Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/31/indonesie-halte-aux-meurtres-de-femmes-et-du-peuple-papou-mettez-fin-aux-operations-militaires-retirez-larmee-maintenant/?jetpack_skip_subscription_popup
L’Alliance des femmes indonésiennes (API) – coalition de 93 organisations – a publié ce communiqué à la suite du meurtre de deux femmes papoues, Tarling Wanimbo (20 ans) et Naena Murib (31 ans), dans le district d’Omukia, régence de Puncak, les 2 et 3 mai, et de l’explosion d’une bombe placée sur le corps de l’une des victimes lors d’une tentative d’évacuation par la Croix-Rouge le 6 mai, qui a blessé sept personnes. La déclaration inscrit ces meurtres dans des décennies d’opérations militaires continues sur le territoire papou depuis 1961, identifie les femmes comme les plus touchées par les déplacements et la restriction de la production alimentaire, et exige le retrait immédiat de toutes les troupes. [WL]
Jakarta, 8 mai 2026 – L’Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) condamne fermement les meurtres qui ont eu lieu sur le territoire papou et exige que l’État retire immédiatement et sans délai l’armée de la Papouasie. Les meurtres de femmes sur le territoire papou sont le reflet concret de l’échec systémique de l’État à protéger les groupes marginaux les plus vulnérables au cœur d’un conflit prolongé.
Les 2 et 3 mai 2026, les corps de deux femmes, Tarling Wanimbo (20 ans) et Naena Murib (31 ans), ont été retrouvés dans le district d’Omukia, régence de Puncak, en Papouasie centrale [1]. Elles auraient été abattues par les forces de sécurité alors qu’elles travaillaient dans leurs jardins. Par la suite, le 6 mai 2026, sept habitant·e·s du district d’Omukia qui s’apprêtaient à évacuer les corps des victimes ont été blessés, certain·e·s légèrement, d’autres grièvement, parce que le corps de Tarling Wanimbo avait été piégé avec une bombe. Cette situation illustre la terreur et la violence qui se déroulent à grande échelle sur le territoire papou [2].
Cette tragédie démontre que l’espace de la vie quotidienne est devenu une zone de tueries. La situation a créé une atmosphère de terreur qui contraint les femmes à vivre dans une peur constante : elles ne peuvent pas se rendre seules à leurs jardins. Même lorsqu’elles le peuvent, elles ne disposent que de deux à trois heures sous étroite surveillance. Nous constatons que ces restrictions sapent directement la sécurité alimentaire des milliers de personnes déplacées qui dépendent des produits de leurs jardins, tout en aggravant la crise de la faim dans les camps de déplacé·e·s.
Parallèlement, le déploiement massif de forces – à la fois organiques et non organiques [3] – ainsi que la formation de nouveaux Kodam [4] – menacent la vie des femmes et augmentent le risque d’escalade des violences contre les civil·e·s. Les opérations militaires en Papouasie sont en cours depuis 1961 [5] et constituent la racine longue durée des meurtres du peuple papou qui se poursuivent jusqu’à ce jour. Depuis des décennies, la Papouasie vit dans l’ombre du pouvoir militaire, des restrictions à l’information et de la négation des droits humains. Les opérations militaires qui se sont déroulées en Papouasie sont des actions structurées, transmises de manière continue au nom de la sécurité. Cette approche a toujours été traitée comme le cadre principal de la relation entre l’État et la Papouasie, et cette condition n’a pas changé jusqu’à aujourd’hui. Un cycle d’impunité s’est instauré : tout se passe comme si aucune partie n’était tenue responsable d’aucun des morts, même lorsqu’une tentative d’évacuer le corps d’une femme se termine par l’explosion d’une bombe qui blesse les volontaires.
Le Rapport sur la situation des droits humains en Papouasie 2023-2025, élaboré par le réseau des Lembaga Bantuan Hukum (LBH, Fondation d’aide juridique) en Papouasie et dans d’autres régions – notamment LBH Papua, LBH Merauke, LBH Sorong et les bureaux LBH de Java et de Sulawesi – documente les conditions résultant de ce schéma persistant. Une conclusion importante porte sur la manière dont les décisions prises au niveau central ont des conséquences directes sur la vie des civil·e·s en Papouasie. Le déploiement à grande échelle de forces organiques et non organiques, la formation de nouvelles unités, et les changements dans la terminologie utilisée pour désigner les groupes armés témoignent tous d’une escalade de l’approche militaire qui se répète sans cesse. Tout cela se déroule sans aucun mécanisme transparent de responsabilité publique.
L’impact le plus net de cette approche est ressenti par les civil·e·s, et en particulier par les femmes et les enfants. Les femmes papoues sont le groupe qui supporte les conséquences du conflit prolongé depuis le plus longtemps, alors même qu’elles sont les moins représentées dans l’élaboration des politiques de sécurité. Le corps des femmes papoues se trouve à l’intersection des vulnérabilités, portant la charge de soignantes, de pourvoyeuses de nourriture et de survivantes qui éprouvent une peur permanente.
