Un procès instruit contre la mauvaise cible
Le PQ construit toute son argumentation sur le bilan de Christine Fréchette, ministre de l’Immigration de 2022 à 2024 avant de devenir, en avril 2026, cheffe de la CAQ puis première ministre du Québec à la suite de la démission de François Legault. Cette continuité personnelle entre l’ancienne ministre et l’actuelle première ministre sortante donne à PSPP une cible commode : il peut faire porter à une seule personne l’ensemble d’une politique migratoire dont les fondements dépassent largement la gestion d’un seul ministère et qui s’inscrit dans une orientation néolibérale partagée par tant par le PQ que par la CAQ. La critique péquiste ne porte pas sur la nature de la politique migratoire du gouvernement de la CAQ, arrimée aux besoins fluctuants du patronat, mais sur son ampleur numérique. Le problème, pour le PQ, n’est pas que l’immigration temporaire ait été organisée pour fournir aux entreprises une main-d’œuvre bon marché et précarisée ; le problème est qu’il y en aurait trop.
Les cinq engagements du 29 août au service du capital
Le programme dévoilé par PSPP comporte cinq engagements qui méritent d’être examinés un à un, au-delà de leur présentation comme un simple retour à l’ordre.
La réduction de moitié de l’immigration temporaire, avec une cible de 200 000 à 250 000 personnes contre les quelque 500 000 revendiquées aujourd’hui, s’accompagne d’exemptions explicites pour l’agriculture, le secteur manufacturier, certains secteurs régionaux et les services directs à la population, notamment la santé. Cette liste d’exceptions révèle la vraie nature de l’exercice : il ne s’agit pas de rompre avec la logique utilitariste de l’immigration économique, mais de la reconfigurer selon les rapports de force sectoriels du moment. Les secteurs qui ont le plus besoin de main-d’œuvre migrante bon marché continueront d’y avoir accès ; ce sont les autres travailleurs et travailleuses temporaires, ceux et celles dont la présence n’est pas jugée indispensable par tel ou tel lobby patronal, qui deviennent la variable d’ajustement. Le permis de travail fermé, qui lie juridiquement un·e travailleur·euse à un employeur unique et qu’il faudrait abolir, n’est même pas mentionné par le PQ : il demeure le socle sur lequel repose cette politique de tri sectoriel.
Le PQ propose d’instaurer un moratoire sur l’immigration permanente venant de l’international. En prévoyant que la totalité de l’immigration économique admise à la résidence permanente devra désormais provenir du bassin des personnes temporaires déjà présentes sur le territoire, le PQ ne réduit pas la précarité : il l’instrumentalise. Un tel dispositif transforme le statut temporaire en unique voie d’accès à la permanence, ce qui accroît la dépendance de ces travailleurs et travailleuses envers leur employeur et envers l’État pendant toute la durée — non précisée — du moratoire. Plus une personne migrante craint de perdre son emploi et, avec lui, toute perspective de régularisation, plus elle est vulnérable à l’exploitation et moins elle est en mesure de revendiquer ses droits. Ce politique ferme la porte à quiconque n’est pas déjà passé·e par le tamis d’une sélection temporaire largement déterminée par les besoins immédiats des entreprises, ce qui exclut de fait une bonne partie du regroupement familial et de l’immigration économique internationale non liée à un employeur québécois.
Le seuil de 35 000 résidents et résidentes permanentes par année devrait suffire à rappeler que cette proposition n’a rien de progressiste : elle s’inscrit dans la même filiation idéologique d’une immigration choisie et comptée en fonction d’une « capacité d’accueil » dont les contours ne sont jamais définis autrement que par la pénurie organisée de logements et de services publics — pénurie que le PQ, comme la CAQ avant lui, s’abstient soigneusement d’attribuer à la sous-fiscalité des grandes fortunes et des entreprises, à la financiarisation du parc locatif ou au sous-investissement chronique en santé et en éducation.
Enfin, l’instauration d’une cérémonie d’intégration à la citoyenneté québécoise relève du registre symbolique et identitaire plus que d’une politique publique. Ce geste de mise en scène nationale, qui ne coûte rien et ne règle rien, s’inscrit dans une conception de l’intégration comme rituel d’allégeance plutôt que comme processus matériel — accès au logement, à la francisation, à un emploi décent, à la reconnaissance des diplômes — que ce même programme ne finance nulle part.
