Édition du 1er septembre 2026

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Monde du travail et syndicalisme

L’essor de l’industrie textile en Éthiopie repose sur la surexploitation des travailleuses

Cet article fait partie d’une série spéciale consacrée aux défis actuels du monde du travail, élaborée à la suite d’un atelier organisé à l’université de Kassel en septembre 2025 par des ancien·nes étudiant·es, des collaborateurs/collaboratrices et des ami·es de la Global Labour University.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/07/28/lessor-de-lindustrie-textile-en-ethiopie-repose-sur-la-surexploitation-des-travailleuses/

À Addis-Abeba, la capitale de l’Éthiopie, à côté de mes collègues et face à trois femmes assises sur un matelas posé à même le sol. Ces femmes semblaient extrêmement épuisées par leur semaine de travail dans une usine de confection. Elles avaient travaillé six jours d’affilée, avec deux heures supplémentaires chaque jour, soit un total de 60 heures de travail hebdomadaires, et elles ont clairement fait savoir qu’elles ne pourraient pas continuer dans ces conditions. Elles étaient épuisées, tant physiquement que mentalement.

Cela soulève la question de savoir si, dans de telles conditions, les travailleuses sont en mesure d’assurer leur reproduction. Dans ce court article, je commence à examiner si — et, le cas échéant, comment — les ouvrières du textile éthiopiennes sont victimes d’une surexploitation. Cette analyse s’appuie sur des entretiens menés dans le cadre d’un projet de recherche sociologique sur la rotation du personnel et l’absentéisme dans l’industrie textile éthiopienne (2020-2022), financé par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) et mené à l’université de Giessen et à l’université d’Hawassa, en Éthiopie, sous la direction de la Dre Michaela Fink. Je présente brièvement les conditions de travail des ouvrières interrogées, j’introduis le concept de surexploitation et je propose une conclusion préliminaire qui servira de base à des recherches plus approfondies.

Conditions de travail dans le secteur

Dans la monographie finale du projet, Fink (2025) note que, bien que l’Éthiopie ait mené une stratégie d’industrialisation pilotée par l’État, axée sur le secteur textile et orientée vers l’exportation, « pour de nombreuses Éthiopiennes, ce que l’on appelle la “modernisation” se traduit par une détérioration de leurs conditions de vie ». La main-d’œuvre, majoritairement féminine, est en grande partie composée de migrantes issues des zones rurales. Espérant améliorer leur situation en ville, les travailleurses sont rapidement découragées par des salaires extrêmement bas. Lors des entretiens menés entre 2020 et 2022, les ouvrières du secteur de l’habillement percevaient un salaire mensuel moyen de 1 449 ETB (environ 27 € en juillet 2021), le salaire d’entrée le plus bas s’élevant à 500 ETB (environ 9 € ; Semela, Getachew et Semela, 2024).

Le degré d’insatisfaction varie selon le poste et l’expérience, mais dépend aussi fortement des conditions de vie des travailleuses. Pour celles qui vivent avec un mari ou leur famille élargie et ne sont pas la seule source de revenus pour elles-mêmes, les salaires peuvent représenter une allocation presque confortable pour subvenir à leurs besoins personnels. La situation est très différente pour les travailleuses qui ont émigré seules et partagent des appartements coûteux avec des collègues : ces travailleuses ont beaucoup de mal à joindre les deux bouts. De nombreuses personnes interrogées expliquent que leur salaire mensuel est insuffisant pour subvenir à leurs besoins. En raison du coût élevé des produits d’hygiène féminine, certaines travailleuses utilisent des rembourrages d’épaule provenant de l’atelier comme serviettes hygiéniques. Les travailleuses aspirent à subvenir aux besoins de leur famille restée au pays, mais «  un nombre considérable de travailleuses interrogées ont déclaré devoir solliciter une aide financière auprès de leurs familles vivant à la campagne, bien qu’elles perçoivent un salaire  » (Fink, 2025).

Au-delà des bas salaires, les travailleuses estiment que leur rémunération n’est pas à la hauteur de leur charge de travail. Une travailleuse déclare : «  Même si nous travaillons dur, ils disent que nous ne travaillons pas […] assez bien. Ils nous poussent à travailler plus vite. » D’autres se plaignent d’une pression intense pour atteindre des objectifs qui ne peuvent raisonnablement être atteints dans le cadre d’un temps de travail normal. Selon la loi, la durée normale du travail est de 48 heures par semaine, une norme qui s’applique aux entreprises de confection à capitaux étrangers implantées dans les parcs industriels éthiopiens. Cependant, de nombreuses travailleuses sont régulièrement amenées à effectuer des heures supplémentaires pour atteindre les objectifs de production. Les témoignages divergent quant à la manière dont les heures supplémentaires sont organisées : certaines travailleuses affirment pouvoir décider librement de les accepter ou de les refuser ; d’autres indiquent effectuer des heures supplémentaires par nécessité, soit pour le salaire supplémentaire, soit parce que le transport assuré par l’entreprise n’est disponible qu’après les heures supplémentaires. Certaines chaînes de production semblent contraintes de faire des heures supplémentaires les jours où les objectifs quotidiens ne sont pas atteints — dans ces cas-là, les travailleuses ne semblent pas toujours être rémunérées pour les heures supplémentaires, ni bénéficier d’une indemnité de transport.

