Édition du 10 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

L’écologie politique du pape et les appels à sortir des énergies fossiles (1, 2, 3)

Nous publions trois billets de Jean Gadrey sur l’encyclique du pape François sur les changements climatiques Ces billets permettent de bien apprécier le position du pape sur cet enjeu essentiel. (PTAG)

Les mauvaises nouvelles sur l’état et sur l’avenir du climat et de « la planète » se succèdent régulièrement, mais je les ai reportées à un billet ultérieur, car autant les « grands décideurs » semblent pour l’instant d’une faiblesse coupable, complice, ou criminelle, autant les choses bougent du côté de la société civile, laquelle vient de recevoir un puissant renfort avec l’encyclique du pape François (version intégrale ici).

Dans ce billet et dans les deux suivants je présente des extraits très brièvement commentés de CET ECRIT A MON SENS HISTORIQUE, y compris pour le non croyant et militant d’une écologie sociale radicale que je suis. J’y ai en effet trouvé beaucoup d’autres motifs d’accord que ce que j’ai lu jusqu’ici dans la presse, qui en a fait une lecture trop souvent édulcorante.

Dans ce premier billet, il ne s’agira que du chapitre 1, qui contient un diagnostic sans complaisance, remarquablement clair, argumenté sur une base scientifique, mais également socialement « engagé, à la fois de l’état de délabrement de la « maison commune », des risques d’effondrement, et des responsabilités humaines, mais pas de tous les humains… Les passages en majuscules sont de moi.

PREMIERS EXTRAITS : POLLUTIONS, CLIMAT, EAU

« La terre, notre maison commune, semble se transformer toujours davantage en un immense dépotoir. »
« Le climat est un bien commun, de tous et pour tous… BEAUCOUP DE CEUX QUI DETIENNENT PLUS DE RESSOURCES ET DE POUVOIR ECONOMIQUE OU POLITIQUE SEMBLENT SURTOUT S’EVERTUER A MASQUER LES PROBLEMES ou à occulter les symptômes, en essayant seulement de réduire certains impacts négatifs du changement climatique. Mais beaucoup de symptômes indiquent que ces effets ne cesseront pas d’empirer si nous maintenons les modèles actuels de production et de consommation. (p. 10-11) ».

Il faut réduire les émissions en « remplaçant l’utilisation de combustibles fossiles et en accroissant des sources d’énergie renouvelable ». (p. 11)

Commentaire personnel : le pape ne préconise pas le nucléaire comme voie de sortie…
La question de l’eau est traitée pages 11-12. Avec en particulier ceci : « Tandis que la qualité de l’eau disponible se détériore constamment, il y a une tendance croissante, à certains endroits, à privatiser cette ressource limitée, TRANSFORMEE EN MARCHANDISE SUJETTE AUX LOIS DU MARCHE. En réalité, l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel, parce qu’il détermine la survie des personnes, et par conséquent il est une condition pour l’exercice des autres droits humains. »

LA BIODIVERSITE ET LE CERCLE VICIEUX DES INTERVENTIONS SUPPOSEES REPARER LES DOMMAGES

Vient ensuite le thème de « la perte de biodiversité », dont toutes les grandes dimensions sont traitées avec précision. Extraits : « il ne suffit pas de penser aux différentes espèces seulement comme à d’éventuelles « ressources » exploitables, en oubliant qu’elles ont UNE VALEUR EN ELLES-MEMES ».

« Les constants désastres provoqués par l’être humain appellent une nouvelle intervention de sa part, si bien que l’activité humaine devient omniprésente, avec tous les risques que cela implique. Il se crée en général un cercle vicieux où l’intervention de l’être humain pour résoudre une difficulté, bien des fois, aggrave encore plus la situation… en regardant le monde, nous remarquons que CE NIVEAU D’INTERVENTION HUMAINE, FREQUEMMENT AU SERVICE DES FINANCES ET DU CONSUMERISME, fait que la terre où nous vivons devient en réalité moins riche et moins belle, toujours plus limitée et plus grise, tandis qu’en même temps le développement de la technologie et des offres de consommation continue de progresser sans limite. Il semble ainsi que nous prétendions SUBSTITUER à une beauté, irremplaçable et irrécupérable, une autre créée par nous.

