Édition du 1er septembre 2026

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Planète

IA : un nouveau rapport des Nations Unies parle de « nouvel impérialisme »

Entrevue avec Kaveh Madani.

Essentiellement, c’est l’ère de l’extraction du pétrole qui se répète. Les minéraux critiques sont le pétrole du 21ième siècle. Nous voyons une nouvelle forme d’impérialisme pour ainsi dire qui continue d’extraire des ressources (du sol). Les gens de ces contrées n’ont pas de VUS, ils n’ont même pas de chevaux ou de mules et nous prenons leurs ressources pour pouvoir conduire nos VUS en Amérique du nord tout en clamant que nous contribuons à un avenir plus propre.

Demcracy Now, 12 juin 2026
Traduction et organisation du texte, Alexandra Cyr

Introduction

Amy Goodman : (…) Nous commençons notre émission en démontrant comment la course à l’IA impacte l’environnement. Les grandes compagnies technologiques comme Amazon, Meta et Microsoft avec d’autres grands joueurs du secteur et certains gouvernements sont dans une course pour la construction de très grands centres de données qui fournissent l’énergie nécessaire au fonctionnement de cette technologie. On nous parle largement de ce qu’elle peut vouloir dire pour nos sociétés mais beaucoup moins de ce que représentent ces infrastructures bien matérielles avec leurs impacts environnementaux mesurables.

Une nouvelle enquête menée par des scientifiques des Nations Unies vise à changer cette orientation. On y découvre que la quantité d’eau requise pour leur fonctionnement équivaudra en 2030 aux besoins d’un milliard 300 millions de personnes. L’énergie requise équivaudra au triple de celle nécessaire au Pakistan, au Bangladesh et au Nigéria réunis dont la population combinée se monte à 650 millions de personnes. Déjà l’an dernier, en 2025, on estime que ces centres de données dans le monde ont consommé 488 terrawatts heure d’électricité. Si on parlait d’un pays, ce serait le onzième plus grand consommateur d’électricité au monde, autant que la France et encore plus que l’Arabie saoudite.

Les auteurs du rapport déclarent qu’il s’agit d’un problème de justice environnementale. 90% des activités liées à l’IA est concentré aux États-Unis, en Chine. C’est le reste du monde et les communautés dans ces pays qui portent le poids disproportionné des exigences de cette technologie en extraction de minéraux, de rebuts électroniques, de manque d’eau et plus encore.

Cette enquête a été exécutée par l’Université de l’Institut de l’eau, de l’environnement et de la santé des Nations Unies. Le rapport est intitulé : « Environnemental Cost of AI’s Energy Use : Carbon, Water and Land Footprints  ».

M. Kaveh Madani est maintenant avec nous. Il dirige l’Institut et il est le co-auteur du rapport. Antérieurement, il a été le directeur adjoint du département iranien de l’environnement et plus tôt cette année il a reçu le Prix de l’eau de Stockholm souvent appelé le Nobel de l’eau.

Soyez le bienvenu encore une fois sur les ondes de D. Now, Kaveh Madani. Pourriez-vous commencer par résumer vos résultats de recherche.

Kaveh Madani : Merci de m’avoir invité et pour votre intérêt pour le sujet.

Nous savons déjà que nous sommes face à la quatrième révolution industrielle qui va changer notre mode de vie, notre façon de travailler et de vivre. Quand il est question de l’IA, la plupart d’entre nous savons qu’il s’agit d’une technologie numérique, de quelque chose de virtuel comme si ça flottait dans les nuages là-haut quelque part. Nous avons tenté dans ce rapport de rappeler qu’il y a quelque chose de physique dans tout ça, des infrastructures énormes, une chaine de fournitures matérielles qui permet ces services innovants. Et si nous voulons connaitre notre impact il faut que nous sachions ce qu’est cette très longue chaine de fournitures qui commence avec l’extraction des minéraux critiques dans des zones pauvres de la planète et qui permet de fabriquer toutes ces technologies avec leur support matériel dont la construction des centres de données et des autres infrastructures nécessaires. L’opération de ces centres exigent des quantités considérables d’énergie et laissent une empreinte environnementale conséquente. Et à la fin de leur cycle de vie nous devons traiter aussi les rebuts électroniques produits.

Dans ce rapport nous mettons particulièrement l’accent sur les opérations et les quantités faramineuses d’énergies qu’elles requièrent. L’usage quotidien que nous faisons de l’IA nécessite une grande quantité d’énergie. Comme nous le savons, produire de l’énergie ne résulte pas qu’en empreinte carbone mais comme nous le disons dans ce rapport, cela exige aussi de l’eau, des territoires avec d’autres impacts écologiques auxquels nous ne portons pas souvent attention. Surtout quand nous nous concentrons que sur le carbone. Nous voulons aussi rappeler à la population ces impacts locaux.

Donc, si vous examinez les chiffres conciencieusement, vous vous rendrez compte de la consommation démesurée qu’exige la production et le fonctionnement de l’IA. C’est un défi majeur. Si nous continuons à utiliser cette outil comme nous le faisons en ce moment, et il semble que ce sera le cas, il faudra fournir toute cette énergie. Il y a beaucoup d’investissements dans les énergies renouvelables mais si l’augmentation de la consommation mène à un arrêt des pratiques de diminution de l’exploitation des énergies fossiles le processus de baisse des GES sera ralenti et même compromis ; ce n’est pas une situation favorable à la planète.

