Édition du 21 juin 2022

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Arts culture et société

Joséphine Baker au Panthéon de France : les enjeux du jour d’après

De quoi la panthéonisation de Joséphine Baker est-elle le nom ? Éléments de réponse avec Léonard Cortana, doctorant en études cinématographiques à l’université de New York, affilié chercheur au centre Internet et Société du Berkman Klein Center, université d’Harvard.

Tiré de regards.fr

L’artiste, activiste et résistante afro-américaine naturalisée française Joséphine Baker est devenue hier, mardi 30 novembre, la sixième femme – et première femme de couleur – à entrer au Panthéon. Ce choix arrive à un moment crucial où les débats autour des identités plurielles, de l’immigration et des enjeux de mémoire occupent une place de premier plan dans l’espace public, à quelques mois de l’élection présidentielle. Baker non seulement incarne toutes ces questions contemporaines dans son parcours de vie mais elle unit le destin de la France et des États-Unis dans un contexte où l’on s’inquiète de manière obsessionnelle d’une supposée américanisation idéologique du pays.

Pour élever Joséphine Baker au rang de championne de l’universalisme républicain et pour éviter toute « déviation séparatiste », un argument d’autorité se décline sans relâche dans la mediasphère française : son amour inconditionnel pour la France. En fuyant l’Amérique ségrégationniste vers une terre d’accueil plus favorable au développement de son talent, elle atteint le statut d’icône en devenant, dans ses heures de gloire, l’une des femme les plus photographiées au monde. Juste retour du tremplin offert par la France, elle se bat corps et âmes en s’engageant dans la Résistance et accomplit une pléthore d’actes héroïques que le Président Emmanuel Macron a pris soin d’énumérer lors de la cérémonie officielle.

En un mot : Joséphine Baker a amplement démontré sa gratitude pour son pays d’adoption. Elle en fait écho dans un autre grand moment de l’histoire, de l’autre côté de l’Atlantique, dans son discours aux côtés de Martin Luther King sur les marches de Washington en 1963.

En faisant de Baker une bonne élève de la République, beaucoup n’ont pas pu s’empêcher de jouer les maîtres d’école et de distribuer les bons et les mauvais points. Du côté des mauvais élèves, de nombreux politiques et journalistes pointent du doigt celles et ceux rebaptisés depuis quelques semaines comme « wokistes », les grands diviseurs de la nation. En voulant réfléchir la race et le genre comme outils de construction sociale, ils terniraient un mythe universaliste indétrônable, qui pourtant manque de solutions concrètes au moment de conduire des politiques publiques pour lutter contre les discriminations.

« Comme Rokhaya Diallo, je m’interroge aussi du manque d’attention aux rôles stéréotypés joués par Baker dans les grands jours du cinéma colonial. Aucune chaîne de télévision n’a diffusé l’un de ses films comme on aurait pu s’y attendre en ce jour d’hommage. Sans doute seraient-ils trop embarrassants et trop datés pour être montrés à un public plus éveillé sur les questions de représentation ? »

Dans cette dichotomie simpliste, ils deviennent en contraste avec Joséphine Baker, des ingrats qui supposément n’aimeraient pas la France car ils appellent à une meilleure compréhension des effets de l’histoire dans le prolongement d’inégalités structurelles. Ingrate comme l’académicien Alain Finkielkraut avait qualifié l’écrivaine et chercheuse Maboula Soumahoro quand elle partageait son expérience et son expertise sur les manifestations contemporaines du racisme sur un plateau de télévision d’Alain Pujadas. Peut-être s’attendait-il que Soumahoro affirme un même amour pour la France que Baker. Après tout, elles ont la même couleur de peau et devaient, dans sa logique, partager le destin d’avoir quitté un ailleurs moins favorable. Ce soir-là, Maboula Soumahoro répond qu’elle est née en France et qu’elle a le droit d’aimer et de de critiquer son pays de manière constructive pour l’aider à se rapprocher de ses idéaux.