« On ne peut pas non plus ignorer les énormes intérêts économiques internationaux qui, sous prétexte de les sauvegarder, peuvent porter atteinte aux souverainetés nationales. De fait, il existe « des propositions d’internationalisation de l’Amazonie, qui servent uniquement des INTERETS ECONOMIQUES DES CORPORATIONS TRANSNATIONALES ».

INEGALITE PLANETAIRE (ECOLOGIE SOCIALE) ET DEMOGRAPHIE

« Aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit INTEGRER LA JUSTICE DANS LES DISCUSSIONS SUR L’ENVIRONNEMENT, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres ».

« Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. On prétend légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où UNE MINORITE SE CROIT LE DROIT DE CONSOMMER DANS UNE PROPORTION QU’IL SERAIT IMPOSSIBLE DE GENERALISER, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation. En outre, nous savons qu’on gaspille approximativement un tiers des aliments qui sont produits, et « que lorsque l’on jette de la nourriture, c’est comme si l’on volait la nourriture à la table du pauvre ».

LA DETTE ECOLOGIQUE ET LA RESPONSABILITE DES MULTINATIONALES

Remarquable reprise ici des thèmes de la dette écologique (voir ce billet : La dette écologique du Nord vis-à-vis du Sud) et de la justice environnementale.
« Il y a, en effet, une vraie « DETTE ECOLOGIQUE », particulièrement entre le Nord et le Sud, liée à des déséquilibres commerciaux, avec des conséquences dans le domaine écologique, et liée aussi à l’utilisation disproportionnée des ressources naturelles, historiquement pratiquée par certains pays. Les exportations de diverses matières premières pour satisfaire les marchés du Nord industrialisé ont causé des dommages locaux, comme la pollution par le mercure dans l’exploitation de l’or ou par le dioxyde de soufre dans l’exploitation du cuivre.

Il faut spécialement tenir compte de l’utilisation de l’espace environnemental de toute la planète, quand il s’agit de stocker les déchets gazeux qui se sont accumulés durant deux siècles et ont généré une situation qui affecte actuellement tous les pays du monde. Le réchauffement causé par l’énorme consommation de certains pays riches a des répercussions sur les régions les plus pauvres de la terre, spécialement en Afrique, où l’augmentation de la température jointe à la sécheresse fait des ravages au détriment du rendement des cultures. »

Ce qui suit est un terrible réquisitoire contre les multinationales :
« À cela, s’ajoutent les dégâts causés par l’exportation vers les pays en développement des déchets solides ainsi que de liquides toxiques, et par l’activité polluante d’entreprises qui s’autorisent dans les pays moins développés ce qu’elles ne peuvent dans les pays qui leur apportent le capital : « Nous constatons que souvent les entreprises qui agissent ainsi sont des multinationales, qui font ici ce qu’on ne leur permet pas dans des pays développés ou du dénommé premier monde. Généralement, en cessant leurs activités et en se retirant, elles laissent de grands passifs humains et environnementaux tels que le chômage, des populations sans vie, l’épuisement de certaines réserves naturelles, la déforestation, l’appauvrissement de l’agriculture et de l’élevage local, des cratères, des coteaux triturés, des fleuves contaminés et quelques œuvres sociales qu’on ne peut plus maintenir »

« La terre des pauvres du Sud est riche et peu polluée, mais L’ACCES A LA PROPRIETE DES BIENS ET AUX RESSOURCES POUR SATISFAIRE LES BESOINS VITAUX LEUR EST INTERDIT PAR UN SYSTEME DE RELATIONS COMMERCIALES ET DE PROPRIETE STRUCTURELLEMENT PERVERS. Il faut que les pays développés contribuent à solder cette dette, en limitant de manière significative la consommation de l’énergie non renouvelable et en apportant des ressources aux pays qui ont le plus de besoins, pour soutenir des politiques et des programmes de développement durable »

Commentaire : il serait bon que la pape se prononce sur les APE (accords dits de « partenariat économique » entre l’Europe et l’Afrique, voir ce billet) car j’ai peu de doute sur le fait qu’il ne pourrait que les condamner sévèrement.

