26 janvier 2026 | tiré de vientosur.info
https://vientosur.info/entrevista-a-luis-bonilla-molina-es-importante-distinguir-entre-chavez-el-chavismo-y-el-madurismo/
Pouvez-vous rappeler la séquence qui a conduit Hugo Chávez au pouvoir au Venezuela et ses conséquences ?
Il est important de distinguer entre Chávez et le chavisme. En 2004, j’expliquais dans un livre dont je suis l’auteur qu’il existait deux Chávez. Le premier était une construction collective forgée dans les rues, les ruelles, les chemins, dans les plaines et les montagnes, à laquelle s’ajoutaient chaque jour de nouvelles caractéristiques correspondant à ce que le citoyen ordinaire aspirait à voir chez un responsable politique engagé pour le bien-être social, ou à l’imaginaire que se faisaient les militants du leader révolutionnaire. Le second Chávez, celui qui habitait Miraflores (le palais présidentiel), était un militaire rebelle, apprenti révolutionnaire, qui courait derrière l’image du Chávez collectif pour s’y conformer et être à la hauteur du moment historique. Ce drame du leadership chaviste l’a accompagné jusqu’à sa mort.
Cette figure à demi littéraire m’est utile pour expliquer que le chavisme a toujours été plus que Chávez : il a été la synthèse d’un courant historico-culturel de résistance, insoumis, porteur de justice, le plus souvent dépourvu d’un leader capable de l’unifier et de le diriger, mais ayant accumulé une importante expérience de résistance face au pouvoir.
L’apparition de Chávez comme sujet politique a été le résultat — et une partie — de la crise structurelle du modèle capitaliste vénézuélien. Cette crise éclate en février 1983 avec le « vendredi noir », révélant l’épuisement du modèle rentier d’accumulation bourgeoise, du système policlassiste de contrôle social et des représentations politiques qui avaient soutenu la démocratie depuis la révolution démocratico-bourgeoise de 1958. Cette crise devient un schisme de l’État vénézuélien avec le Caracazo de 1989, qui brise la notion de peuple comme expression d’un consensus social sur la légitimité de l’institutionnalité existante. C’est à partir de ce moment que s’accélère l’émergence des militaires comme sujets politiques, avec les rébellions du 4 février et du 27 novembre 1992. La crise déclenchée en 1983 a détruit en moins d’une décennie le modèle d’État-providence construit dans les années 1970 grâce à la hausse des prix du pétrole.
Après le pic des mobilisations altermondialistes au début des années 2000, ce mouvement s’est affaibli une décennie plus tard. Cela a-t-il favorisé la transition vers la présidence de Maduro ?
Chávez et son programme politico-idéologique se sont exprimés dans l’Agenda alternatif bolivarien (1997), qui proposait un autre modèle de policlassisme, la construction d’une démocratie radicale, mais surtout l’affrontement avec la bourgeoisie qui avait bâti un modèle économique dépendant et néocolonial ayant fini par affecter la vie quotidienne de la population. Chávez mène sa campagne électorale accompagné de secteurs populaires et de la gauche, mais aussi de la soi-disant bourgeoisie nationaliste ; c’est pourquoi il brandissait les drapeaux du capitalisme humain et de la troisième voie.
Le processus constituant de 1999, l’émergence de la loi sur les terres visant à mettre fin au latifundisme et la reprise en main de la compagnie pétrolière d’État — qui, bien que nationalisée, fonctionnait comme une entreprise privée dans le modèle d’accumulation rentier — ont conduit la bourgeoisie qui le soutenait à s’en éloigner. Elle a alors, avec le patronat de FEDECAMARAS, la bureaucratique Centrale des travailleurs du Venezuela et des militaires opposés au leadership de Chávez, organisé le coup d’État de 2002, qui l’a écarté du pouvoir pendant plus de deux jours (11-13 avril). Chávez reprend le pouvoir grâce à une large mobilisation populaire ; 2002 marque le moment de fusion maximale entre le peuple et son leadership. C’est le point culminant de l’intégration entre Chávez et le courant historique rebelle qui prend le nom de chavisme. Toutefois, certains secteurs minoritaires de la gauche radicale ne l’ont pas accompagné, tandis que la base sociale de l’antichavisme se cristallisait dans les classes moyennes et les riches.
