Édition du 13 avril 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

L’affaire Trudeau-Desmarais

« Le pet par-dessus l’encens ! » (Les oranges sont vertes ! Claude Gauvreau)

La nouvelle est tombée il y a quelques jours (le 23 février 2021 pour être plus précis). Un document, jadis classé « Secret », du Département d’État américain, nous apprend que l’ancien premier ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau (PET pour les intimes ou non) aurait demandé au richissime entrepreneur Paul Desmarais, en novembre 1976, de « rendre les choses aussi difficiles que possible » pour le gouvernement du Parti québécois, qui venait tout juste d’être élu. Trudeau aurait même suggéré, au principal actionnaire de Power Corporation, de réaliser cette entreprise en transférant des emplois de ses entreprises hors de la Province du Québec.

Bref, Pierre Elliott Trudeau songeait à créer du chômage dans la « Belle Province » à une large échelle. C’est donc en mettant des familles ouvrières sur le pavé et en les jetant dans la misère qu’il envisageait déstabiliser le gouvernement Lévesque et nuire à son projet de référendum sur la « souveraineté-association ». Qu’est-ce que cette sale affaire de « télégramme déclassifié » peut bien nous apprendre sur la façon dont se joue la vie politique en général et sur notre naïveté au sujet de celle-ci en particulier ?


Les politicienNEs professionnelLEs : des personnes parfaites ?

Amorçons notre réflexion avec une interrogation frontale directe : qui s’imagine vraiment que les politiciennes et les politiciens adoptent un comportement exemplaire et irréprochable en tout temps et en toutes circonstances ? Qui, autrement dit, s’imagine que les politicienNEs sont des modèles de pureté irréprochable et d’intégrité absolue ? Bref, qui peut véritablement prétendre ou soutenir que les professionnelLEs de la vie politique sont des personnes parfaites ?

Oui, l’idée de Trudeau père de créer du chômage pour déstabiliser le gouvernement du Parti québécois est « scandaleuse », « odieuse », « horrible », « dégueulasse », « outrageante », « perfide », « inhumaine pour des travailleuses et des travailleurs », etc… mais que dire de ses politiques économiques qui elles aussi ont généré du chômage de masse en profusion ? Qui était au pouvoir à Ottawa en 1974-1975 et en 1982-1983 et qui a décidé de créer du chômage à un taux comparable à celui de certaines années de la Grande Dépression des années trente et ce en vue de juguler et de faire chuter l’inflation ? Réponse : Pierre Elliott Trudeau. De plus, combien de fois les divers corps policiers ont-ils enfreint la loi, avec l’autorisation de PET, pour combattre les différents ennemis réels ou imaginaires du gouvernement fédéral ? À ce petit jeu de l’infiltration des forces adverses n’y a-t-il que le gouvernement Trudeau qui mérite de se faire lancer des pierres ? J’ai souvenir d’un article que j’ai lu, à la fin des années soixante-dix, dans lequel il était mentionné que le gouvernement du Parti québécois se préparait à infiltrer les organisations syndicales avant la ronde de négociation de 1979 dans les secteurs public et parapublic. Est-ce là un geste acceptable dans une « démocratie » ou dans un « État dit de droit » ? Je pose la question aux souverainistes qui font en ce moment les personnes outrées par cette nouvelle concernant leur ennemi juré : Pierre Elliott Trudeau.

Le télégramme de l’ex-ambassadeur américain n’a rien d’étonnant pour moi. Nous sommes ici en présence non pas d’un « Grand secret d’État », mais d’une banale révélation qui arrive sur le tard et pour laquelle hélas le protagoniste principal est mort et enterré depuis plus de vingt ans, donc à tout jamais non imputable de ses gestes.

Avoir accès à chacun des documents classés « Secret » ou « Top Secret », nous en apprendrions des vertes et des pas mûres au sujet des personnes qui nous dirigent et que nous aimons soit haïr et détester en ne leur pardonnant rien ou chérir et adorer en les excusant et les exonérant de tout blâme ou encore en les justifiant en disant qu’elles ont été « mal comprises » ou « mal citées ». J’ai entendu, dans la foulée de cette histoire, un journaliste demander à une analyste politique si en raison de cette révélation il ne faut pas rebaptiser l’ancien Aéroport Dorval qui porte aujourd’hui le nom « Aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal » ? Selon moi, quand la totalité de l’œuvre de Pierre Elliott Trudeau sera connue, il y aura des personnes pour continuer à l’aimer et d’autres à le détester, voir même à l’exécrer. Il y en aura aussi qui resteront à l’extérieur de ce débat. J’aime me rappeler, à l’occasion, cet adage selon lequel en politique l’unanimité équivaut à un zéro en mathématique.

Un peu de philosophie politique maintenant en lien avec ce télégramme qui fait les choux gras de certains médias d’information et qui a amené les adversaires viscéraux de Pierre Elliott Trudeau à pousser des cris d’orfraie.


