Édition du 24 mai 2022

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Canada

L’homme qui a poussé les conservateurs.trices du Canada encore plus à droite

Ted Byfield, le fondateur de l’Aberta Report, publication d’extrême droite, a laissé une marque indélébile sur le conservatisme canadien. Il est responsable de la montée de l’audace des éléments les plus racistes, les plus opposés à la classe ouvrière, de la droite.

Mitchell Thompson, jacobin.org, 2 février 2022
Traduction, Alexandra Cyr

Il est décédé le 3 décembre 2021. La parution conservatrice a atteint son apogée avec environ 400,000 lecteurs.trices vers la fin des année 1990. L’aventure s’est terminée en 2003. À son décès, M. Byfield a reçu les hommages de députés en poste ou retraités.es, de premiers ministres et de chroniqueurs.

On le surnommait le « le vieil homme fort du mouvement conservateur canadien ». Les riches contributeurs.trices du Reform Party était particulièrement contents.es de se servir de son nom et de sa publication pour mobiliser des électeurs.trices enragés.es et les zélés.es pour défendre la cause et les délirants.es dans la bataille pour toujours plus de politiques d’austérité agressive. Ces gens forment maintenant la majorité des membres du Parti conservateur canadien. Mais, comme il arrive souvent, les soutiens ont perdu le contrôle.

Ce genre de réactionnaires ne peut pas s’accommoder des règles du pouvoir. Ils finissent généralement par être mis de côté quand ils ne sont plus utiles aux visées du parti. Pour autant, ils laissent leur empreinte sur la nature et le caractère des partis qu’ils ont contribué à renforcer.

La clique de droite de Calgary

Au cours des années 1970, les rivalités se sont développées entre les provinces de l’ouest canadien dont l’économie repose sur l’exploitation des ressources fossiles et le pouvoir des intermédiaires de l’est industriel. Il en est résulté la formation de nouveaux groupes de lobbys de droite comme Canada West Foundation et la National Citizens Coalition. Elles ont aussi mené à la formation de partis politiques « séparatistes » fondamentalistes en Alberta. Mais son illustration la plus absolue fut la création par Ted Byfield de l’Alberta Report.

Pendant des années il a férocement présenté ses idées de droite en faisant la publicité des demandes de réductions de taxes et d’impôt de patrons de l’industrie pétrolière. Dans sa chronique il a redoublé d’ardeur pour mettre de l’avant ce qu’il présentait comme la particularité du conservatisme de l’ouest canadien et pour réclamer la formation d’un nouveau parti de droite pour en finir avec la faiblesse du parti conservateur.

Preston Manning s’est emparé de la suggestion. Il a ajouté un numéro du magazine à un mémo envoyé à Bob Muir de Dome Petroleum, au co-fondateur de Canadian Hunter Exploration, James Gray, au dirigeant de Canada West Foundation, David Elton et à un oligarque local, Francis Winspear.

Dans ce mémo, P. Manning proposait la formation du Western Reform Movement avec les fonds nécessaires pour accomplir la tâche. Deux ans plus tard, en 1986, une coalition stimulée par le mémo a réussi à créer le Reform Party en 1987 avec P. Manning à sa tête. Trevor Harrison fait remarquer que les fonds n’étaient pas suffisants pour développer un électorat. Mais, quatre ans plus tard, malgré la maigreur des fonds, le parti et P. Manning se sont reposé sur le magazine de T. Byfield pour diffuser leur message.

Pas de place dans ce parti pour les membres de la communauté LGBT, les syndicalistes et les « bâtards.es de l’est »

T. Byfield a fondé L’Alberta Report en 1979, après sa conversion à la religion anglicane. Tout au long des années 1980, le magazine a publié des articles sur la religion, des nouvelles à la manière des tabloïds et sa propre « Lettre du rédacteur en chef ».

Comme la majeure partie de la droite de l’époque, il a soutenu que la criminalité juvénile était : « l’héritage des années 1960 qui produisaient leurs mauvais fruits », que les punitions physiques, spécialement avec la courroie de cuir, résoudraient toutes les manifestations de mauvais comportements sociaux et qu’Il fallait détruire le syndicat des enseignants.es en Alberta.

