Tiré de orientxxi
7 septembre 2026
https://orientxxi.info/Iran-La-guerre-vue-d-en-bas
Par Marmar Kabir
Un nuage de fumée noire s’élève au-dessus d’une rue avec des voitures et des passants.
Téhéran, le 3 mars 2026. Bombardement au coeur d’un quartier de la capitale iranienne.
Mohammed Ali Beruno / Avash / Wikimédia
Un journaliste présente son livre sur la guerre à Téhéran, avec des décombres en arrière-plan.
Siavosh Ghazi,
Carnet de guerre. 40 jours dans Téhéran sous les bombardements
First Éditions, Paris, 2026
149 pages
16,95 euros
Dans Carnet de guerre. 40 jours dans Téhéran sous les bombardements, le grand reporter et correspondant de guerre franco-iranien Siavosh Ghazi raconte une guerre depuis une ville qui est aussi la sienne. Il ne l’observe pas depuis une rédaction parisienne ni depuis la frontière d’un pays voisin. Il la traverse au quotidien, au milieu des explosions, des contrôles, des immeubles éventrés et d’une population qui continue pourtant à travailler, discuter, circuler et parfois même à plaisanter. C’est cette proximité qui fait la force d’un livre écrit dans l’urgence. Il restitue ce que les images militaires et les commentaires géopolitiques font facilement disparaître : la vie ordinaire d’une société prise dans la guerre.
Pour comprendre ce regard, il faut revenir sur le parcours singulier de son auteur. Né à Téhéran, Siavosh Ghazi vient d’une famille marquée par la gauche iranienne. Sa mère était proche du Toudeh, le parti communiste iranien, et son père appartenait lui aussi à cette culture politique. Son enfance se déroule en Iran, longtemps loin de ses parents, contraints à l’exil en France, avant qu’il ne les y rejoigne à l’âge de quatorze ans. Il y poursuit ses études, notamment en histoire et en sciences politiques, puis choisit le journalisme avant de revenir vivre en Iran à la fin des années 1990. Il connaît aussi bien les codes de la société iranienne que ceux des médias français. Il maîtrise la langue, les références et les contradictions d’un pays qu’il ne cherche pas à réduire à son régime politique.
« Qu’est-ce que ça change ? J’ai déjà tout perdu »
Lorsque les États-Unis et Israël relancent leur guerre contre l’Iran, le 28 février 2026, Ghazi se retrouve parmi les rares journalistes francophones capables de témoigner quotidiennement depuis Téhéran. Il enchaîne les directs pour les médias français, parfois dans des conditions extrêmement précaires : téléphone, trépied, batteries, connexion incertaine. À cela s’ajoutent des autorisations plus difficiles à obtenir, des déplacement et de tournage souvent limitées, ainsi que la multiplication des contrôles. Ghazi ne construit pas une figure héroïque du grand reporter. Son récit montre plutôt ce que signifie continuer à exercer son métier lorsque l’on reconnaît le bruit des explosions et que l’on apprend à mesurer instinctivement leur distance.
Le 7 avril, devant l’université de technologie de Sharif, bombardée par les États-Uniens, Ghazi rencontre un professeur. Des missiles passent au-dessus de leurs têtes. L’homme, lui, parle d’humanisme. Le contraste pourrait sembler presque irréel. Une autre scène est plus brutale encore. Dans le centre de Téhéran, une femme se tient devant sa maison détruite par les missiles états-uniens. Plusieurs membres de sa famille ont été tués. Ghazi lui demande si elle souhaite rester anonyme. Sa réponse tient en quelques mots : « Qu’est-ce que ça change ? J’ai déjà tout perdu. Je n’ai plus rien. »
La guerre cesse d’être une succession de frappes, de bilans militaires et de déclarations officielles. Elle entre dans les appartements, les universités et les familles. Ghazi donne des visages à ce que les communiqués militaires désignent sous les expressions abstraites de « cibles », de « frappes » ou de « dommages collatéraux ».
