Édition du 19 novembre 2019

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Economie internationale

Interview avec l’écrivain Nicolas Sersiron sur le concept d’extractivisme et ses effets sur les peuples

ATTAC Maroc a organisé au Maroc des conférences de présentation du livre « Dette et extractivisme » avec la présence de son auteur Nicolas Sersiron, à Skoura (le 02 décembre 2018), Rabat (05 décembre) et Agadir (07 décembre). Et pour approcher les militant-e-s du contenu de ce livre traduit vers l’arabe par ATTAC Maroc et le sens du système de l’extractivisme, Ali Aznague a réalisé cet interview avec son auteur.

7 janvier Nicolas Sersiron en entrevue avec Aznague Ali | tiré de la lettre du CADTM

L’extractivisme c’est quoi ?

L’extractivisme est un nouveau mot, il est destiné à mieux comprendre le fonctionnement d’un monde dominé par les détenteurs de capitaux et la marchandisation généralisée. Il désigne le pillage des ressources naturels (végétales, minières et fossiles) par quelques grands actionnaires et institutions financières. Une dépossession-privatisation des biens communs, qui appartiennent pourtant à tous les terriens : humains, animaux, insectes, végétaux, bactéries… Mais il désigne en plus le pillage des ressources humaines, esclavage historique, travail forcé colonial, travail sous payé, etc. et aussi le pillage des ressources financières.

En effet après la la fin de l’occupation des pays colonisés, les pays dits « développés », les pilleurs, ont inventé la dette illégitime comme nouveau système d’asservissement afin de continuer et surtout amplifier le vol des ressources naturelles. Le but étant de satisfaire l’appétit des fous du profit au pouvoir. La société actuelle n’existe qu’en consommant les ressources de la planète et en les transformant en biens à gaspiller le plus vite possible pour pouvoir en fabriquer de nouveaux. Extractivisme, productivisme, consumérisme, profits, déchets, pollutions… Et après quoi ?

Cette dette publique illégitime correspond à des emprunts que les populations remboursent à travers leurs impôts, directs et indirects, alors que les crédits n’ont pas été investis pour améliorer leur bien être parfois dans des investissements inutiles quand il n’ont pas été détournés par les classes dirigeantes du pays. En plus d’être une forme de pillage extractiviste, elle est aussi le levier du grand pillage des ressources naturelles et du travail des humains.

Quel est l’impact de l’extractivisme dans les pays dits en « développements » ?

Le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale ont imposé, à la faveur de grandes difficultés de remboursement des pays en « développement » au cours des années 1980, les Plans d’ajustement structurels, les PAS. Ces pays ont du renoncer aux dépenses publiques d’éducation, de santé, d’infrastructures et d’investissements, transformer une partie de l’agriculture vivrière en agriculture d’exportation, accepter le libre-échange et la privatisation des grandes entreprises publiques. Pourquoi ? Le but déclaré était de dégager les moyens financiers pour rembourser la dette publique. Le résultat a été un appauvrissement des pays et de leur population plus une perte d’autonomie des décideurs dans la gestion économique de leur nation. Ainsi, pour rembourser la dette illégitime, et en échange de quelques prêts de secours, il leur a fallu privatiser les entreprises minières, extraire toujours plus de ressources naturelles destinées à être exportées brutes et bien sur aussi exporter des matières premières végétales et alimentaires. C’est ainsi que la boucle des pillages extractivistes s’est refermée sur les peuples.

Les conséquences du système dette et extractivisme sur l’agriculture paysanne

Pour exporter des matières premières agricoles et ainsi obtenir les devises nécessaires aux remboursements des dettes illégitimes, les gouvernements des pays endettés ont été poussés à transformer l’agriculture vivrière et paysanne, en agriculture industrialisée. Pourtant la petite agriculture familiale nourrit, encore en 2018, la très grande majorité des habitants de la planète. En utilisant très peu d’intrants chimiques, elle est peu dépendante des importations et des énergies fossiles, elle ne détruit pas les sols et ne réchauffe pas le climat. De plus elle permet aux pays d’avoir une autonomie alimentaire incomparable avec celle que peut procurer l’agriculture productiviste. En plus elle donne du travail à une grande partie de la population. Son grand défaut pour les bourgeoisies au pouvoir et les spéculateurs venus de l’étranger grâce au libre-échange imposé par les PAS, est qu’elle ne leur apporte aucun profit. Les petits paysans achètent peu d’intrants, utilisent peu d’énergie, s’échangent leurs semences, s’entraident, consomment une partie de ce qu’ils produisent et vendent sur les marchés locaux leurs surplus. Alors tous les moyens vont être progressivement mis en œuvre pour que les détenteurs de capitaux puissent accaparer les terres des petits paysans, en les volant, en disant qu’ils n’ont pas de titre, qu’ils n’utilisent pas suffisamment les terres ou qu’ils les cultivent mal, etc.

Pour qu’ils quittent leurs fermes d’autres stratégies sont utilisées : ne jamais leur distribuer de subventions, ne pas faire de formations, les obliger à utiliser des semences brevetées qu’il leur faut racheter chaque année et qui implique l’achat de pesticides. Le but est alors de les appauvrir suffisamment pour qu’ils quittent leurs terres en ne pouvant plus à subvenir à leurs besoins.

Comment résister au système extractiviste ?

La première manière est évidemment la résistance et l’organisation active. La création de collectif de producteur, de coopératives et d’échanges de savoirs est décisive car elle permet d’organiser la défense juridique voire d’utiliser l’opinion publique à son profit en faisant connaître ses combats pour la survie d’une agriculture bénéfique pour tous. Il existe aussi la possibilité de création de systèmes qui relient plus fortement les producteurs d’aliments sains ou bio et les consommateurs. En France par exemple, les AMAP se développent sans discontinuer depuis plusieurs années.

Une autre piste importante est de montrer que l’agriculture paysanne est beaucoup plus capable d’adaptation et de résilience face au réchauffement climatique, aux sécheresses, aux inondations, au chaos climatique. Pour l’eau, une ressource vitale qui se raréfie et va manquer de plus en plus, il faut montrer, expliquer, défendre la permaculture, l’agroforesterie, et l’agriculture biologique en général. Non seulement ces techniques utilisent beaucoup moins d’eau mais en plus elle ne la pollue pas avec les pesticides et les nitrates. On sait aussi que les pesticides et l’agroalimentaire industriel sont responsables de nombreuses maladies modernes et chroniques comme les cancers, diabètes, problèmes cardiovasculaires, obésité, affections neurodégénératives (Parkinson, Alzheimer). L’agriculture biologique et locale est non seulement meilleur pour la santé la santé des humains. La bataille de l’opinion est sans nul doute un très bon moyen pour défendre les petits paysans et leur savoir faire plutôt que de les faire disparaître au moment ou on a absolument besoins d’eux.

Version arabe sur le lien :
https://attacmaroc.org/%D8%AD%D9%88%D8%A7%D8%B1-%D9%85%D8%B9-%D8%A7%D9%84%D9%83%D8%A7%D8%AA%D8%A8-%D9%86%D9%8A%D9%83%D9%88%D9%84%D8%A7-%D8%B3%D9%8A%D8%B1%D8%B3%D9%8A%D8%B1%D9%88%D9%86-%D8%AD%D9%88%D9%84-%D9%85%D9%81/

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme » Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD. Il donne régulièrement des conférences sur la dette.

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