La veille des élections législatives au Maroc, un journaliste s’interrogeait sur une chaîne d’information française quant aux raisons des troubles qui agitent la monarchie. Il se référait, d’une part, au vaste mouvement de protestation de la jeunesse qui a éclaté il y a un an, sous un nom combinant la référence à la génération Z (née entre la fin du siècle dernier et le début de la deuxième décennie de ce siècle) et l’indicatif téléphonique international du pays, le 212. Il y a eu aussi, d’autre part, le drame des dizaines de milliers de jeunes Marocains (dont le nombre est estimé jusqu’à 80 000) qui ont tenté, il y a deux mois, de rejoindre à la nage Ceuta, ville sous souveraineté espagnole, dans l’espoir d’une migration vers les pays du Nord mondial. Le journaliste trouvait que tout cela était difficilement explicable au regard du taux de croissance de l’économie marocaine (croissance annuelle du PIB) qui a atteint 4,4 % en 2024 et 4,9 % en 2025, selon des chiffres qu’il avait probablement empruntés à la fiche intitulée « Chiffres clés 2026 » publiée par le Haut-Commissariat au Plan marocain.
Le journaliste trouvait ces chiffres élevés, ce qui, à bien des égards, révèle un manque de familiarité avec les questions du développement économique international. Un taux de croissance compris entre 4 et 5 % peut sembler élevé comparé aux taux de croissance actuels des pays industrialisés, qui ont été de 2,2 % aux États-Unis et 1,5 % dans l’Union européenne (0,8 % en France) en 2025, selon les données de la Banque mondiale. Cependant, si l’expression « pays en développement » a un sens, c’est bien que les pays de cette catégorie sont censés croître beaucoup plus rapidement que les pays développés afin de surmonter ce qu’on appelait autrefois le « sous-développement » et se hisser ainsi au rang des pays économiquement avancés.
À titre de comparaison, selon les mêmes données, le taux de croissance moyen durant le décollage économique chinois des années de naissance de la génération Z a dépassé 10 %, et il se maintenait à 5 % en 2025 malgré le bond économique considérable réalisé par la République populaire de Chine, qui la place à un niveau de développement bien supérieur à celui de l’économie marocaine. En outre, les taux de croissance économique n’ont de véritable signification qu’au regard des taux de croissance démographique. Une croissance économique qui ne dépasse pas nettement la croissance démographique ne constitue pas un véritable développement ; plus la première est faible, plus le chômage est élevé et plus la crise sociale s’aggrave. Par conséquent, le taux de croissance du PIB par habitant, qui reflète le rapport entre les taux de croissance économique et démographique, est un indicateur plus fiable que le seul taux de croissance économique, notamment pour les pays en développement caractérisés par une croissance démographique qui s’accélère avec l’aggravation de la pauvreté.
À cet égard, le rapport 2026 Les indicateurs sociaux du Maroc, publication annuelle du Haut-Commissariat au Plan, apporte des informations plus édifiantes quant à la situation réelle du pays. Il révèle que le taux de croissance du PIB réel (en prix constants) par habitant est resté au Maroc inférieur à 3 % en 2023 et 2024. Ce taux, bien faible pour un pays en développement comme le Maroc, ne permet pas de véritable décollage économique. Pour poursuivre la comparaison, le même taux s’est maintenu autour de 10 % en Chine au cours des années Z et a dépassé les 5 % en 2025, grâce à la combinaison d’une croissance économique qui reste soutenue et d’un net ralentissement de la croissance démographique, dû d’une part à la politique démographique rigoureuse menée par l’État et d’autre part à l’élévation remarquable du niveau de vie.
Il ressort de ce qui précède que la croissance économique au Maroc ne parvient toujours pas à compenser la croissance démographique et à l’absorber dans un cycle de développement. Les indicateurs sociaux du Maroc indiquent plutôt un chômage des jeunes très élevé dans le pays, avec un taux qui a augmenté pour atteindre près de 40 % en 2024. Or, tout le monde sait que les statistiques officielles reflètent souvent une image édulcorée de la situation réelle. On constate même que le taux de chômage des diplômés, toujours selon les données officielles, est de près de 26 %, ce qui indique que l’éducation n’est plus une voie sûre pour gravir l’échelle sociale. Si le journaliste avait considéré ces chiffres, il n’aurait pas été surpris par l’explosion de mécontentement social des jeunes qui s’est manifestée dans le mouvement Gen Z 212, comme dans la tragédie de Ceuta.
Le Maroc partage cette condition avec les autres pays de la région arabophone. Celle-ci pâtit depuis plusieurs décennies d’une crise structurelle se traduisant par de faibles taux de développement, incapables d’absorber la croissance démographique, ce qui conduit à un chômage élevé des jeunes, qui y atteint son pic mondial par rapport à d’autres régions du monde (voir à ce sujet mon ouvrage Le Peuple veut : une exploration radicale du soulèvement arabe, publié en 2013). C’est la connaissance de cette crise structurelle qui m’a conduit à affirmer, depuis ce qu’on a appelé le « Printemps arabe » en 2011, que ce soulèvement régional n’était que le début d’un processus révolutionnaire à long terme, au cours duquel la région est appelée à connaître des vagues successives d’explosion sociale, sans retour possible à la stabilité despotique qui a prévalu durant deux décennies avant l’année 2011.











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