Édition du 26 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

Montée de l’extrême-droite en Europe

L'esprit des populismes

Le populisme est un concept au contenu atrophié, dont on fait souvent un usage imprécis et incorrect [1]. La notion renvoie à la contestation démagogique et parfois violente des institutions politiques, ainsi que des politiques mises en œuvre par celles-ci. À ce titre, le populisme serait la manifestation inquiétante d’un courant antidémocratique, car il manipulerait les peurs et les frustrations d’une partie du peuple, pour tenter de délégitimer l’ensemble du processus démocratique. Le populisme, de surcroît, serait une arme entre les mains d’autocrates et d’harangueurs excitables des foules. Cette définition n’est que partiellement correcte, car elle ne saisit pas le fait que le populisme est davantage un « état d’esprit » qu’une orientation politique définie.

En 2005, en plein cœur de la campagne référendaire portant sur le traité constitutionnel européen, les médias et les partis de gouvernement étalèrent leur mauvaise foi en la matière. Furent en effet catalogués « populistes » tous ceux qui prirent position contre le traité. Le « Non » de gauche fut dissout dans le « Non » du Front national. Le message était on ne peut plus clair : s’opposer au traité, c’était s’opposer à l’Europe, et prôner un repli xénophobe aux côtés de l’extrême droite. En agrégeant des « Non » distincts, les tenants du statu quo européen entendaient désamorcer toute critique des politiques communautaires. L’opération était bien sûr grossière, et elle connut le succès que l’on connait.

On peut pourtant étudier le populisme de manière sérieuse et dépassionnée. La science politique anglo-américaine retient qu’il s’agit d’une « idéologie peu substantielle » (thin ideology), car elle n’offre pas de Weltanschauung comme les grandes idéologies (conservatisme, libéralisme ou socialisme). Il faut creuser les programmes de mouvements populistes pour connaitre leurs orientations politiques et programmatiques : sont-ils plus ou moins interventionnistes sur le plan économique ? Où se placent-ils sur l’échelle du libéralisme culturel ? Le populisme est souvent décrit comme une Zeitgeist, selon l’expression du politologue Cas Mudde [1]. Il opère comme un baromètre qui réagit à l’« air du temps », aux dysfonctionnements conjoncturels.

Le populisme présente deux caractéristiques principales. D’une part, il oppose le peuple aux élites (politiques, économiques et parfois médiatiques). Cette césure élite/peuple renvoie à la loi d’airain de l’oligarchie [2] : toute institution nécessite un certain niveau de spécialisation de ses dirigeants. En retour, la spécialisation sécrète une oligarchie aux intérêts éloignés de sa base. D’autre part, tout courant populiste pose le principe du primat de la souveraineté nationale (ou « populaire » dans la gauche radicale). C’est le postulat démocratique : le pouvoir appartient au peuple, qui le délègue certes, mais qui en demeure le détenteur.

Populismes de droite, populismes de gauche

Ainsi, le populisme ne renvoie pas sui generis à une famille politique définie. Il est des populismes d’extrême droite et de droite, mais aussi de gauche et d’extrême gauche. Seule l’étude du contenu des discours, des références idéologiques et des programmes de chacun va départager politiquement les différents types de populismes. Il est des populismes discursifs et occasionnels et d’autres plus structurels et systématiques. La Romphobie opportuniste de Manuel Valls renvoie à la première catégorie, tandis que le souverainisme raciste de Marine Le Pen appartient à la seconde.

Est-il possible de critiquer les élites politiques quand on est un démocrate ? Ne conteste-t-on pas alors le principe représentatif qui est à la base de la démocratie ? C’est mal poser le problème. Dans une démocratie, le peuple doit légitimement scruter l’exercice du pouvoir par les élites : comment l’exercent-elles, et s’écartent-elles outre mesure de leur mandat populaire ? Pendant la campagne présidentielle, François Hollande avait fustigé les marchés financiers promus au rang d’« ennemi » et s’était engagé à réviser le pacte de stabilité européen, mécanisme qui constitutionnalise l’austérité dans l’eurozone. Hollande avait aussi assuré qu’il ré-établirait une république « normale », modeste et à l’écoute des Français. Il a totalement tourné le dos à ces engagements dès son entrée à l’Élysée. Après les élections municipales, il a affirmé avoir entendu le message des Français. Las, il a nommé Manuel Valls à Matignon qui est chargé de persévérer dans la voie rejetée par les électeurs. Faudrait-il que la gauche se taise et abandonne aux forces xénophobes la critique de cette dérive bonapartiste ?

Alors, populistes de droite ou de gauche, tous les mêmes ? Faut-il voir dans l’euroscepticisme de Nigel Farage, l’islamophobie de Geert Wilders, le militantisme des réseaux sociaux de Beppe Grillo, l’antisémitisme de Jobbik, la « préférence nationale » de Marine Le Pen ou l’opposition à la troïka de Syriza, les représentants d’une même famille politique ? Certainement pas ! Nommons « populistes » des mouvements d’obédience politique diverse car ils ont en commun une critique des élites et la volonté de redonner une voix au peuple. Ces partis convergent sur le diagnostic politique, mais s’opposent sur le remède à apporter à la crise. Si Alexis Tsipras et Syriza critiquent les élites, leur politique est diamétralement opposée au Front national ou à Jobbik.

Dans la Russie des années 1850-80, le populisme désignait un mouvement d’opposition des intellectuels russes au tsarisme. Une des premières manifestations du mouvement populiste fut la « croisade vers le peuple » (1874) : les intellectuels tentèrent d’éduquer la paysannerie qui représentait la masse laborieuse ignorée par le tsar. Le populisme était ici clairement de gauche.

Populistes et démophobes

En résumé, le populisme n’indique pas une orientation politique ou idéologique, mais une attitude vis-à-vis des élites qui se sont écartées du mandat politique reçu du peuple. Le populisme s’est développé en Europe depuis une trentaine d’années à partir du moment où les gouvernements sociaux-démocrates et conservateurs ont commencé à détruire l’État social. Ce faisant, la gauche a perdu les catégories populaires. Depuis le déclin du PCF, quel parti à gauche représente les ouvriers ? Des dirigeants socialistes ne cachent même plus leur démophobie à l’encontre d’un peuple « inculte » et « ingrat » qui s’oppose au traité européen ou vote pour le Front national [3].

Le populisme peut, dans certains cas, constituer l’antichambre du fascisme. Mais ce n’est qu’une option possible, il en existe d’autres, qui sont progressistes. Comme les démocrates, les populistes constituent une catégorie plurielle et contradictoire.

Notes

[1] Je suis invité au « Forum de Rennes 2014 » organisé par le quotidien Libération, le 11 avril. J’y débattrai avec Raffaele Simone (essayiste italien) de : « Populismes, de plus en plus extrêmes ? » Ce billet est une tentative de définition d’une notion souvent incomprise et mal utilisée.

[2] Cas Mudde, « The populist Zeitgeist », Government and Opposition, Vol. 39, No 4, pp. 542-63, automne 2004, http://fsp-scpo.ulb.ac.be/sites/default/files/Contenu/Cours/texte-1-groupe-populisme-et1.pdf

[3] Roberto Michels, Les Partis politiques Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Editions de l’Université de Bruxelles, 2009 (1ère éd. 1911).

[4] Philippe Marlière, « The demophobes and the great fear of populism », openDemocracy, 4 juin 2013, http://www.opendemocracy.net/can-europe-make-it/philippe-marli%C3%A8re/demophobes-and-great-fear-of-populism

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