Édition du 12 novembre 2019

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Asie/Proche-Orient

Israël. Gantz, l’héritier parfait de Rabin

Benny Gantz a été consacré l’héritier d’Yitzhak Rabin ce samedi [le 2 novembre était commémoré l’assassinat d’Yitzhak Rabin à Tel-Aviv, il y a 24 ans] ; personne n’est un héritier plus naturel. L’acharnement de la gauche sioniste à laisser leurs dirigeants prendre la parole lors du rassemblement devient de plus en plus fatigant chaque année. Il n’y a personne comme Gantz pour « être » Rabin.

Tiré de À l’encontre.

L’épuisante préoccupation quant à la nature du rassemblement, quant à savoir si le terme « meurtre » sera prononcé, si ce rassemblement sera politique et surtout si Maor Edri chantera [ce chanteur a renoncé, deux jours avant, à participer à cette commémoration en indiquant que cette dernière s’inscrivait dans une campagne politique contre Netanyahou] ne fera que rendre tout le monde encore plus fatigué face au rituel inutile de cette commémoration. L’objectif recherché n’a jamais été clairement défini si ce n’est de permettre aux participants de se défouler et d’exprimer un vague désir pour Rabin, sans réfléchir sérieusement à ce qu’il était. Mais la décision de faire de Gantz l’orateur principal cette année est la déclaration politique exacte de l’heure.

Gantz pourrait très bien être Rabin numéro 2 [voir l’article de Gideon Levy sur À l’encontre en date du 26 janvier 2019]. Un peu différent – tout à la fois plus agréable et moins impressionnant – mais comme un frère pour ce qui est de sa vision du monde. Ces deux personnages sont considérés avec plus d’estime qu’ils ne le méritent : Rabin comme prophète de la paix et Gantz comme espoir de rédemption et de purification après le premier ministre Benyamin Netanyahou. Pourtant, tout comme Rabin n’était pas le prophète de paix qu’il était censé être, Gantz n’apportera pas la rédemption tant attendue.

Les deux partagent un récit commun : « La paix ne sera jamais établie avec les Palestiniens. » Des négociations – oui, des accords partiels – certes, mais pas la confiance, pas la reconnaissance qu’ils sont un peuple avec des droits égaux sur cette terre, pas même la reconnaissance qu’ils sont des êtres humains égaux, exactement comme les Juifs israéliens.

Convenables et honnêtes, Rabin et Gantz ont compris qu’il est impossible de continuer à vivre uniquement par l’épée pour toujours. Ils auraient certainement trouvé un langage commun entre eux : « Le besoin de faire quelque chose. » Mais ce quelque chose était effroyablement peu substantiel et partiel pour Rabin, exactement comme c’est le cas pour son héritier, Gantz.

Ils ont tous les deux beaucoup de sang sur les mains. Il est difficile de croire que Rabin ait été tourmenté alors qu’il était sur le point de serrer la main de Yasser Arafat, à une époque où il était lui-même responsable de beaucoup plus d’effusions de sang et de souffrance palestiniennes.

Les mains de son héritier, le chef d’état-major [Gantz] des FDI [« Forces de défense israéliennes »] pendant l’opération Protective Edge [juillet-août 2014] dans la bande de Gaza, sont également tachées. Une fois dehors des horreurs de la guerre, Rabin déclara qu’il s’était tourné vers la paix. Gantz fait de même. Et tout comme Rabin n’a pas réussi à la créer, Gantz fera de même.

Il est difficile de faire face à des situations hypothétiques. Que se serait-il passé si le meurtre n’avait pas eu lieu. L’image de Rabin aurait certainement été moins mythique. Il n’aurait probablement pas été réélu et aurait eu encore moins de chances de progresser au-delà d’Oslo. Les Accords avaient été taillés sur mesures pour Rabin : un petit pas en avant, et c’est tout.

Ce n’est pas un hasard si Oslo n’a pas concerné l’incendie le plus meurtrier, celui des colonies, comme s’il s’agissait du problème le plus marginal. Ce n’est pas un hasard si Rabin n’a pas expulsé les colons insubordonnés d’Hébron immédiatement après le massacre perpétré par Baruch Goldstein [massacre du Caveau des Patriarches à Hébron en 1994]. Il avait alors atteint les limites de ses capacités et de son courage.

Il y a tout juste deux semaines, le quotidien Haaretz en hébreu a publié un fascinant article de Yehuda Litani imaginant une conversation avec Rabin à propos d’un dirigeant palestinien modéré. « Modéré ? Il n’y a rien de tel », répond Rabin, irrité. « Coexistence, modérés, pro-jordaniens. Tout est ridicule et vous dites n’importe quoi… Qui voyez-vous comme modéré, je le vois ce modéré sur le Castel [sommet fortifié situé sur l’ancien village palestinien d’Al-Quastal] avec des munitions en bandoulière sur la poitrine, tuant mes soldats en 1948. On a déjà entendu parler d’eux, de ces modérés. »

Quiconque connaissait le Rabin maussade et enragé sait à quel point ces paroles sont authentiques. Et ce n’est bien sûr pas ainsi que l’on construit la paix.

La confiance de Gantz envers les Palestiniens n’est pas plus grande. Lui aussi ne parle que de renouveler les négociations comme objectif. Et quel est l’objectif final, quel est le but du jeu ? Il n’y en a pas. Où est-ce qu’on va ? Nulle part, nous jouons seulement pour gagner du temps et essayer de calmer les choses. Ce n’est pas Netanyahou, mais ce n’est pas non plus la paix.

C’est exactement la raison pour laquelle Gantz est maintenant le grand espoir du camp de la paix. C’est tout ce qu’on veut. Seulement un peu de paix et de tranquillité, des réunions avec Mahmoud Abbas, un autre sommet et d’autres accords provisoires, peut-être même quelques camions supplémentaires de fournitures pour Gaza.

Il n’y aura pas plus que ça, il n’y a jamais eu plus que ça.

Article publié dans Haaretz le 3 novembre 2019 ; traduction rédaction A l’Encontre.

Gideon Levy

Journal Haaretz, Israël

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