Édition du 1er septembre 2026

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Arts culture et société

L'Odyssée : À quoi sert Christopher Nolan ?

Budget délirant, casting cinq étoiles, voici les aventures d’Ulysse sur grand écran. Le débat est à la hauteur de l’événement et on s’écharpe gaiement, entre critiques de surface et louanges artistico-politiques. Beaucoup de bruit pour pas grand-chose ? (Manouk Borzakian)

Tiré du blogue de l’auteur.

La sortie en juillet du blockbuster de Christopher Nolan a déclenché un concours de purisme. C’est à qui dénoncera la plus grave des entorses à la « vraie » histoire d’origine, la plus affreuse des trahisons de L’Odyssée-AOP. Voyons Monsieur Nolan, les casques des guerriers grecs ne ressemblaient pas à ce drôle de truc à vertèbres intégrées que porte votre Agammemnon-Dark Vador ! Ni leurs bateaux ! Et les sirènes n’étaient pas des femmes-poissons mais des femmes-oiseaux ! Et qu’est-ce que c’est que cette histoire d’assaillants morts noyés dans un cheval de Troie échoué sur une plage ? Etc.

Le débat mériterait sans doute une analyse en termes de défense désespérée de la vérité vraie à une époque où elle manque cruellement. Mais, comme le rappelle – parmi d’autres – Benjamin Demassieux, cette juste préoccupation se trompe de symptôme en prenant pour cible une énième version d’un récit toujours-déjà protéiforme, aux auteurs probablement multiples, déjà criblé d’incohérences historiques à l’époque de sa première fixation sur papier et sujet à d’innombrables réinterprétations depuis vingt-cinq siècles.

L’autre débat stérile porte sur les raisons du succès de ce péplum de près de trois heures, quasi impossible à voir dans la version voulue par son réalisateur, faute d’écrans Imax en nombre suffisant. Avec plus de 1000 salles en France, une couverture médiatique digne du décès d’une princesse britannique ou d’une finale de Coupe du monde de football, un casting dont le budget permettrait de financer plusieurs dizaines de films indépendants, un échec commercial serait une anomalie économique – encore plus avec le coup de pouce de la canicule, qui attire les foules dans les salles obscures et climatisées.

L’Odyssée marche parce que tout au long de la chaîne de production et de distribution, du réalisateur imbu de lui-même au spectateur les doigts dans son paquet de popcorns, en passant par la production, le marketing, la distribution, l’exploitation et la presse dite spécialisée en mal d’événement, tout le monde s’accorde pour faire du dernier Christopher Nolan l’objet culturel incontournable de l’été et, si possible, le film de l’année – sans oublier ce blog, qui profite sans scrupules du délire collectif pour faire entendre sa petite voix au milieu de la discussion/cacophonie.

Identité retrouvée

Question plus intéressante (?), pourquoi l’envie d’adapter L’Odyssée s’est-elle emparée du réalisateur de Tenet, dont le plaisir de raconter des histoires emberlificotées semble se doubler depuis quelques films de celui de partager ses pensées profondes sur la marche du monde ? Et que tente de nous dire cette nouvelle adaptation d’un texte que beaucoup s’accordent à considérer comme l’un des fondements de la culture occidentale ?

À la première question, on pourrait répondre qu’une bonne part de la filmographie de Nolan doit quelque chose à L’Odyssée, y compris sa structure à tiroirs. Lenny, l’amnésique de Memento, Cobb, le rêveur d’Inception, mais aussi Bruce Wayne, le traumatisé de Batman Begins, tentent tous de réunir leur identité éclatée. Ils sont, comme l’écrivait Timothée Gérardin dans une monographie sur le réalisateur britannique parue en 2021, des « sédentaires contrariés ».

Ils aspirent à retrouver ou reconstituer un chez soi sur lequel fonder une stabilité spatiale et identitaire. Ulysse est la matrice de l’homme privé d’identité et de géographie, contraint de passer par mille et une épreuves le menant au dépouillement total pour, une fois son « moi » perdu – et même, chez Nolan, oublié –, revient finalement à la vie sociale et politique et retrouve son statut quand (presque) plus personne ne l’attend.

Au moment de s’attaquer frontalement au récit infusant son œuvre, à la manière de Guillermo del Toro adaptant Frankenstein en 2025, Nolan courait le risque de se casser les dents. Mais, conscient ou non de l’écueil, il semble y échapper en insistant sur un autre sous-texte. En 2026, le siège de Troie n’est pas une affaire de héros mythiques, mais une banale offensive militaire destinée à s’ouvrir des voies commerciales. Dans cette lecture géopolitique matérialiste, et donc résolument moderne au sens historique, Ulysse-Mat Damon incarne le vétéran.