Une « censure systématique »
Son courage est également journalistique. Deux confrontations avec les chaînes françaises ont contribué à faire connaître Ghazi au-delà du cercle de ceux qui suivent habituellement l’Iran. Sur LCI, le 23 mars 2026, ces derniers échanges WhatsApp avec la rédaction apparaissent à l’antenne. Ghazi y dénonce ce qu’il considère comme une « censure systématique » et annonce que la chaîne ne doit plus compter sur lui. L’incident est rare. Un correspondant sur le terrain conteste publiquement la manière dont sa parole est encadrée depuis Paris. Le 1er mai, sur BFMTV, une autre confrontation éclate. Ghazi conteste des chiffres avancés à l’antenne concernant notamment le chômage et la dette de l’Iran. Il demande simplement que l’on fournisse les sources. L’échange devient tendu. Cette position expose Ghazi à une difficulté permanente. Décrire l’Iran sans reprendre le discours de la République islamique, mais sans adopter non plus celui de ses adversaires. Montrer la répression politique sans transformer toute la société iranienne en une population attendant d’être délivrée de son gouvernement par une intervention extérieure. Raconter les conséquences des bombardements et donner à voir une société plus complexe que celle souvent décrite dans les médias étrangers.
C’est précisément dans cet espace inconfortable que Carnet de guerre trouve son intérêt. Le livre rappelle que la guerre se joue aussi dans les représentations. À la propagande de la télévision iranienne répondent souvent, à l’étranger, des récits tout aussi simplificateurs qui annoncent l’effondrement imminent du pouvoir, décrivent une économie exsangue ou prêtent à la population des réactions supposées. Ghazi oppose à ces certitudes une accumulation de scènes vivantes, de conversations et de rencontres.
Ce qu’il décrit ne correspond ni à l’image officielle d’un pays unanimement rassemblé derrière le pouvoir ni à celle d’une société qui serait sur le point de s’effondrer. Des femmes sortent sans voile et conduisent leurs scooters. Les magasins sont approvisionnés tandis que l’inflation appauvrit une partie de la population. Les quartiers du sud de Téhéran révèlent des inégalités profondes et la précarité des réfugiés afghans. Certains habitants se rassemblent sur les places de la ville pour condamner les frappes états-uniennes, tandis que d’autres continuent leur vie sous les bombes.
Confronter les certitudes
Ghazi termine son récit sur un constat qui va directement à l’encontre de nombreuses prévisions :
Beaucoup de gens à l’étranger s’attendaient à ce que le pays se referme sur lui-même et impose une répression d’autant plus forte. C’est le contraire qui a lieu. Tout en devenant plus puissant sur le plan extérieur, car le pays est désormais la puissance dominante de la région, l’Iran évolue et se libéralise…
La thèse est forte et constitue une conclusion stimulante. L’histoire récente de la région invite à se méfier des nouveaux équilibres dont la solidité reste à éprouver.
Ghazi saisit remarquablement le présent. Mais un livre écrit dans l’urgence ne dispose pas encore de la distance nécessaire pour mesurer ce que cette guerre aura véritablement changé. Dans une époque saturée d’images, de cartes militaires, d’experts et de commentaires instantanés, Carnet de guerre rappelle une évidence du métier de journaliste : être sur le terrain ne garantit pas de détenir la vérité, mais cela oblige ceux qui parlent de loin à confronter leurs certitudes à ce que vivent réellement les sociétés dont ils parlent.
Carnet de guerre ne raconte finalement pas seulement quarante jours de guerre, mais une société iranienne qui refuse obstinément d’entrer dans les catégories préparées pour elle. C’est sans doute la principale réussite de cet ouvrage : rendre à l’Iran, au milieu du fracas des armes et de celui, parfois tout aussi assourdissant, des plateaux de télévision, sa complexité.
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