Si l’incroyable destin de Baker ouvre pour les uns un terrain favorable à l’examen des consciences mémorielles nationales notamment celui de la résistance contre l’occupation et l’Allemagne nazie, on accusera les autres de « gâcher la fête » car ils rappellent le paradoxe saisissant d’une Baker star du music-hall au moment où l’on exhibe des corps noirs dans les zoos humains.

À en croire certains, ces deux histoires ne se croiseraient pas. Comme l’explique la journaliste Rokhaya Diallo dans un interview pour Libération, on proposa pourtant à Baker d’être la reine de l’exposition coloniale de 1931. Troublant. Diallo avait reçu des critiques acerbes quelques jours auparavant pour une tribune qu’elle avait signé dans le Washington Post. Tout en se réjouissant des honneurs faits à Baker, elle décrivait simplement le traitement privilégié dont bénéficiaient les artistes afro-américains dans l’histoire française et l’importance de garder un œil frais sur les difficultés actuelles dans la lutte antiraciste. Comme Rokhaya Diallo, je m’interroge aussi du manque d’attention aux rôles stéréotypés joués par Baker dans les grands jours du cinéma colonial. Aucune chaîne de télévision n’a diffusé l’un de ses films comme on aurait pu s’y attendre en ce jour d’hommage. Sans doute seraient-ils trop embarrassants et trop datés pour être montrés à un public plus éveillé sur les questions de représentation ?

« En ce jour d’après, la pantheonisation de Joséphine Baker offre une plateforme de premier choix pour interroger l’histoire complexe de la France. Loin de ternir son image, ce serait au contraire rendre honneur à sa capacité de transformation et de métamorphose que d’accepter le travail douloureux mais nécessaire de mémorialiser aussi des figures historiques qui ont su critiquer la France pour mieux lui rendre honneur. »

Il existe donc un enjeu et il est de taille en ce jour d’après. Célébrer la mémoire de Baker ne peut se limiter à un portrait trop sélectif et favorable d’une France sans faille. Reconnaître tout le chemin parcouru par Baker répond à l’exigence de faire un examen critique de son contexte historique, démarche qui ouvrira de nouveaux possibles dans la célébration d’autres figures antiracistes et antisexistes. Tel devrait être le rôle implicite des pionnières : ouvrir la voie et amplifier les voix. Dans ce travail, peut-on enfin espérer que Gisèle Halimi puisse, elle aussi, accéder aux honneurs du « temple des grands hommes » au moment où le chef de l’État a ouvert l’examen de possibles réparations pour les Harkis ? Peut-on imaginer que dans les prochaines décennies la mulâtresse Solitude, femme esclavagisée qui a lutté pour la libération du peuple noir en Guadeloupe, puisse recevoir les mêmes mérites alors que l’île connaît une crise de confiance profonde avec l’hexagone ? Pourrait-on sereinement mettre en lumière ces femmes alors qu’elles ont révélé de leur temps des zones d’ombre de notre histoire ?

Pour une partie de la nouvelle génération des luttes antiracistes et antisexistes, l’examen des consciences mémorielles ne peut se faire à la carte. L’histoire ne peut plus s’écrire en donnant seulement des bons points de respectabilité. Nous ne pouvons plus reproduire ce moment où comme à la libération de Nelson Mandela, la France cherchait à se redéfinir comme alliée à part entière du combat contre l’apartheid. À la même époque, des militants français avaient manifesté et envoyé des lettres aux médias et aux gouvernements durant de longues années pour dénoncer leur manque de nuance dans le traitement des groupes qui luttaient contre le régime de Pretoria.

En ce jour d’après, la pantheonisation de Joséphine Baker offre une plateforme de premier choix pour interroger l’histoire complexe de la France. Loin de ternir son image, ce serait au contraire rendre honneur à sa capacité de transformation et de métamorphose que d’accepter le travail douloureux mais nécessaire de mémorialiser aussi des figures historiques qui ont su critiquer la France pour mieux lui rendre honneur.

Léonard Cortana

Léonard Cortana

Doctorant en études cinématographiques à l’université de New York, affilié chercheur au centre Internet et Société du Berkman Klein Center, université d’Harvard.

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