LA FAIBLESSE DES REACTIONS POLITIQUES

Dans les dernières citations de ce chapitre, on ne trouve pas les termes de « capitalisme financier ». Mais vous en reconnaitrez aisément les traits caractéristiques.
« La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. LA SOUMISSION DE LA POLITIQUE A LA TECHNOLOGIE ET AUX FINANCES se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun et à manipuler l’information pour ne pas voir affectés ses projets. En ce sens, le Document d’Aparecida réclame que « dans les interventions sur les ressources naturelles ne prédominent pas les intérêts des groupes économiques qui ravagent déraisonnablement les sources de la vie ».

Commentaire : c’est bien pour cela qu’il faut condamner vigoureusement l’invitation faite à des multinationales « qui ravagent » l’environnement de soutenir la COP 21, et de s’en prévaloir dans leur communication, ce qui a déjà commencé. Voir ce billet : « Conférence sur le climat (COP 21) : la France déroule le tapis rouge pour les multinationales les plus polluantes ! ».

« Pendant ce temps, LES POUVOIRS ECONOMIQUES CONTINUENT DE JUSTIFIER LE SYSTEME MONDIAL ACTUEL, OU PRIMENT UNE SPECULATION ET UNE RECHERCHE DU REVENU FINANCIER QUI TENDENT A IGNORER TOUT CONTEXTE, DE MEME QUE LES EFFETS SUR LA DIGNITE HUMAINE ET SUR L’ENVIRONNEMENT ».

« Une plus grande attention est requise de la part de la politique pour prévenir et pour s’attaquer aux causes qui peuvent provoquer de nouveaux conflits. Mais C’EST LE POUVOIR LIE AUX SECTEURS FINANCIERS QUI RESISTE LE PLUS A CET EFFORT… Pourquoi veut-on préserver aujourd’hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ? »

« L’espérance nous invite à reconnaître qu’il y a toujours une voie de sortie, que nous pouvons toujours repréciser le cap, que nous pouvons toujours faire quelque chose pour résoudre les problèmes. Cependant, DES SYMPTOMES D’UN POINT DE RUPTURE SEMBLENT S’OBSERVER, à cause de la rapidité des changements et de la dégradation, qui se manifestent tant dans des catastrophes naturelles régionales que dans des crises sociales ou même financières, étant donné que les problèmes du monde ne peuvent pas être analysés ni s’expliquer de façon isolée.
Certaines régions sont déjà particulièrement en danger et, indépendamment de toute prévision catastrophiste, IL EST CERTAIN QUE L’ACTUEL SYSTEME MONDIAL EST INSOUTENABLE DE DIVERS POINTS DE VUE, PARCE QUE NOUS AVONS CESSE DE PENSER AUX FINS DE L’ACTION HUMAINE ».
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L’écologie politique du pape et les appels à sortir des énergies fossiles (2)

Je poursuis dans la sélection de passages à mon sens particulièrement importants, souvent percutants, de cette encyclique historique. Les intertitres sont de moi. Petite histoire : selon Fox News, chaîne ultraconservatrice, ce pape est « l’homme le plus dangereux de la planète ». Un « sacré » compliment !

CHAPITRE 2 : EXTRAITS, SUR LES DROITS FONDAMENTAUX, LA PROPRIETE PRIVEE ET LES BIENS COMMUNS

« Quand on propose une vision de la nature uniquement comme objet de profit et d’intérêt, cela a aussi de sérieuses conséquences sur la société… Toute approche écologique doit incorporer une perspective sociale qui prenne en compte les droits fondamentaux des plus défavorisés. LE PRINCIPE DE SUBORDINATION DE LA PROPRIETE PRIVEE A LA DESTINATION UNIVERSELLE DES BIENS et, par conséquent, le droit universel à leur usage, est une « règle d’or » du comportement social, et « le premier principe de tout l’ordre éthico-social ».

« Tout paysan a le droit naturel de posséder un lot de terre raisonnable, où il puisse établir sa demeure, travailler pour la subsistance de sa famille et avoir la sécurité de l’existence. Ce droit doit être garanti pour que son exercice ne soit pas illusoire mais réel. Cela signifie que, en plus du titre de propriété, le paysan doit compter sur les moyens d’éducation technique, sur des crédits, des assurances et la commercialisation ».