En matière économique, il s’en est principalement pris aux règles imposées par le gouvernement fédéral à la production de pétrole et à l’élevage bovin. Il y voyait une intrusion déplacée de ce qu’il qualifiait « Big gouvernment » mais aussi comme un signe qu’après tout, « peut-être que la démocratie va échouer ». Il a aussi milité pour la privatisation du système scolaire et de la plupart des services dispensés par l’État.
En 1986, le magazine a applaudi les briseurs de grève qui ont aidé à affaiblir les membres de l’UFCW travaillant pour l’abattoir et la transformation de la viande Gainers Inc à Edmonton en grève à ce moment-là. Les grévistes y étaient qualifiés.es : « d’armée de requérants.es de l’assurance-emploi ». Il a aussi publié une déclaration du PDG de Gainers Inc., le fraudeur Peter Pocklington : « Les syndicats servent leurs propres intérêts. À Taiwan le salaire est de 300$ pour le même emploi. Et ce n’est pas si loin par avion. Il faut qu’ils se rendent compte des nouvelles réalités dans le monde des affaires ».

Ce n’est pourtant pas pour ce genre de position de droite plutôt banale qu’on se souvient du Report, c’est pour une poursuite à laquelle il a dû faire face. En 1999, l’Autorité régionale de la santé de Calgary, a poursuivi le magazine en regard de la « protection des documents médicaux privés et confidentiels des patients.es ».

Selon le Journal de l’Association médicale canadienne, un groupe « d’infirmières rageusement pro-vie » avaient refilé une liste des avortements exécutés à l’Alberta Report. Ce bris de confidentialité de la vie privée des patientes avait fourni l’occasion au magazine de publier plusieurs articles accusant un médecin « d’avorteur » et « d’être coupable d’homicide ». La publication médicale soulignait que les travailleuses de la santé craignaient pour leur sécurité.

Ce n’était pas la première fois que l’Alberta Report menait campagne contre l’avortement. En 1984, T. Byfield a qualifié de : « jugement qui nous ramène à une époque pré-barbare », la décision d’un tribunal statuant que les femmes ne devaient pas avoir la permission d’un homme pour avoir accès à l’avortement. Son magazine avait aussi déclaré que les services d’avortement prodigués par « Prairie-Wide abortion services » équivalaient à l’holocauste nazi, en un peu moins pire.

La communauté LGBT ne trouvait pas plus grâce à ses yeux. Il qualifiait ses membres de : « militants.es en faveur de l’homosexualité ». Il a déclaré que les hommes homosexuels ne voulaient adopter des enfants que parce que : « leur mode de vie les mets en contact avec la mort. S’ils se reproduisent, ils doivent le faire politiquement c’est-à-dire en accaparant les enfants d’autres (adultes) ». Preston Manning, alors chef du Reform Party a fait remarquer publiquement, selon lui, que : « L’homosexualité était destructive pour les individus et à long terme pour la société ».

Pour ne pas être en reste avec ses jérémiades contre la tolérance, T. Byfield a pondu une chronique chaleureuse à la défense de James Keegstra, accusé de crime haineux pour avoir fait la promotion de l’antisémitisme dans sa classe. Il déplorait : « Que nous soyons maintenant déterminés.es par une province aimante, qui pardonne et tolère infiniment. En conséquence qui que ce soit qui se comporte autrement sera répudié jusqu’à demander pardon ».

Tout au long des années 1980, T. Byfield a été invité comme conférencier au Reform Party. La « philosophie fiscale » à savoir l’obligation d’avoir des budgets sans pertes ni déficits, a été élaborée par son fils Link et adoptée avec enthousiasme par la direction du parti.

En 1988, la « Platform and Statement of Principles » du Reform Party était tout aussi idéologique que l’Alberta Report. On y proposait des privatisations en masse, l’impôt à taux fixe, ( sans égard aux revenus) la fin du contrôle des prix du pétrole, l’abolition de la syndicalisation à la majorité, (atelier fermé) et même l’abolition du salaire minimum. En plus d’un appel à des mesures de fermeté contre le crime, il avertissait que l’immigration ne devait pas : « être conçue pour radicalement ou soudainement briser l’équilibre ethnique canadien comme cela semble être le cas de plus en plus ».

Pour sa part, P.Manning faisait la promotion de politiques régressives envers les travailleurs.euses pour bâtir un « Nouveau Caanda », caractérisé par « le virage de la société industrielle à la post-industrielle », mais où les profits pourraient toujours être garantis. Malgré toute son influence l’Alberta Report était au bord de la faillite aux débuts de 1990.

