’émettre beaucoup de CO2 », nuance Tatiana Lanshina, experte de la transition énergétique au groupe de réflexion Agora Energiewende. Selon l’Agence internationale de l’énergie, ces nouvelles installations ne réduisent les émissions de CO2 que de 15 à 30 % par rapport aux anciennes.
« Hub de l’intelligence artificielle »
Au charbon, le Kazakhstan aurait pu préférer les renouvelables. Mais ce choix aurait impliqué un chantier long et coûteux, incompatible avec l’empressement des autorités à faire du pays un « hub de l’intelligence artificielle ». Sans compterle coût écologique et humain inhérent à une production énergétique d’une telle ampleur, même lorsqu’elle est dite « renouvelable ».
Les habitants ignorent tout du projet
L’électricité n’est pas la seule ressource engloutie par le complexe. Car il faudra aussi plus de 2 000 m3 d’eau par jour, soit l’équivalent de 300 piscines olympiques par an, pour refroidir les serveurs. L’eau sera puisée dans un canal alimenté par l’Irtych, un fleuve dont le débit est déjà menacé par l’augmentation des prélèvements en amont, dans le nord-ouest de la Chine.
Comme aux États-Unis, qui abrite près de la moitié des data centers du monde, la « vallée » kazakhe prend racine loin des grandes villes qui, elles, délaissent le charbon pour le gaz. Mais contrairement aux États-Unis, où de plus en plus de projets capotent face à la mobilisation locale, ici, aucun risque de résistance. Et pour cause : dans les rues d’Ekibastouz, personne n’a entendu parler du projet.
« J’ai trouvé des informations sommaires sur internet, mais rien sur sa consommation d’eau et d’électricité, les technologies de refroidissement utilisées et ses effets sur l’environnement local, raconte Yekaterina Sannikova, une habitante de Pavlodar. Ma confiance dépendra de la transparence du projet : les études environnementales seront-elles publiques et leurs conclusions accessibles aux habitants ? »
Sur la façade de cet immeuble, l’inscription « Soyez heureux ». © Manon Madec / Reporterre
Rien, pour l’heure, ne va dans ce sens. La construction du premier data center est presque achevée, et aucune étude d’impact environnemental n’a encore été publiée. « C’est pourtant obligatoire », rappelle Dimitry Kalmykov. Ce laxisme fait les affaires de Nvidia, leader étasunien des microprocesseurs, qui fournira les puces des futurs data centers kazakhs, et de Firebird.ai, société basée à San Francisco et copilote du projet aux côtés de Kazakhtelecom. Cette nouvelle-née dans l’univers des data centers n’en est pas à son coup d’essai : elle est aussi à l’origine d’un projet similaire en Arménie, où, là non plus, aucune étude d’impact n’a été publiée.
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