« L’environnement est un bien collectif, patrimoine de toute l’humanité, sous la responsabilité de tous… Les évêques de Nouvelle Zélande se sont demandés ce que le commandement « tu ne tueras pas » signifie quand « vingt pour cent de la population mondiale consomment les ressources de telle manière qu’ils volent aux nations pauvres, et aux futures générations, ce dont elles ont besoin pour survivre »

CHAPITRE 3 : EXTRAITS SUR LA TECHNOSCIENCE, LE PRODUCTIVISME, LA CROISSANCE ILLIMITEE ET LA CULTURE ECOLOGIQUE

« La technoscience, bien orientée, non seulement peut produire des choses réellement précieuses pour améliorer la qualité de vie de l’être humain, depuis les objets usuels pour la maison jusqu’aux grands moyens de transport, ponts, édifices, lieux publics, mais encore est capable de produire du beau et de « projeter » dans le domaine de la beauté l’être humain immergé dans le monde matériel ».

Mais nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises, nous donnent un terrible pouvoir. Mieux, elles donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, UNE EMPRISE IMPRESSIONNANTE SUR L’ENSEMBLE DE L’HUMANITE et sur le monde entier.
L’intervention humaine sur la nature s’est toujours vérifiée, mais longtemps elle a eu comme caractéristique d’accompagner, de se plier aux possibilités qu’offrent les choses elles-mêmes… Maintenant, en revanche, ce qui intéresse c’est d’extraire tout ce qui est possible des choses par l’imposition de la main de l’être humain, qui tend à ignorer ou à oublier la réalité même de ce qu’il a devant lui… DE LA, ON EN VIENT FACILEMENT A L’IDEE D’UNE CROISSANCE INFINIE OU ILLIMITEE, qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues. Cela suppose le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète, qui conduit à la « presser » jusqu’aux limites et même au-delà des limites.

De fait, la technique a un penchant pour chercher à tout englober dans sa logique de fer, et l’homme qui possède la technique « sait que, en dernière analyse, CE QUI EST EN JEU DANS LA TECHNIQUE, CE N’EST NI L’UTILITE, NI LE BIEN-ETRE, MAIS LA DOMINATION : une domination au sens le plus extrême de ce terme ».

« … Le marché ne garantit pas en soi le développement humain intégral ni l’inclusion sociale. En attendant, nous avons un « surdéveloppement, où consommation et gaspillage vont de pair, ce qui contraste de façon inacceptable avec des situations permanentes de misère déshumanisante ».

« LA CULTURE ECOLOGIQUE ne peut pas se réduire à une série de réponses urgentes et partielles aux problèmes qui sont en train d’apparaître par rapport à la dégradation de l’environnement, à l’épuisement des réserves naturelles et à la pollution. Elle DEVRAIT ETRE UN REGARD DIFFERENT, UNE PENSEE, UNE POLITIQUE, UN PROGRAMME EDUCATIF, UN STYLE DE VIE ET UNE SPIRITUALITE QUI CONSTITUERAIENT UNE RESISTANCE FACE A L’AVANCEE DU PARADIGME TECHNOCRATIQUE… Chercher seulement un remède technique à chaque problème environnemental qui surgit, c’est isoler des choses qui sont entrelacées dans la réalité, et c’est se cacher les vraies et plus profondes questions du système mondial. »

« LA LIBERATION PAR RAPPORT AU PARADIGME TECHNOCRATIQUE REGNANT a lieu, de fait, en certaines occasions, par exemple, quand des communautés de petits producteurs optent pour des systèmes de production moins polluants, en soutenant un mode de vie, de bonheur et de cohabitation non consumériste ; ou bien quand la technique est orientée prioritairement pour résoudre les problèmes concrets des autres, avec la passion de les aider à vivre avec plus de dignité et moins de souffrances ».

Remarque (Jean Gadrey) : pour être honnête, je vous livre aussi cette citation qui ne peut susciter de ma part le même enthousiasme que la quasi totalité de l’encyclique :
« Puisque tout est lié, la défense de la nature n’est pas compatible non plus avec la justification de l’avortement ».

LA NECESSITE DE PRESERVER LE TRAVAIL ET LA PETITE PAYSANNERIE

« Dans n’importe quelle approche d’une écologie intégrale qui n’exclue pas l’être humain, il est indispensable d’incorporer la valeur du travail… dans la réalité sociale mondiale actuelle, au-delà des intérêts limités des entreprises et d’une rationalité économique discutable, il est nécessaire que « l’on continue à se donner comme objectif prioritaire L’ACCES AU TRAVAIL… POUR TOUS ».

