Édition du 1er septembre 2026

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Planète

« Ils nous chassent de l’océan » : des pêcheurs menacés par l’industrie pétrolière

À Port Nolloth, en Afrique du Sud, les pêcheurs autochtones avaient obtenu en 2012 une politique de pêche pionnière. Quatorze ans plus tard, les quotas se réduisent et les projets pétroliers menacent leur survie.

19 août 2026 | tiré de reporterre.net. Port Nolloth (Afrique du Sud), reportage

Clope au bec, dans son petit bateau ballotté par les vagues, Stanley Young arbore un sourire béat. En cette matinée d’automne ensoleillée — la première fenêtre de beau temps depuis deux semaines sur la côte ouest de l’Afrique du Sud —, il scrute l’horizon à la recherche de bancs de snoek, une espèce de maquereau local.

Un air de musique amapiano [1] s’échappe d’un bateau voisin. À quelques mètres de l’embarcation, un phoque joueur saute dans les vagues. Soudain, Stanley se redresse : un coup sec vient de tendre la ligne qu’il tient entre ses mains. Il s’anime et tire jusqu’à hisser hors de l’eau un poisson scintillant de près de 1 mètre de long. D’un geste précis, il lui brise le cou avant de le jeter au fond du bateau. Quelques instants plus tard, la ligne est déjà de retour dans l’eau. « Quand je pêche, il n’y a plus que moi et l’océan, sourit le marin, la peau usée par des décennies passées en mer. J’oublie le reste du monde. »

La réalité le rattrape dès qu’apparaît à l’horizon la silhouette de Port Nolloth. À 90 km de la frontière avec la Namibie, ce petit port vétuste, autrefois animé par les bateaux et le va-et-vient des dockers, est aujourd’hui le reflet du combat que mènent les pêcheurs traditionnels sud-africains pour continuer à vivre de la mer.

Cette matinée d’automne ensoleillée, Stanley Young scrute l’horizon à la recherche de bancs de snoek. © Tommy Trenchard / Reporterre

Stanley est membre d’Aukotowa, la toute première coopérative de pêcheurs artisanaux d’Afrique du Sud, fondée en 2018. Mis en place par le gouvernement pour remédier aux inégalités qui minaient le secteur de la pêche depuis l’apartheid, le modèle des coopératives devait ouvrir une nouvelle ère d’espoir pour les petits pêcheurs historiquement marginalisés. Mais près de dix ans plus tard, à Port Nolloth, la vie est plus précaire que jamais.

Dans cette région désolée, où des plaines arides viennent buter contre l’océan Atlantique, deux industries dominent : la pêche et le diamant. Après la découverte du premier diamant en 1925 et au fil des aléas de l’exploitation minière, les prospecteurs se sont tournés vers l’océan, laissant derrière eux des mines abandonnées pour se concentrer sur la recherche de diamants alluviaux, charriés par le fleuve Orange jusque sur les fonds marins. La pêche industrielle, elle aussi, décline et les usines de transformation ferment peu à peu.

Des bateaux d’extraction de diamants sont visibles au large de Port Nolloth. © Tommy Trenchard / Reporterre

Les pêcheurs, eux, restent. Depuis des décennies, cette petite communauté, majoritairement descendante des Namas — un peuple autochtone présent sur ces terres depuis des millénaires —, est à l’avant-garde du combat pour la reconnaissance des pêcheurs artisanaux, pris en étau entre l’extractivisme et des réglementations de plus en plus contraignantes.

« L’argent des diamants file entre les doigts comme de l’eau. Mais si tu attrapes du poisson, cet argent est béni », sourit Stanley.

Rose Malan, 67 ans, propriétaire du magasin de poisson Benguela et membre de la coopérative Aukutowa, décroche un snoek séché pour un client derrière son échoppe. © Tommy Trenchard / Reporterre

Politique « révolutionnaire »

Issu d’une famille de pêcheurs depuis cinq générations, le sexagénaire est le témoin de ces espoirs et désillusions. Après la fin de l’apartheid, en 1994, les nouvelles lois censées réparer des siècles de discrimination raciale s’appliquent surtout à la pêche industrielle. Les pêcheurs artisanaux, eux, sont largement laissés de côté. Ils s’unissent alors au sein d’un mouvement national pour faire reconnaître leurs droits coutumiers.

«  D’une côte à l’autre du pays, on s’est rassemblés pour traîner le gouvernement en justice. Et on a gagné, raconte Stanley. J’étais empli d’espoir. C’était comme si la vie nous revenait, nous, les pêcheurs traditionnels qui vivons de la mer. »

Lire aussi :La colère des pêcheurs africains face au pillage de leur océan par les Européens

La nouvelle politique halieutique, promulguée en 2012 après des années de consultations, est « révolutionnaire », explique Carmen Mannarino, directrice de l’ONG Masifundise qui défend les droits des pêcheurs artisanaux. La politique crée une nouvelle catégorie de permis, à mi-chemin entre la pêche industrielle et la pêche récréative.

Fondée sur la gestion communautaire des ressources à travers des coopératives de pêcheurs, elle prend en compte la parité et l’inclusion des groupes marginalisés. Le texte servira même de source d’inspiration pour l’élaboration des directives de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur la pêche artisanale. C’est ainsi que voit le jour la coopérative Aukotowa, du nom Nama historique de la région. Mais « les promesses ont été trahies », conclut Carmen Mannarino.