Retour (ou détour) à Machiavel

Pour ma part, dans les présentes circonstances je retourne à une ancienne lecture de l’ouvrage Le Prince de Machiavel achevé en 1513. De cet incontournable livre du début de la période dite Moderne je retiens que Machiavel avait une conception très sombre de l’être humain. Pour lui, les hommes sont « méchants », alors, pour se maintenir au pouvoir, le chef d’État était tenu d’apprendre à être tantôt généreux, tantôt terrifiant. « Il faut donc qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité » écrivait-il.

C’est à travers l’image du lion (la force) et du renard (la ruse) qu’il illustre le rôle de l’homme d’État. S’il est vrai que la manière de combattre par la force est propre aux bêtes, la manière de combattre par les lois, qui est propre aux hommes, souvent, selon Machiavel, ne suffit pas. À ce sujet, il a précisé ceci :

« Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite.

On peut combattre de deux manières : ou avec des lois, ou avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre : il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme.  »

C’est donc la combinaison du lion et du renard qui donne selon l’auteur florentin l’homme d’État moderne. Le chef d’État ne doit pas reculer devant la cruauté ni non plus hésiter à rompre les traités si cela joue à son avantage. Autrement dit, selon sa célèbre formule, en politique la règle à suivre est la suivante : « la fin justifie les moyens ».

« On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. »

Machiavel recommande au prince qui veut se maintenir au pouvoir de cultiver l’art de la guerre :

« La guerre, les institutions et les règles qui la concernent sont le seul objet auquel un prince doive donner ses pensées et son application, et dont il lui convienne de faire son métier : c’est la seule vraie profession de quiconque gouverne : et par elle, non seulement ceux qui sont nés princes peuvent se maintenir, mais encore ceux qui sont nés simples particuliers peuvent souvent devenir prince. C’est pour avoir négligé les armes, et leur avoir préféré les douceurs de la mollesse, qu’on a vu des souverains perdre leurs États. Mépriser l’art de la guerre, c’est faire le premier pas vers sa ruine ; le posséder parfaitement, c’est le moyen de s’élever au pouvoir. »

La rupture introduite par Machiavel dans Le Prince réside en ceci. Chez les Grecs comme Platon et Aristote, la philosophie politique était subordonnée à la morale et chez les auteurs chrétiens comme saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, la réflexion politique était subordonnée à la religion. Machiavel, pour sa part, considère la politique comme un monde autonome, indépendant de la morale et de la religion. Et pour faire le tour de la question, un jour nous aurons à nous demander, à l’instar de Marx, quels sont les liens secrets et qu’on nous cache, qui existent entre le politique et l’économique. À nous de prendre bonne note de ces renversements de modèles dans la conduite des affaires de l’État.

Conclusion

Le télégramme de cet ex-ambassadeur américain au Canada, Thomas Enders, nous apprend que Pierre Elliott Trudeau concevait la vie politique comme un état de guerre tantôt ouverte et tantôt larvée et qu’il était prêt à faire souffrir aveuglément autrui dans l’application de certains de ses cadres stratégiques visant à faire triompher sa ou ses politiques. Ce télégramme nous apprend donc qu’il faut éviter de mettre les politicienNEs sur un piédestal. Il nous confirme ultimement qu’en politique, tristement, la règle qui est suivie et appliquée par les dirigeantEs est la suivante : « la fin justifie les moyens ». Bref, en politique (comme ailleurs) et cela vaut pour à peu près la totalité des gouvernements, c’est à l’occasion la voie du mal qui triomphe sur le bien. L’éditorialiste du quotidien Le Devoir, Robert Dutrisac, a par conséquent parfaitement raison de nous rappeler que Pierre Elliott Trudeau était un émule de Machiavel.

Finalement, il y a parmi nous des personnes qui oublient trop rapidement que les politicienNEs sont des êtres humains qui oeuvrent dans une sphère d’activité au sein de laquelle la nature des relations s’inscrit dans des rapports tantôt faits de collaboration et de coopération et tantôt faits de concurrence et de compétition. Il arrive même que nous soyons en présence de rapports contradictoires dont la résolution implique l’élimination de l’autre. Précisons-le, la politique n’est vraiment pas ce lieu où les actrices et les acteurs qui occupent des positions déterminantes se comportent toujours dans le respect total et intégral des règles du jeu. C’est ce que je retiens de cette histoire qui a déclenché ces derniers jours une mini tempête ou si vous préférez qui nous a fait sentir les odeurs de ce «  pet par-dessus l’encens  » selon une truculente image empruntée à Claude Gauvreau dans sa pièce Les oranges sont vertes !

Yvan Perrier

28 février 2021

11h

yvan_perrier@hotmail.com

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1772659/election-parti-quebecois-1976-ottawa-washington-plc-power-corporation?fbclid=IwAR3tPRcLajF7QSV3xiPu5k9-K04WYWW_JA3zonHMJrqa8LelEhX_UcRnw_k. Consulté le 27 février 2021.

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/595871/chronique-le-telegramme-americain. Consulté le 27 février 2021.

https://www.lapresse.ca/actualites/2021-02-25/trudeau-desmarais-et-monsieur-l-ambassadeur.php. Consulté le 27 février 2021.

https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/595854/pierre-elliott-trudeau-le-perfide. Consulté le 27 février 2021.

Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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