« Les économies d’échelle, spécialement dans le secteur agricole, finissent par forcer les petits agriculteurs à vendre leurs terres ou à abandonner leurs cultures traditionnelles… Les autorités ont le droit et la responsabilité de prendre des mesures de soutien clair et ferme aux petits producteurs et à la variété de la production. Pour qu’il y ait une liberté économique dont tous puissent effectivement bénéficier, il peut parfois être nécessaire de mettre des limites à ceux qui ont plus de moyens et de pouvoir financier ».

LA CRITIQUE DES OGM

« Il est difficile d’émettre un jugement général sur les développements de transgéniques (OMG), végétaux ou animaux, à des fins médicales ou agropastorales…

Même en l’absence de preuves irréfutables du préjudice que pourraient causer les céréales transgéniques aux êtres humains, et même si, dans certaines régions, leur utilisation est à l’origine d’une croissance économique qui a aidé à résoudre des problèmes, il y a des difficultés importantes qui ne doivent pas être relativisées. En de nombreux endroits, suite à l’introduction de ces cultures, on constate une concentration des terres productives entre les mains d’un petit nombre, due à « la disparition progressive des petits producteurs, qui, en conséquence de la perte de terres exploitables, se sont vus obligés de se retirer de la production directe ». Les plus fragiles deviennent des travailleurs précaires, et beaucoup d’employés ruraux finissent par migrer dans de misérables implantations urbaines. L’EXTENSION DE LA SURFACE DE CES CULTURES DETRUIT LE RESEAU COMPLEXE DES ECOSYSTEMES, diminue la diversité productive, et compromet le présent ainsi que l’avenir des économies régionales. Dans plusieurs pays, on perçoit une tendance au développement des oligopoles dans la production de grains et d’autres produits nécessaires à leur culture, et la dépendance s’aggrave encore avec la production de grains stériles qui finirait par obliger les paysans à en acheter aux entreprises productrices ».

CHAPITRE 4 : UNE ECOLOGIE INTEGRALE « QUI A CLAIREMENT DES DIMENSIONS HUMAINES ET SOCIALES »

« Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux. Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale ».

« Il y a, avec le patrimoine naturel, un patrimoine historique, artistique et culturel, également menacé. Il fait partie de l’identité commune d’un lieu ».

« Il est indispensable d’accorder une attention spéciale aux COMMUNAUTES ABORIGENES et à leurs traditions culturelles. Elles ne constituent pas une simple minorité parmi d’autres, mais elles doivent devenir les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces. En effet, la terre n’est pas pour ces communautés un bien économique, mais un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin d’interagir pour soutenir leur identité et leurs valeurs. Quand elles restent sur leurs territoires, ce sont précisément elles qui les préservent le mieux. Cependant, en diverses parties du monde, elles font l’objet de pressions pour abandonner leurs terres afin de les laisser libres pour des projets d’extraction ainsi que pour des projets agricoles et de la pêche, qui ne prêtent pas attention à la dégradation de la nature et de la culture ».
L’écologie politique du pape et les appels à sortir des énergies fossiles (3)

Ce troisième billet de la série est consacré aux deux derniers chapitres (5 et 6) de l’encyclique. Je rappelle que les intertitres sont de moi, mais pour le reste, je ne vois pas de différence notable, sur le fond, entre les citations de ce billet et les analyses d’Attac, des Amis de la Terre, du CCFD, des objecteurs de croissance, ou celles que je propose régulièrement sur ce blog ou encore dans mon livre récent (avec Aurore Lalucq) « Faut-il donner un prix à la nature ? » !

Le chapitre 5 propose « quelques lignes d’orientation ». Extraits :

« Pour affronter les problèmes de fond qui ne peuvent pas être résolus par les actions de pays isolés, un consensus mondial devient indispensable ».
« Nous savons que la technologie reposant sur les combustibles fossiles très polluants – surtout le charbon, mais aussi le pétrole et, dans une moindre mesure, le gaz – a besoin d’être remplacée, progressivement et sans retard ».
« La Conférence des Nations unies sur le développement durable, dénommée Rio + 20, a émis UN LONG ET INEFFICACE DOCUMENT FINAL. Les négociations internationales ne peuvent pas avancer de manière significative en raison de la position des pays qui mettent leurs intérêts nationaux au-dessus du bien commun général ».