Bryan Apple, membre de la coopérative de pêche Aukutowa, sale un snoek fraîchement pêché après une sortie en mer. © Tommy Trenchard / Reporterre

« Décider pour nous, sans nous »

Au coucher du soleil, debout sur la plage rocheuse du port, Walter Steenkamp, le président de la coopérative, observe ses confrères ramener leurs prises du jour avec difficulté. Les hommes s’avancent dans l’eau glacée pour tirer leurs canots jusqu’au rivage, puis les hissent sur la remorque d’un pickup qui s’enfonce dans le sable, faute de route. La plage est jonchée de bateaux brisés ou en panne. À quelques mètres se dressent les ruines d’une ancienne usine de transformation de poisson, dont la fermeture en 1993 a précipité le déclin de la ville. Une jetée délabrée rappelle le temps où les pêcheurs pouvaient encore utiliser des embarcations plus grandes, descendues à l’eau à l’aide d’une grue.

« En 2012, notre victoire était comme un feu qui se propageait dans les communautés : enfin, on avait une opportunité », se souvient Walter. Plus d’une décennie plus tard, le constat est tout autre. « Aujourd’hui, c’est la dépression. Les règles ont été décidées pour nous, sans nous. »

« Aujourd’hui, c’est la dépression. Les règles ont été décidées pour nous, sans nous »
Les permis de pêche accordés par le gouvernement sont insuffisants, dit-il, et réduits d’une année à l’autre. Les critères imposés pour intégrer de nouveaux membres à la coopérative, exigeant dix ans d’expérience en mer, excluent les jeunes pêcheurs.

« La coopérative a démarré en 2018 avec 16 permis de pêche à la ligne. Aujourd’hui, nous n’en avons plus que 8 ! soupire-t-il. On se partage déjà une miette de pain, alors cela crée des conflits entre nous. »

La coopérative a démarré en 2018 avec 16 permis de pêche à la ligne. Aujourd’hui, il n’en existe plus que 8. © Tommy Trenchard / Reporterre

Extraction de l’océan

Face aux problèmes sur terre, l’océan leur offrait jusque-là un répit. Mais depuis quelques années, une tout autre menace plane sur la communauté : l’exploration pétrolière et gazière offshore.

En 2021, le groupe pétrolier Shell a annoncé une campagne d’exploration sismique pour rechercher du pétrole et du gaz le long de la côte est du pays. Si ce projet a finalement été interdit par un tribunal, des initiatives similaires se multiplient depuis le long des côtes sud-africaines — et de plus en plus proches de Port Nolloth.

Des membres de la coopérative Aukutowa mettent à l’eau une embarcation pour une sortie de pêche au snoek. © Tommy Trenchard / Reporterre

En 2022, l’entreprise britannique TGS Geophysical Company est ainsi autorisée à mener une campagne sismique sur une zone de 57 400 km² au large de Port Nolloth. Un an plus tard, c’est la filiale sud-africaine de TotalEnergies qui obtient l’autorisation de forer dix puits d’exploration de pétrole et de gaz offshore, à 200 km du petit port.

« On assiste à une poussée massive vers l’extraction, l’industrialisation et la marchandisation de l’océan, analyse la chercheuse Jackie Sunde. Les zones côtières subissent une véritable offensive, et les pêcheurs traditionnels se retrouvent au milieu, soumis à une pression croissante. Ce sera le plus offrant qui l’emportera, et notre gouvernement n’a pas historiquement défendu le secteur de la pêche artisanale. »

« On assiste à une poussée massive vers l’extraction, l’industrialisation et la marchandisation de l’océan », analyse la chercheuse Jackie Sunde. © Tommy Trenchard / Reporterre

Gardiens de l’océan

Une à une, les autorisations environnementales sont contestées devant les tribunaux, avec quelques victoires décisives. L’an dernier, TotalEnergies et Shell se sont ainsi vu retirer une autorisation pour un projet de forage pétrolier au large du Cap. Les projets d’exploration au large de Port Nolloth font eux aussi l’objet de contestations juridiques.

La multiplication des projets rend difficile de continuer à se battre sans arrêt, admet Stanley Young. Déjà, de nombreux jeunes issus de familles de pêcheurs préfèrent se tourner vers d’autres revenues — notamment tenter leur chance dans les boyaux dangereux des mines de diamants abandonnées qui parsèment le paysage.

La multiplication des projets rend difficile de continuer à se battre sans arrêt, admet Stanley Young. © Tommy Trenchard / Reporterre

« Jusqu’où peut-on pousser l’exploitation de l’océan ? demande-t-il. On les voit déjà ici, les montagnes de déchets miniers, les squelettes de l’apartheid, les squelettes de l’oppression. Au final, qui est-ce qui s’enrichit ? »

« Ils sont en train de nous chasser de l’océan, ajoute Walter. Nous avons toujours été exclus des décisions, en commençant quand ils ont découpé notre océan en blocs. L’océan ne peut pas être clôturé. Et nous, les pêcheurs autochtones, en sommes les gardiens. »

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