Les travailleuses font état d’une forte pression et d’un épuisement au travail, parfois aggravés par un apport calorique insuffisant — qu’il s’agisse de repas sautés, d’indemnités de repas inadéquates ou d’une nourriture de mauvaise qualité servie à l’usine, qui provoquerait, selon certaines sources, des problèmes gastriques et des intoxications alimentaires. Certains jours, «  il n’y a pas non plus d’eau [potable] dans l’enceinte de l’usine ». Les travailleuses signalent également des problèmes rénaux, qu’elles attribuent aux postures de travail, probablement associées à un nombre insuffisant de pauses toilettes.

Le manque de temps de repos et de récupération constitue une autre préoccupation majeure. Les 48 heures de travail hebdomadaires normales, auxquelles s’ajoutent d’éventuelles heures supplémentaires, accaparent une part considérable de la semaine. Une travailleuse déclare : « Nous n’avons pas le temps de prendre un bain » ; d’autres expliquent qu’elles s’absentent parfois du travail pendant une journée uniquement pour faire leur lessive. Une autre fait remarquer qu’«  il est assez difficile de travailler ici [dans l’industrie textile] tout en prenant soin de soi  ». Les congés annuels aggravent le problème : certaines travailleuses rapportent se voir refuser leurs congés même lorsqu’elles en font la demande explicite. Une travailleuse déclare : « Lorsque les travailleuses demandent leurs congés annuels, on leur répond que ce n’est pas possible, ou bien on leur dit quelles peuvent prendre leurs congés annuels sans être payées. »

Qu’est-ce que la surexploitation ?

Il ne fait aucun doute que les conditions de travail décrites ci-dessus relèvent de l’exploitation. Mais s’agit-il également d’une « sur-exploitation  » ? Puder, Mendívil et Sarbo (2024) défendent une conceptualisation de la sur-exploitation ancrée dans la tradition marxiste. Dans un système capitaliste, les travailleuses dépensent plus d’énergie dans le processus de travail qu’elles n’en reçoivent en salaire ; le surplus est approprié par le capital sous forme de profit. L’exploitation n’est donc pas une exception, mais la norme des relations de classe sous le capitalisme. Cependant, les salaires devraient en principe couvrir les coûts de reproduction des travailleuses — englobant non seulement la nourriture, l’habillement et le logement, mais aussi les moyens d’élever les enfants en tant que futur·es travailleurs/travailleuses, y compris leur éducation (Puder, Mendívil et Sarbo, 2024). Lorsque les salaires tombent en dessous de ce seuil, ou lorsque l’intensité et la durée du travail épuisent les travailleuses sans leur permettre de récupérer suffisamment, le travail devient sujet à une surexploitation. De telles conditions touchent principalement les travailleuses dites peu qualifiées et/ou migrantes, et se manifestent de manière exacerbée dans les périphéries du marché mondial.

Les entretiens menés auprès de travailleuses éthiopiennes du secteur de la confection suggèrent que leur travail relève de la surexploitation. Les travailleuses ont de grandes difficultés à assurer leur subsistance : elles ne peuvent ni se reposer ni récupérer de manière adéquate — physiquement ou mentalement — et consomment souvent moins de calories que ce dont une travailleuse adulte a besoin. Leur journée de travail est allongée et intensifiée par des objectifs quotidiens et hebdomadaires élevés ainsi que par des heures supplémentaires excessives. Cette conclusion est toutefois préliminaire, car elle repose sur une première exploration de la question. Une analyse plus approfondie est nécessaire pour y répondre de manière plus nuancée.

Hanna Rössner
Hanna Rössner est chargée de cours et doctorante au sein du groupe de travail sur l’économie politique mondiale du travail sous l’angle des relations entre les sexes à l’université de Kassel, en Allemagne. Elle a auparavant participé à un projet de recherche sur l’industrie textile éthiopienne à l’université de Giessen, en Allemagne.

https://globallabourcolumn.org/2026/06/28/ethiopias-garment-boom-relies-on-the-super-exploitation-of-women-workers/
Traduit par DE

Références

Fink, M. (2025) La rotation du personnel dans l’industrie textile éthiopienne : un foyer de transformation sociale, Bielefeld : traduit.
Puder, J., Roldán Mendívil, E. et Sarbo, B. (2024) «  Sur-exploitation — aperçu conceptuel et historico-intellectuel  » [titre original : « Überausbeutung — Ein begriffshistorischer und konzeptioneller Überblick  », en allemand], Zeitschrift Marxistische Erneuerung, n°138.
Rössner, H. (2024) « Le développement économique à tout prix ? L’industrie éthiopienne de l’habillement et ses travailleuses », dans Fink, M. et Gronemeyer, R. (dir.) L’industrialisation en Éthiopie : éveil — crise — perspectives. L’exemple de l’industrie textile, Wiesbaden : Springer Nature.
Semela, T., Getachew, S. et Semela, D. (2024) «  Les femmes éthiopiennes dans l’industrie textile et de l’habillement — enquête sur leurs conditions de travail et leurs intentions de quitter le secteur », dans Fink, M. et Gronemeyer, R. (dir.) L’industrialisation en Éthiopie : éveil — crise — perspectives. L’exemple de l’industrie textile, Wiesbaden : Springer Nature.

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