M. Byfield a été secouru par John Scrymgeour, fondateur de Westburne Oil. Il a payé la caution exigée. Il avait été membre du conseil d’administration du magazine. Lorsque M. Byfield lui a demandé ce qu’il voulait qu’il advienne de la publication, M. Scrymgeour lui a répondu : « Continuez ce que vous avez fait jusqu’à maintenant ».

L’avant-garde marginalisée

Quand le Parti conservateur s’est effondré aux élections de 1993, le Reform Party est devenu le plus grand parti de droite (au Canada). En se trouvant soudain au niveau de l’establishment politique, il a été forcé de descendre de ses grands chevaux politiques. Conrad Black et le millionnaire Hal Jackman ont joué de leur influence pour que sa direction puisse courtiser Bay Street afin de trouver du financement et du soutien de la part des puissants intermédiaires politiques de l’est. P. Manning a accepté de se faire faire une correction dentaire, une nouvelle coupe de cheveux, une chirurgie des yeux au laser et a promis de former une « opposition constructive » et de se débarrasser des extrémistes. On l’a entendu répondre : « si vous allumez une lampe, les insectes vont s’y agglutiner » lorsque questionné sur la présence dans le parti de racistes, de tenants.es des théories de la conspiration et de fomenteurs-trices de haine. Il n’en reste pas moins que les insectes constituaient un boulet et non un simple embarras.

La droite est toujours une alliance inconfortable entre les extrêmement riches, les haineux.euse et les dérangés

Certains éléments de l’establishment ont commencé à s’éloigner du Reform Party. En 1995, le stratégiste républicain (américain) a travaillez à rapprocher l’électorat du Parti de la direction des Conservateurs.trices. On l’avait embauché après qu’il ait émis l’opinion que les Conservateurs : « s’en faisait beaucoup trop avec la possibilité d’apaiser les chauds.es partisans.es libéraux.ales de Toronto sur les enjeux allant des droits des homosexuels.les jusqu’aux sanctions contre l’Afrique du sud ». D. Frumm a offert d’écrire une brillante préface à la publication des chroniques de T. Byfield intitulé : The Book of Ted : Epistels from an Unrepentant Redneck ».

Dans son accès aux allées du pouvoir canadien, le Reform Party s’est retrouvé embarrassé, en compagnie des éléments les plus populistes de L’Alberta Report. Le magazine a de plus en plus servi de haut-parleur à ceux et celles qui pensaient que : « M. Manning et sa garde rapprochée de conseillers.ères contrôlaient trop le Parti d’en haut et non le contraire au moment de prendre les décisions ».

Une autre controverse est survenue au moment des élections de 1997. Dans un effort pour s’éloigner de la blancheur absolue de son caucus et de se rapprocher des autres communautés du pays, plusieurs députés.es ont endossé la candidature d’un ancien membre du personnel libéral, Rahim Jaffer dans Edmonton-Strathcona. Ses opposants.es se sont ligués.es sur ses acquis. L’Alberta Report l’a qualifié de « maladie étrangère » et atteint de la « maladie de peau décolorée ».

À partir de 1997, le Report est devenu encore plus idéologique. Un article portant sur la stérilisation forcée des femmes indigènes est titré : « Tirer profit du statut de victime ». Dans une autre chronique, T. Byfield met le lectorat en garde : « Là où il y a des minorités peu nombreuses ni concentrées, nous ne devrions pas les aider à devenir (plus fortes) comme nous le faisons avec nos Amérindiens.nes. Rien de bon ne peut en sortir, si ce ne sont des désordres un jour ou l’autre ».

Peu après, une autre chronique intitulée : « Partons au camp de rééducation » ! il prenait la défense de J.M. LePen, le leader d’extrême droite français, lorsqu’il a été accusé d’antisémitisme parce qu’il soutenait la campagne militaire israélienne dans les territoires occupés.

Le magazine souhaitait que le Canada ait son propre J.M. LePen : « Pourtant, Israël agit toujours en faveur de ses intérêts. On peut chipoter à propos de ses méthodes mais pas de ses intentions. Pour leur part, les gouvernements occidentaux agissent tous de manière à faire disparaitre leur caractère national. Au Canada, nous avons tellement peur de la xénophobie que notre opposition à cette éradication ne s’exprime que de temps en temps et de manière incohérente ».