« Il reste vrai qu’il y a des RESPONSABILITES COMMUNES MAIS DIFFERENCIEES, simplement parce que… les pays qui ont bénéficié d’un degré élevé d’industrialisation, au prix d’une énorme émission de gaz à effet de serre, ont une plus grande responsabilité dans l’apport de la solution aux problèmes qu’ils ont causés ».

DESOLE POUR JEAN TIROLE, MAIS LES MARCHES DE DROITS A POLLUER NE SONT NI JUSTES NI A LA HAUTEUR

« La stratégie d’achat et de vente de « crédits de carbone » peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale des gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certains pays et secteurs ».

« Les pays pauvres doivent avoir comme priorité l’éradication de la misère et le développement social de leurs habitants, bien qu’ils doivent analyser le niveau de consommation scandaleux de certains secteurs privilégiés de leur population et contrôler la corruption. Il est vrai aussi qu’ils doivent développer des formes moins polluantes de production d’énergie, mais pour cela ILS DOIVENT POUVOIR COMPTER SUR L’AIDE DES PAYS QUI ONT CONNU UNE FORTE CROISSANCE AU PRIX DE LA POLLUTION ACTUELLE DE LA PLANETE.

Le XXIe siècle… est le théâtre d’un affaiblissement du pouvoir des États nationaux, surtout parce que LA DIMENSION ECONOMIQUE ET FINANCIERE, DE CARACTERE TRANSNATIONAL, TEND A PREDOMINER SUR LA POLITIQUE. Dans ce contexte, la maturation d’institutions internationales devient indispensable, qui doivent être plus fortes et efficacement organisées, avec des autorités désignées équitablement par accord entre les gouvernements nationaux, ET DOTEES DE POUVOIR POUR SANCTIONNER ».

POLITIQUES NATIONALES ET LOCALES, SOCIETE CIVILE ET DEMOCRATIE
« Face à la possibilité d’une utilisation irresponsable des capacités humaines, PLANIFIER, COORDONNER, VEILLER, ET SANCTIONNER sont des fonctions impératives de chaque État ».

« En certains lieux, se développent des coopératives pour l’exploitation d’énergies renouvelables, qui permettent l’autosuffisance locale, et même la vente des excédents. Ce simple exemple montre que L’INSTANCE LOCALE PEUT FAIRE LA DIFFERENCE alors que l’ordre mondial existant se révèle incapable de prendre ses responsabilités. En effet, on peut à ce niveau susciter une plus grande responsabilité, un fort sentiment communautaire, une capacité spéciale de protection et une créativité plus généreuse, un amour profond pour sa terre ; là aussi, on pense à ce qu’on laisse aux enfants et aux petits-enfants ».

« La société, à travers des organismes non gouvernementaux et des associations intermédiaires, doit obliger les gouvernements à développer des normes, des procédures et des contrôles plus rigoureux. SI LES CITOYENS NE CONTROLENT PAS LE POUVOIR POLITIQUE – national, régional et municipal – un contrôle des dommages sur l’environnement n’est pas possible non plus ».

« Il faut cesser de penser en termes d’« interventions » sur l’environnement, pour élaborer des politiques conçues et discutées par toutes les parties intéressées ».

L’ECONOMIE, LA FINANCE, LE MARCHE ET L’ECOLOGIE

« La politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie… Sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population, sans la ferme décision de revoir et de réformer le système dans son ensemble, réaffirme UNE EMPRISE ABSOLUE DES FINANCES QUI N’A PAS D’AVENIR ET QUI POURRA SEULEMENT GENERER DE NOUVELLES CRISES après une longue, coûteuse et apparente guérison. La crise financière de 2007-2008 était une occasion pour le développement d’une nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques, et pour une nouvelle régulation de l’activité financière spéculative et de la richesse fictive. Mais il n’y a pas eu de réaction qui aurait conduit à repenser les critères obsolètes qui continuent à régir le monde ».

