Pour le Premier Ministre britannique Winston Churchill (1939) : « La politique étrangère de l’Union soviétique est un mystère dans une devinette enveloppée dans une énigme, et la clé est le nationalisme russe. » L’Union Soviétique était-elle oppresseuse des minorités nationales et promotrice de la suprématie russe ? Dans The Affirmative Action Empire, l’historien Terry Martin affirme pourtant : « L’Union Soviétique fut le premier empire de la discrimination positive. La Russie du nouveau gouvernement révolutionnaire fut le premier des anciens États multiethniques d’Europe à être confronté à une vague montante de nationalisme et à y répondre en promouvant systématiquement la conscience nationale de ses minorités ethniques et en établissant pour elles une grande partie des formes institutionnelles caractéristiques de l’État-nation. »1 Attardons-nous donc cette curiosité historique, en contextualisant la discrimination positive dans le projet d’Union Soviétique et en décrivant les politiques par lesquelles elle s’opérationnalisa.
Le débat sur la question nationale au sein du Parti communiste
En 1919, le congrès du Parti communiste russe s’empara de la question de la gestion du nationalisme. S’opposèrent alors, selon la typologie de Terry Martin, les internationalistes, dont Gueorgui Piatakov et Nikholaï Boukharine, et les bâtisseurs de nation (nation-builders), dont Lénine. Pour Piatakov : « Une fois que le prolétariat a pris le pouvoir, l’auto-détermination pour les nations n’est plus pertinente. » Pour Lénine, au contraire : « Les masses laborieuses sont pleines de méfiance envers la Grande Russie, en tant que nation koulak et oppresseuse. Seul le droit à l’auto-détermination pourrait surmonter cette méfiance. » Il développa son analyse en trois points :
1. Le nationalisme relève de l’évolutionnisme historique : c’est une étape nécessaire de la voie vers l’internationalisme (en théorie) et la modernisation de l’Union Soviétique (en pratique).
2. Le nationalisme des minorités ethniques non-russes est avant tout une réaction contre l’oppression tsariste assimilée à la Grande Russie.
3. Accorder des formes de statut national aux minorités ethniques permet de contrôler le sentiment nationaliste.
Contours de la korennizatsia (« indigénisation »)
La majorité des délégués votèrent pour la motion de Lénine. Sur ces bases théoriques, le gouvernement bolchévique instrumenta une politique de discrimination positive – en russe, korennizatsia (littéralement, « indigénisation ») – dès les années 1920. Elle comprenait quatre dimensions : territoriale, linguistique, élitiste et symbolique.
Premièrement, les bolchéviques refusaient d’une part une conception austromarxiste de la nation (comme communauté de destin) excluant la notion de territoire, et d’autre part une conception territoriale ignorant l’importance de la culture pour les individus. Leur solution fut d’institutionnaliser des unités territoriales hiérarchisées de l’Union Soviétique aux nations de façon à ce que chaque citoyen soviétique vive dans une unité territoriale qui corresponde à sa nationalité. L’implémentation de cette politique confina parfois au nettoyage ethnique. Par exemple, au début des années 1920, le gouvernement central autorisa l’expulsion des Russes du Kazakhstan et du Nord-Caucase afin de libérer des terres pour les populations natives.
Deuxièmement, le gouvernement central valorisait les langues nationales face au russe. Le cas le plus célèbre fut la politique d’ukrainisation, qui eut l’effet imprévu de créer une hiérarchie entre l’ukrainien comme langue de la culture et du milieu rural et le russe comme langue des milieux politiques et économiques.
Troisièmement, pour créer des élites nationales, le gouvernement central promouvait les fonctionnaires locaux jugés les plus talentueux – quoique de manière inégalitaire. Le politiste David Laitin2 établit trois types d’opportunités d’ascension hiérarchique des élites nationales, en fonction de leurs origines : le type privilégié, à l’accès facile aux postes du gouvernement central (cas de l’Ukraine), le type intégraliste, où les fonctionnaires locaux passaient très rarement les frontières de leur république (cas des pays baltes) et le type colonial, où les fonctionnaires locaux se trouvaient en compétition avec des fonctionnaires russes à l’intérieur de leur république et ne pouvaient pas non plus accéder au gouvernement central (cas de l’Asie centrale).
Enfin, le gouvernement central tolérait l’utilisation de symboles identitaires (par exemple, les classiques de la littérature, les évènements historiques, le folklore) et manifestait une attitude hostile vis-à-vis de la culture russe en tant que dominante.
Conclusion
Ainsi l’Union soviétique – État pourtant porteur d’une idéologie internationaliste – institua une politique de discrimination positive attentive aux questions territoriales, linguistiques, élitaires et symboliques. Si cette politique servit à stabiliser l’Union soviétique dans ses premières décennies, elle eut aussi pour effet imprévu de renforcer les nationalismes – lesquels ont, incontestablement, joué un rôle majeur dans sa dislocation.
Coline Ferrant
Maîtresse de conférences en développement et politiques sociales (Assistant Professor in Social Development & Policy) à Habib University (Karachi, Pakistan).
coline.ferrant@ahss.habib.edu.pk
Note
1. Terry Martin, The Affirmative Action Empire : Nations and Nationalism in the Soviet Union, 1923-1939, Ithaca, Cornell University Press, 2001, p. 1.
2. David Laitin, Identity in Formation : The Russian-Speaking Populations in the Near Abroad, Ithaca, Cornell University Press, 1998.
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