Dans ce rapport nous ne disons pas que l’IA est une mauvaise chose. C’est une technologie en elle-même. C’est comme un couteau : un chirurgien peut sauver des vies avec mais un meurtrier peut aussi s’en servir pour tuer ou blesser. C’est la façon de l’utiliser qui déterminera si c’est une bonne technologie pour l’humanité. Nous soulignons qu’il faut être pro actifs en organisant son usage et en pensant aux impacts si nous voulons que cette révolution soit durable et égalitaire.

A.G. : Je veux lire une déclaration que votre collègue Dr. Miriam Aczel, l’auteure principale de ce rapport a faite : « Ce qui nous a le plus surpris c’est de voir que des choix supposés être très corrects du point de vue des GES finissent par être les pires pour ce qui concerne les eaux et les territoires. Si nous continuons à apprécier l’IA que du point de vue des GES, nous pourrions penser que de se tourner vers les énergies renouvelables serait la solution. Ce serait résoudre un problème en en créant d’autres et souvent dans des endroits qui ne l’ont pas demandé ». Pouvez-vous réagir à cela ?

K.M. : Oui évidemment. La discussion sur les changements climatiques et les discours à ce sujet partout sur la planète sont concentrés sur les GES et c’est normal. Mais notre recherche montre que certaines des énergies renouvelables ont aussi un impact majeur, énorme sur les eaux et sur les territoires ; c’est massif. Par exemple, les biogaz sont de 70 à 400 fois plus importants que les énergies fossiles mais leur empreinte sur l’eau est aussi de 70 à 400 fois plus importante que certaines des énergies fossiles traditionnelles. Donc, en faisant des choix plus verts, avec moins d’empreinte carbone, cela ne veut pas dire que nous ne produisons pas d’autres impacts. Il faut comprendre comment faire les arbitrages quand vient le temps d’organiser les choses.

L’hydroélectricité est parfois présentée comme une énergie verte. Mais nous savons que construire des barrages hydroélectriques produit d’importantes empreintes écologiques. Les réservoirs émettent beaucoup d’évaporation et perdent beaucoup d’eau, donc une forte empreinte écologique liée à l’eau. Nous tentons ici, de rappeler que, premièrement il faut choisir les sources d’énergies qui conviennent à chaque communauté. Il se peut que l’hydroélectricité convienne au Brésil, au Canada ou en Norvège mais ce n’est pas nécessairement le cas en Californie ou en Iran d’où je viens. Il faut garder cela en tête.

Il faut aussi porter attention à l’augmentation de la demande d’énergie en cours. Après les accords de Paris, un de nos défis à été de réduire la production des GES en réduisant notre consommation d’énergie. Mais nous continuons à ajouter des énergies renouvelables tout en augmentant notre consommation. Nous ne progressons pas. La décarbonnisation ne sera un succès qu’à condition que nous sortions des énergies fossiles en même temps que nous augmentons notre consommation, que nous éliminions les énergies fossiles sur lesquelles nous nous appuyons. Il faut donc produire plus d’énergies renouvelables qui sont plus propres en pensant à où nous les installerons, d’où elles viennent, quelle communauté souffrira des conséquences. Si vous installez une centrale électrique ou un centre de données dans une région où l’eau est rare ou encore en manque, où les populations doivent se battre pour en avoir, où les cultivateurs, les communautés rurales et les groupes indigènes qui sont dans cette situation, vous leur imposez un coût supplémentaire. En général ces gens ne sont pas les premiers bénéficiaires des centres de données. Ils ne sont pas les utilisateurs de ces services. Ils n’en sont pas les investisseurs. Et nous pouvons voir, partout dans le monde, l’intérêt du secteur privé pour investir dans ce marché, des pressions pour des développements futurs et des placements qui ne sont pas conçus en pensant aux impacts et aux conséquences à long terme.

En avril nous aussi publié un autre rapport au sujet des matériaux critiques et leur extraction. Nous avons mis en lumière ce qui se passe en Afrique et en Amérique du sud où les populations souffrent de la pollution. Essentiellement, c’est l’ère de l’extraction du pétrole qui se répète. Les minéraux critiques sont le pétrole du 21ième siècle. Nous voyons une nouvelle forme d’impérialisme pour ainsi dire qui continue d’extraire des ressources (du sol). Les gens de ces contrées n’ont pas de VUS, ils n’ont même pas de chevaux ou de mules et nous prenons leurs ressources pour pouvoir conduire nos VUS en Amérique du nord tout en clamant que nous contribuons à un avenir plus propre. Mais, ainsi nous aidons les futures générations des pays riches aux dépends de la mort de certaines communautés pauvres dans le monde.

Tout ça, est très sombre mais c’est une réalité. Ça ne veut pas dire que (…) les minéraux critiques sont désastreux …

A.G. : (…) que demandez-vous Kaveh Madani ?

K.M. : Plus de transparence à l’avenir, plus de réflexion sur ces enjeux, plus de responsabilités tout au long de la chaine de production. Nous disons aussi qu’il n’y a pas que les gouvernements qui doivent prendre des décisions. Ils ont des responsabilités et nous, nous les utilisateurs.trices, nous pouvons aussi aider à un monde moins compétitif. Nous pouvons utiliser l’IA sans en avoir peur. Nous pouvons moins l’utiliser et avec plus de sens des responsabilités.

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