La rhétorique du « ce n’est pas la faute des personnes migrantes » et ses limites
PSPP prend soin de préciser que les personnes immigrantes ne sont pas individuellement responsables de la situation et que le débat porte sur les politiques publiques, non sur les personnes. Cette précaution rhétorique ne résiste pas à l’examen des propos tenus le même jour. En pointant du doigt l’école Roger-Comtois et en s’inquiétant de ce que, dans certaines commissions scolaires comme à Laval, les enfants issus de l’immigration représentent une forte proportion des élèves, PSPP quitte le terrain de la critique des seuils numériques pour investir celui, bien plus ancien et bien plus dangereux, de la panique démographique et de la « mixité » ethnoculturelle. Se demander publiquement « comment l’intégration va se faire » devant une école dont la composition est présentée comme un problème en soi, ce n’est plus discuter de politique migratoire : c’est désigner des enfants et des familles, en raison de leur origine, comme un symptôme de dérèglement social. Le désaveu verbal de tout jugement sur les personnes migrantes ne défait pas ce que cette mise en scène produit concrètement.
Cette dérive n’est d’ailleurs pas passée inaperçue. La co-porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, elle-même issue de l’immigration et de l’école de la loi 101, a dénoncé le caractère négatif du discours péquiste sur l’immigration et rappelé que le sous-financement des écoles précède largement la hausse récente des seuils. Québec solidaire, pour sa part, promet de « simplifier le processus d’immigration », d’accélérer les permis de travail pour les demandeurs d’asile, d’abolir les permis fermés qui permettent l’exploitation des travailleuses et travailleurs étrangers temporaires.
Une politique qui reste silencieuse sur l’essentiel
Ce qui frappe, dans l’annonce du 29 août de PSPP, c’est autant ce qu’elle dit que ce qu’elle tait. Aucune mention des personnes réfugiées ni des demandeur·euses d’asile, dont le sort dépend pourtant directement des orientations d’un gouvernement du Québec en matière d’accueil et de services. Aucune mention de la régularisation des personnes sans papiers, alors que l’existence même de cette catégorie juridique continue d’alimenter un bassin de main-d’œuvre sans droits dont patronat profite. Aucune mention non plus de l’abolition des permis de travail fermés ni d’un élargissement du regroupement familial. Le programme du PQ ne constitue donc pas une politique migratoire complète : c’est une politique de la peur et du chiffre, construite pour occuper le terrain électoral que la CAQ avait elle-même labouré depuis 2018, et pour détourner l’attention de la crise du logement et du sous-financement des services publics vers une cible qui ne peut pas se défendre dans le débat électoral : les personnes migrantes elles-mêmes.
Réaffirmer une réponse humaniste et internationaliste
Les migrations ne cesseront pas parce qu’un parti promet de les comptabiliser plus sévèrement : elles découlent de rapports mondiaux d’exploitation, de conflits armés et d’une crise climatique dont les effets s’aggravent d’année en année. Y répondre par des seuils toujours plus bas, un moratoire sur la permanence et une cérémonie de citoyenneté ne fait que reconduire, sous une forme durcie, la même logique utilitariste que celle du gouvernement sortant. Trier les personnes exilées selon les besoins fluctuants du capital, en maintenir une partie dans la précarité juridique la plus totale, et faire porter aux plus vulnérables la responsabilité de crises produites par la concentration de la richesse, la financiarisation du logement et le sous-investissement public est odieux.
Face à cette surenchère électorale, les revendications que portent depuis longtemps les organisations syndicales, communautaires et antiracistes gardent toute leur pertinence : arrêt des expulsions et des emprisonnements, régularisation des personnes sans papiers, abolition des permis de travail fermés, élargissement de l’accès à la résidence permanente, accueil élargi des réfugié·e·s et de la réunification familiale. Défendre l’égalité des droits — s’installer, travailler, obtenir un salaire égal pour un travail égal, acquérir la citoyenneté et voter — demeure la seule réponse qui fasse primer la dignité des personnes sur les impératifs du capital et sur les paniques identitaires qu’une campagne électorale peut si aisément instrumentaliser.
La politique migratoire d’un Québec indépendant
Pour éviter que la population d’un Québec indépendant ne se retrouve fracturée entre celles et ceux qui jouissent de droits pleins et celles et ceux qui n’en ont que peu ou pas, il faut garantir à toute personne habitant le territoire un statut égal. Cela suppose la libre circulation, mais aussi la reconnaissance d’un ensemble de droits : s’établir durablement, travailler, toucher un salaire égal pour un travail de valeur égale, vivre en famille, accéder à la citoyenneté, à la sécurité sociale, aux services publics et à la syndicalisation.
Affirmer une telle politique, c’est choisir d’étendre les droits fondamentaux aux exilé·e·s et aux immigré·e·s. Cette orientation doit s’inscrire au cœur du projet d’indépendance nationale et peut nourrir des liens de solidarité avec les peuples du monde, contre les politiques de l’oligarchie et de ses gouvernements.
Ces orientations méritent d’être débattues : elles renforceraient la capacité de Québec solidaire à contrer la montée des discours de droite et leur promotion de la xénophobie.
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