Le problème est qu’en perdant le soutien de la bourgeoisie qui l’avait appuyé, Chávez se retrouve confronté à la question du remplacement du flux de rente permettant l’accumulation bourgeoise, dans un pays à économie fondée sur l’importation. À partir de 2002 commence alors le drame de la révolution bolivarienne, engagée de manière non explicite sur deux voies simultanées, naviguant entre deux eaux. D’une part, la fusion entre Chávez et le chavisme amorce la construction du pouvoir populaire, le renforcement des formes d’organisation de base, culminant avec l’idée du pouvoir communal et de l’État communal, qui ne s’est jamais pleinement déployé. D’autre part, Chávez initie de manière souterraine le projet économique de la révolution bolivarienne : la constitution d’une nouvelle bourgeoisie, alignée sur son leadership et sur le projet de pays inscrit dans la Constitution de 1999. Cette dualité exprimait une nouvelle forme de policlassisme.
Cependant, la nouvelle bourgeoisie bolivarienne, mise en évidence lors de la crise bancaire de 2009 — lorsque certains ex-militaires et proches de Chávez sont passés du statut de fonctionnaires à celui de propriétaires de banques — a commencé à percevoir le pouvoir populaire, radicalisé par l’appel de 2005 au « socialisme du XXIᵉ siècle », comme une menace. Chávez tentait de maintenir l’équilibre entre ces deux projets, populaire-socialiste et bourgeois, misant selon moi davantage sur le premier, même s’il est aujourd’hui impossible de le démontrer. Chávez tombe malade en 2011 et meurt en 2013, laissant Nicolás Maduro comme successeur.
Après la mort de Hugo Chávez, Nicolás Maduro lui succède à la tête du gouvernement. Son élection de 2014 fut très serrée. Comment expliquer ce résultat médiocre ?
Le leadership de Maduro manquait de l’épopée nécessaire pour maintenir l’équilibre entre deux projets parallèles censés fonder un nouveau modèle policlassiste. Maduro n’était ni un homme cultivé ni un leader doté d’un fort enracinement social, mais plutôt un pragmatique, une sorte de Fouché, passé du rôle de garde du corps de Chávez en 1992 à celui de chancelier et d’homme de confiance. Son seul titre auprès du chavisme était d’avoir été dirigeant du syndicat du métro de Caracas (sans avoir jamais mené de lutte majeure) et d’avoir étudié à l’école politique cubaine.
La confrontation entre les deux projets politiques avait étouffé l’autonomie du pouvoir populaire, transformé en simple courroie de transmission du gouvernement et du PSUV, ce qui a dilué son potentiel révolutionnaire initial. La polarisation politique s’est aussi retournée contre ceux qui l’avaient promue : les bolivariens. La population montrait des signes de fatigue face à l’affrontement interminable entre deux camps. La combinaison de ces facteurs se reflète dans les résultats électoraux de 2014.
Quelles étaient les bases sociales du chavisme et de l’opposition interne ? Et aujourd’hui ?
Entre 2002 et 2009, la base sociale du chavisme était essentiellement populaire, composée de la classe ouvrière et d’une partie des classes moyennes pauvres, tandis que l’opposition regroupait les classes moyennes, des professionnels hautement qualifiés (notamment ceux de l’ancienne PDVSA), la bourgeoisie et les latifundistes. Il faut souligner que Chávez a toujours entretenu une relation particulière avec le peuple pauvre, qui le voyait comme son leader, relation qui n’a malheureusement pas dépassé les limites du caudillisme.
Avec la consolidation du projet dual et la formation d’une bourgeoisie bolivarienne, une fraction des classes moyennes supérieures, des entrepreneurs liés aux affaires et de nouveaux propriétaires fonciers s’est intégrée à la base du projet chaviste, tandis que l’attaque contre le pouvoir populaire provoquait une érosion des secteurs populaires vers l’opposition de droite. Aujourd’hui, la base sociale du madurisme inclut les classes moyennes supérieures et la bourgeoisie, tout comme les options de droite, car les deux projets expriment une conciliation de classe pour l’appropriation de la rente pétrolière.