« Dans ce contexte, il faut toujours se rappeler que « LA PROTECTION DE L’ENVIRONNEMENT NE PEUT PAS ETRE ASSUREE UNIQUEMENT EN FONCTION DU CALCUL FINANCIER DES COUTS ET DES BENEFICES. L’environnement fait partie de ces biens que les mécanismes du marché ne sont pas en mesure de défendre ou de promouvoir de façon adéquate ». Une fois de plus, il faut éviter une conception magique du marché qui fait penser que les problèmes se résoudront tout seuls par l’accroissement des bénéfices des entreprises ou des individus. Est-il réaliste d’espérer que celui qui a l’obsession du bénéfice maximum s’attarde à penser aux effets environnementaux qu’il laissera aux prochaines générations ? »

« De plus, quand on parle de biodiversité, on la conçoit au mieux comme une réserve de ressources économiques qui pourrait être exploitée, mais ON NE PREND PAS EN COMPTE SERIEUSEMENT, ENTRE AUTRES, LA VALEUR REELLE DES CHOSES, leur signification pour les personnes et les cultures, les intérêts et les nécessités des pauvres ».

UNE « CERTAINE DECROISSANCE » POUR LES PAYS RICHES

« De toute manière, si dans certains cas le développement durable entraînera de nouvelles formes de croissance, dans d’autres cas, face à l’accroissement vorace et irresponsable produit durant de nombreuses décennies, IL FAUDRA PENSER AUSSI A MARQUER UNE PAUSE EN METTANT CERTAINES LIMITES RAISONNABLES, VOIRE A RETOURNER EN ARRIERE AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD. Nous savons que le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours davantage n’est pas soutenable, tandis que d’autres ne peuvent pas vivre conformément à leur dignité humaine.

C’est pourquoi L’HEURE EST VENUE D’ACCEPTER UNE CERTAINE DECROISSANCE DANS QUELQUES PARTIES DU MONDE, METTANT A DISPOSITION DES RESSOURCES POUR UNE SAINE CROISSANCE EN D’AUTRES PARTIES ».

LA CROISSANCE DURABLE COMME TROMPERIE TECHNOCRATIQUE

« Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès. D’autre part, la qualité réelle de vie des personnes diminue souvent – à cause de la détérioration de l’environnement, de la mauvaise qualité des produits alimentaires eux-mêmes ou de l’épuisement de certaines ressources – dans un contexte de croissance économique. Dans ce cadre, le discours de LA CROISSANCE DURABLE DEVIENT SOUVENT UN MOYEN DE DISTRACTION et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; LA RESPONSABILITE SOCIALE ET ENVIRONNEMENTALE DES ENTREPRISES SE REDUIT D’ORDINAIRE A UNE SERIE D’ACTIONS DE MARKETING ET D’IMAGE.
QUAND LA QUETE DU PROFIT FAIT DES DEGATS NON PAYES PAR LES ENTREPRISES

« Le principe de la maximisation du gain… est une distorsion conceptuelle de l’économie : si la production augmente, il importe peu que cela se fasse au prix des ressources futures ou de la santé de l’environnement ; si l’exploitation d’une forêt fait augmenter la production, personne ne mesure dans ce calcul la perte qu’implique la désertification du territoire, le dommage causé à la biodiversité ou l’augmentation de la pollution. Cela veut dire que les entreprises obtiennent des profits en calculant et en payant une part infime des coûts ».

Je vais m’en tenir là dans cette sélection de citations qui a pu vous sembler longue mais qui m’a demandé en réalité un effort de réduction tant on trouve du grain à moudre dans ce texte. J’ai laissé de côté les messages religieux, nombreux, documentés, mais qui ne sont pas de mon ressort. Je ne doute pas qu’ils parleront aux croyants, ajoutant peut-être de la force politique aux messages, analyses et propositions du pape.

Je consacrerai le prochain billet, au-delà de cette encyclique, mais en accord avec elle, aux mouvements citoyens appelant à sortir des énergies fossiles. Tel pourrait bien être l’axe principal, même s’il n’est pas le seul, des mobilisations pour le climat en 2015 et sans doute ensuite.

Mots-clés : Le Monde
Jean Gadrey

Jean Gadrey, né en 1943, est Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu à la croissance (Les petits matins/Alternatives économiques), réédité en 2012 avec une postface originale.
Il collabore régulièrement à Alternatives économiques.

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