Dans le même temps, une crise humanitaire – sous la forme de vagues de déplacements massifs depuis les territoires de Kembru et de Pogoma vers Eronggombak et Omukia [6] – se déroule en violation d’un accord aux termes duquel la régence de Puncak devait être une zone libre d’opérations militaires. L’argument selon lequel la présence de forces se justifie par la répression du TPN-OPM [7] ne peut justifier l’entrée d’une force armée qui, en pratique, ignore le principe de protection des civil·e·s. Tandis que les communautés se trouvent prises en étau entre le conflit et la faim, l’accès du public à l’information est délibérément fermé par des mécanismes qui exigent que toutes les informations sur la Papouasie passent par l’approbation et le filtrage strict de la TNI [8]. Cette contrainte non seulement viole le droit constitutionnel à la liberté de la presse, elle rompt aussi la chaîne de responsabilité publique. Les habitant·e·s du territoire papou semblent avoir disparu de l’attention du public, tant au niveau national qu’au niveau international.
Cette situation est aggravée par un récit « sécuritaire » régulièrement utilisé pour justifier toute forme de violence. La violence d’État en Papouasie ne peut être séparée des violences fondées sur le genre ; le corps des femmes devient régulièrement un espace de contrôle, de peur et de discipline sociale. L’Alliance des femmes indonésiennes qualifie cela de meurtre de civil·e·s en Papouasie, et particulièrement de femmes. Le récit de ce meurtre est régulièrement effacé parce que les victimes ne sont jamais vraiment reconnues comme existantes. Pour les femmes papoues, cette situation constitue une terreur prolongée. Lorsque des personnels armés apparaissent dans les villages, les femmes doivent porter une peur en plusieurs couches. Elles deviennent l’amortisseur de la vie familiale au cœur des déplacements, veillant à ce que les enfants continuent à manger, soignant les proches malades sans accès à des services de santé adéquats, tout en faisant face à des risques de violence rarement évoqués ouvertement. Le corps des femmes est devenu l’espace le plus silencieux de ce conflit prolongé.
Par ailleurs, les opérations militaires sont liées à la confiscation de l’espace de vie. Les concessions minières atteignant des millions d’hectares montrent comment la violence d’État marche aux côtés des intérêts d’une économie extractive. Les terres coutumières, qui constituent la source de vie du peuple papou, sont transformées en zones de conflit, où la présence de l’armée accélère en réalité l’entrée du capital et creuse les inégalités. Pour les femmes autochtones, la perte de la terre signifie la perte d’une base économique, d’une identité et des relations sociales qui ont jusqu’à présent soutenu la vie de la communauté.
La disparition de l’espace démocratique en Papouasie aggrave encore cette crise multidimensionnelle : les mécanismes de dialogue civil, de contrôle indépendant et de participation publique sont systématiquement démantelés. Lorsque l’armée devient le seul acteur qui détermine la vérité et la sécurité, la voix des victimes – en particulier celle des femmes, qui portent le double fardeau de soutien de famille et de gardiennes de la résilience familiale – est écartée du processus d’élaboration des politiques.
L’Alliance des femmes indonésiennes rejette fermement la normalisation de la violence structurelle, l’impunité des forces de l’État et le silence imposé à l’information qui ont fait du territoire papou une zone d’exception au droit. L’État ne doit pas continuer à se réfugier derrière un seul récit sécuritaire, ni continuer à ignorer le fait que chaque opération menée prolonge en réalité les souffrances, coupe l’accès à l’alimentation et détruit l’ordre social des communautés autochtones qui s’est maintenu de génération en génération. Tant que les opérations militaires se poursuivront, les femmes papoues continueront à porter le fardeau le plus lourd de cette situation [9].
Revendications
Nous exigeons par conséquent que
– le gouvernement indonésien prenne immédiatement des mesures concrètes et assume pleinement la responsabilité de cette crise en :
– Mettant fin de manière permanente à toutes les formes de meurtre et de violence à l’encontre des femmes sur le territoire papou, et en poursuivant chaque auteur de violations des droits humains par des mécanismes juridiques civils transparents ;
– Retirant toutes les forces militaires, tant organiques que non organiques, du territoire de la Papouasie, et en restituant les fonctions de sécurité à des institutions civiles professionnelles d’application de la loi ;
– Répondant immédiatement aux déplacements massifs en ouvrant des couloirs humanitaires sécurisés, en distribuant une aide alimentaire sans conditions, et en garantissant l’évacuation médicale et le retour volontaire des habitant·e·s dans leurs villages d’origine.
Le rétablissement en Papouasie ne sera possible que si l’État se présente comme un protecteur constitutionnel, et non comme une source de menace, et s’il place au premier plan un règlement qui respecte la dignité des femmes et le droit à la vie du peuple papou.
Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) est un espace de consolidation politique qui rassemble 93 organisations, initié par des organisations et mouvements de femmes et par divers groupes de la société civile, notamment des journalistes, des personnes handicapées, des travailleur·euse·s domestiques, des syndicats, des groupes LGBTIQ+, des étudiant·e·s, des organisations de défense des droits humains et des mouvements de peuples autochtones. L’API a été constituée pour répondre à la situation de la démocratie, au renforcement des pratiques militaristes et à l’intensification des violences contre les femmes et d’autres groupes vulnérables.
https://mahardhika.org/siaran-pers-aliansi-perempuan-indonesia-api-stop-pembunuhan-perempuan-dan-rakyat-papua-pemerintah-indonesia-hentikan-operasi-militer-di-tanah-papua-tarik-militer-sekarang-juga/
Traduit de l’indonésien par Wendy Lim et Adam Novak. Notes pour ESSF par Adam Novak.
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78833
Notes
[1] La régence de Puncak est une régence de haute montagne située dans la province de Papouasie centrale (Papua Tengah), l’une des quatre nouvelles provinces créées en 2022 par la partition de l’ancienne province de Papouasie. Cette régence est depuis de nombreuses années un foyer du conflit armé entre les forces de sécurité indonésiennes et l’Armée nationale de libération de la Papouasie occidentale.
[2] Sur le contexte plus large des opérations militaires en Papouasie, la militarisation et les déplacements forcés, voir Bernadinus Steni, « La YLBHI présente son rapport « La Papouasie sous l’emprise des opérations militaires » », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2026. Disponible à l’adresse :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77960
[3] Dans la doctrine militaire indonésienne, les forces « organiques » (pasukan organik) sont des unités stationnées en permanence dans un commandement territorial donné et intégrées à sa structure. Les forces « non organiques » (pasukan non-organik) sont des unités déployées de l’extérieur en mission temporaire, y compris des unités du Commandement stratégique de la réserve de l’armée (Komando Cadangan Strategis Angkatan Darat, Kostrad) et du Commandement des forces spéciales de l’armée (Komando Pasukan Khusus, Kopassus). Les recherches de la société civile ont documenté plus de 80 000 soldats et policiers indonésiens organiques sur le territoire papou, en plus des rotations continues de bataillons non organiques. Voir Project Multatuli, « A lopsided war : Papua militarisation, 83 000 soldiers and police », 18 février 2026. Disponible à l’adresse :
https://projectmultatuli.org/en/a-lopsided-war-papua-militarization-83000-soldiers-and-police/
[4] Les Kodam (Komando Daerah Militer, Commandement militaire régional) constituent le plus haut niveau de commandement territorial de l’armée indonésienne en dessous de l’état-major général. Le territoire papou compte déjà trois Kodam : XVII/Cenderawasih à Jayapura, XVIII/Kasuari à Manokwari, et XXIV/Mandala Trikora à Merauke (ce dernier créé en octobre 2025). L’armée indonésienne a annoncé son intention d’établir deux Kodam supplémentaires en 2026 : un à Nabire (Papouasie centrale) et un à Sorong (Papouasie du Sud-Ouest).
[5] La campagne militaire indonésienne contre la Nouvelle-Guinée occidentale sous administration néerlandaise a été officiellement lancée le 19 décembre 1961 par la proclamation par le président Sukarno de l’opération Trikora (Tri Komando Rakyat, « Triple Commandement du Peuple »). Le territoire a été transféré à l’Indonésie par l’intermédiaire de l’Autorité exécutive temporaire des Nations unies en 1962, l’administration indonésienne complète prenant effet le 1er mai 1963. Le « Acte de libre choix » a été conduit sous supervision militaire indonésienne en 1969. Les opérations militaires se sont poursuivies sous diverses formes depuis lors. Sur la révision de la loi sur la TNI et le retour de la double fonction militaire-civile sous Prabowo, voir « Colère en Indonésie : la loi permet à l’armée de jouer un rôle plus important au sein du gouvernement », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible à l’adresse :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74331
[6] Le communiqué utilise l’orthographe « Eronggombak » ; les médias locaux comme Jubi utilisent « Erenggobak » (Kampung Erenggobak, Distrik Omukia). Il s’agit du même village.
[7] La Tentara Pembebasan Nasional – Organisasi Papua Merdeka (TPN-OPM, Armée de libération nationale – Organisation de la Papouasie libre), aussi appelée TPNPB (Tentara Pembebasan Nasional Papua Barat, Armée de libération nationale de la Papouasie occidentale), est la branche armée du mouvement indépendantiste papou. Le gouvernement indonésien a utilisé diverses désignations pour ce groupe au fil des ans, notamment Kelompok Kriminal Bersenjata (KKB, « groupe criminel armé ») et Kelompok Separatis Teroris (« groupe séparatiste terroriste »).
[8] La Tentara Nasional Indonesia (TNI, Armée nationale indonésienne) est l’armée unifiée de l’Indonésie.
[9] Pour le cadre politique plus large dans lequel l’API analyse l’expansion militariste sous le gouvernement Prabowo-Gibran, voir Aliansi Perempuan Indonesia, « Femmes indonésiennes unies : résister à la destruction de nos corps », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2026. Disponible à l’adresse :https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78166
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