Héros de guerre rongé par le remords, soldat traumatisé par la violence des combats, officier d’une armée impérialiste d’un autre temps, il traîne sa mélancolie et ses doutes. Il ne s’interroge pas seulement sur qui il est mais sur le sens de la quête entamée près de vingt ans plus tôt. Et sur celui d’une victoire qu’il a rendue possible par son habileté stratégique. Du cyclope à Charybde et Scylla, en passant par les Lestrygons et Circé, le reste d’arrogance du vainqueur disparaît un peu plus sous chaque nouveau coup du destin. Avec en conclusion sept ans chez Calypso-Charlize Theron, pour ce qui a tout d’une longue thérapie post-traumatique à base de fruit de l’oubli, le lotos – autre torsion du texte original, soit dit en passant.

La guerre, c’est moche

On peut trouver l’idée belle. Elle donne lieu à une scène de sac de Troie crépusculaire, Ulysse errant au milieu du massacre et distribuant quelques coups d’épée sans conviction, comme si, à peine la victoire acquise, le cœur n’y était déjà plus. On est loin de l’épopée et Nolan, en ramenant les tribulations d’Ulysse sur terre – Athéna-Zendaya, seule divinité de l’Olympe présente à l’écran, manque de flamboyance, pour dire le moins –, en valorise la dimension romanesque.

Alors que L’Iliade, récit épique par excellence centré sur le surhumain et monolithique Achille, a servi de matrice aux tragédies, on s’accorde pour voir dans L’Odyssée la mère du conte, voire du roman, objet littéraire bourgeois par excellence. Résultat : l’Ulysse de Nolan n’est pas loin de rappeler le Ron Kovic de Né un 4 juillet.

Mais le film ne semble jamais assumer tout à fait cette idée d’une fable dénonçant les atrocités de la guerre à travers le voyage introspectif de l’un de ses principaux protagonistes. Le massacre des Troyens, dont Ulysse est censé traîner le souvenir traumatique pendant dix ans, reste bien pâle en termes de cruauté – surtout si on le compare à la violence de la même scène dans le Troie de 2004, peut-être pas très subtil mais au discours anti-guerre cohérent. Et le combat contre les prétendants d’Ithaque, s’il n’est pas le bain de sang raconté par Homère, reste une exécution en règle de tous ceux qui se dressent entre Ulysse et son trône, traumatisme ou pas.

À l’arrivée, à force d’hésitations, on se demande ce que valent les remords de cet Ulysse. Comme avec Oppenheimer, la mauvaise conscience suffit-elle à se racheter après la catastrophe qu’on a causée ou facilitée ? Faute avouée à moitié pardonnée ?

Pareil pour Pénélope, apparaissant d’abord comme une femme volontaire, s’estimant capable et légitime pour diriger le royaume en l’absence d’un mari qui ne reviendra sans doute jamais. Quand son fils Télémaque, arrivé à l’âge adulte, évoque l’idée de monter sur le trône paternel, elle le renvoie sans sourciller à ses trois poils au menton : c’est elle la cheffe. Un personnage féminin aux accents féministes dans un film de Christopher Nolan, on croit rêver et, en effet, tout rentre vite dans l’ordre : Pénélope rembarre son fils présomptueux mais, dès que réapparaît Ulysse, elle tombe en pâmoison devant son mari courageux et musclé.

Progressisme made in Hollywood

En 2004, il était de bon ton de pourfendre la grosse brute Wolfgang Petersen, coupable de proposer une version vulgairement spectaculaire et très manichéenne de L’Iliade, respectant bien peu le texte d’origine – irrespect revendiqué par le scénariste David Benioff, surtout soucieux d’en mettre plein la vue au public.

En 2026, comme Christopher Nolan montre quelques signes extérieurs d’intelligence, on s’empresse de voir dans son Odyssée une relecture courageuse du mythe. Sans compter le casting d’une femme noire (Lupita Nyong’o) pour jouer Hélène et d’un homme trans (Elliot Page) pour incarner l’espion grec Sinon : ça fait hurler quelques trumpistes, quel courage ! Et l’idée d’un seigneur d’Ithaque envoyant un fils de pauvre faire la guerre à sa place : ça ne fait pas de mal de rappeler qu’il y a des injustices et que, parmi les privilégiés de ce monde, il y a de mauvais leaders, lâches et fourbes… mais aussi des bons, vaillants et charismatiques.

Dans la lignée du tournant des années 1980, après la parenthèse du Nouvel Hollywood, le réalisateur britannique se contente d’emboîter le pas à des générations d’auteurs vaguement progressistes sur quelques enjeux de façades, mais surtout soucieux d’ordre social et politique. L’Ulysse de 2026, emblématique de la bonne conscience hollywoodienne, est un bon père de famille qui, après des aventures dont il se serait bien passé, vient rétablir l’ordre et l’autorité dans sa maison.


À lire

Benjamin Demassieux, « Non, "L’Odyssée" de Christopher Nolan ne trahit pas l’œuvre d’Homère », The Conversation, 15/7/2026.

Timothée Gérardin, Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, Playlist Society, 2021.

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