Les élections de 2018 et surtout de 2024 ont été très controversées. Comment les interprétez-vous ?
Il est impossible d’expliquer les résultats de 2018-2024 sans analyser l’émergence du madurisme comme projet distinct du chavisme. Après les élections de 2014, Maduro décide, sans l’annoncer officiellement, de miser entièrement sur la consolidation de la nouvelle bourgeoisie et de démanteler le pouvoir populaire, en le laissant subsister uniquement dans le discours et certaines structures institutionnelles.
Entre 2014 et 2018, Maduro s’emploie à écraser les représentations politiques de droite, en les intervenant et en les poussant vers des voies insurrectionnelles : 2014 (la « Sortie » de Leopoldo López et María Corina Machado), 2017 (contre la seconde constituante) et l’épisode Guaidó. Il intervient presque tous les partis de droite par la cooptation d’une partie de leurs dirigeants, récompensés par la reconnaissance juridique des partis ainsi contrôlés. L’abstention de la droite en 2018 a permis de masquer l’érosion du soutien populaire au madurisme.
À partir de 2018 et jusqu’en 2024, Maduro ouvre une nouvelle phase visant un accord inter-bourgeois entre l’ancienne et la nouvelle bourgeoisie. Pour démontrer son abandon du projet populaire et socialiste, il intervient les partis de gauche (PPT, Tupamaros, PCV…), restreint l’organisation syndicale, la mobilisation et la liberté d’expression, et rétablit les relations avec les États-Unis. Delcy et Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López jouent alors un rôle central. Cette orientation porte ses fruits : dès 2021, Delcy Rodríguez devient l’invitée d’honneur de FEDECAMARAS, acteur clé du coup d’État de 2002, et des négociations s’ouvrent avec Washington. Malgré les sanctions, le Venezuela redevient fournisseur de pétrole pour les États-Unis. Cette politique se fait au prix de l’effondrement des salaires et des conditions de vie, accentuant la perte de soutien électoral. En 2024, le madurisme bascule d’un autoritarisme de gouvernement vers une dictature néolibérale au discours de gauche.
Comment expliquer l’importante migration vénézuélienne ?
Les causes sont les conditions matérielles de vie, la dégradation des services publics et la perte des libertés politiques. Un professeur universitaire titulaire gagne aujourd’hui environ 1,5 dollar par mois de salaire, complété par des primes sans incidence salariale. Les violences policières de 2017 ont également poussé beaucoup à quitter le pays. En résumé, ce sont la misère matérielle et la perte des libertés démocratiques qui déterminent la migration.
Le modèle pétrolier n’a-t-il pas déformé la révolution bolivarienne ?
Le problème est le modèle rentier d’accumulation bourgeoise, fondé sur l’importation, qui n’a été ni dépassé par le chavisme ni par le madurisme, mais renforcé. Chávez a tenté de créer un paysannat fort, sans succès. Cette expérience pourrait permettre à la gauche de réfléchir aux limites de la construction d’une classe sociale depuis le pouvoir.
Droits démocratiques, socialisation des ressources et lutte anti-impérialiste ?
Bien sûr. La planification centralisée héritée du « socialisme réel » a prévalu, au détriment d’une planification communautaire. La critique de l’impérialisme n’a pas remis en cause le productivisme pétrolier, base de la relation de dépendance. Ce sont les éléments d’une révolution frustrée.
La reconnaissance de Delcy Rodríguez par les États-Unis confirme-t-elle que seul le pétrole compte ?
Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López sont les co-auteurs du madurisme et de la débâcle bolivarienne. Pour les États-Unis, la stabilité bourgeoise prime. Il est trop tôt pour savoir si nous assistons à une transition ou à l’émergence d’un État hybride. Quoi qu’il en soit, la tâche des révolutionnaires est de dénoncer l’attaque impérialiste du 3 janvier, la violation de la souveraineté et les tentatives de recolonisation du Venezuela. La lutte anticoloniale ne fait que commencer.
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