Plus tard, une chronique intitulée : « L’Occident est le meilleur » le propos était encore plus explicite et ouvrait la voie à la théorie du Grand remplacement : « La nature fondamentale du multiculturalisme mène au génocide européen. Le Canada n’existe tout simplement pas culturellement, économiquement, comme entité politique ou philosophique. Il disparaîtra d’ici 20 ans. Rien ne nous y retiens ensemble. Il est mûr pour l’invasion actuelle ».

Ces exemples de la suprématie blanche sont haineux sans aucun doute mais ils ne sont pas sans précédents. Les politiques raciales ont toujours fait partie de l’Alberta Report et du Reform Party. Stan Waters, partenaire proche du magnat de la construction, Fred Mannix et un des premiers candidats du Reform Party s’exprimait de la même façon dans les années 1980 pour défendre la minorité blanche de l’Afrique du sud : « L’Afrique du sud devrait y penser à deux fois avant de donner le pouvoir à sa majorité parce que dans la plupart des pays d’Afrique noire, c’est la tyrannie qui règne ».

T. Byfield et William Gairdner qui intervenaient aux ralliements du Reform Party, défendaient avec ardeur et conviction le régime d’apartheid. Ils s’opposaient violemment à ce que W. Gairdner qualifiait de : « La dictature du parti unique dans les pays d’Afrique noire ». Il exigeait aussi des restrictions à l’immigration autre que blanche et il a écrit : « La nation a le droit de se défendre contre l’assaut démographique ou, si vous préférez, contre la main mise raciale et culturelle ».

La fin du parti

En mars 2000, après son échec à prolonger le succès de 1997, P. Maning a préparé les 66,000 adhérants.es du Reform Party à le « saborder » pour pouvoir se joindre au parti conservateur. De son côté, le Report était sur le déclin. L’apport de son lectorat ne suffisait pas à attirer les investisseurs. Entre 1999 et 2002 il avait perdu plus 10,000 abonnés.es. Son lectorat étant de plus en plus âgé, la fin de son aventure était prévisible. L’élément précipitant est survenu quand, comme le note l’Alberta Views, ses financiers habituels se sont retirés. Le magazine a fermé ses portes au printemps 2003.

T. Byfield s’est tourné vers des activités plus personnelles se cantonnant sur les diverses histoires albertaines et sur ses croisades, dont un chapitre intitulé : « Finalement l’Ouest se lève contre l’Islam ». Il s’est aussi investi dans un blogue dénonçant la présence des Gay-Straight Alliances dans les écoles qu’il qualifie de « sex clubs » dans le spectre prétendu de « Cercles sexuels pour enfants sous l’égide des Musulmans ». Il a aussi diffusé largement son désaccord personnel avec les dirigeants.es du mouvement conservateur canadien.

L’aventure de T. Byfield nous rappelle que la droite ne peut prendre le pouvoir sans une base mobilisée. Paradoxalement, cette base a besoin qu’on la mobilise largement contre ses propres intérêts. Ceci signifie indéniablement l’introduction de multiples tensions sur les enjeux sociaux pour atteindre des avantages politiques.

La droite représente toujours une alliance inconfortable entre les extrêmement riches, les haineux.euses et les dérangés.es. Occasionnellement, la base conservatrice est happée par un sauveur comme P.Manning le fut. Quand cela se produit, les véritables idéologues comme T. Byfield se retrouvent éloignés.es du pouvoir et de l’influence, mais jamais repoussés.es à la marge.

Nous pouvons observer ce phénomène au sein de l’héritier du Reform Party, le Parti conservateur moderne. Il est toujours à la recherche de fonds peu importe ses perspectives électorales. Il dépend de ses membres dont les vues sur les enjeux sociaux sont loin des idées dominantes. Fondamentalement il se retrouve en position instable. Sa base fondamentaliste et fanatique de la droite devient inévitablement une menace pour la classe ouvrière que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des contours de son idéologie.

L’histoire de T. Byfield démontre que les positions radicales de droite servent à l’avancée de l’establishment conservateur, même si elles sont refoulées aux fonctions les plus accessoires. Elles ne sont pas un embarras mais un atout pour les partis conservateurs et pour la droite élargie.

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