Édition du 24 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débat sur la question nationale

L’indépendance n’est pas la souveraineté !

(tiré du blog Ekopolitika)

Ceci n’est pas un billet de blog, mais une critique du souverainisme
et l’esquisse d’une stratégie pour l’indépendance populaire.

Le 6 avril 2013, la phase II des États généraux sur la souveraineté du Québec a permis d’éclaircir les termes du débat concernant les ententes électorales et le futur congrès de Convergence nationale qui aura lieu le 25 mai 2013. Trois ateliers de réflexion sur le pouvoir constituant, l’argumentaire économique et la mobilisation visaient à suggérer un ensemble de propositions devant être adoptées par une assemblée plénière transpartisane, composée majoritairement des membres du Parti québécois (environ deux tiers), Option nationale (environ un tiers) et Québec solidaire (moins de 3%). Les propositions qui ont été adoptées et rejetées en disent long sur le réalignement des forces souverainistes à l’heure actuelle.

Une souveraineté pseudo-populaire

Le premier chantier concernant la souveraineté populaire et le pouvoir constituant accoucha d’une proposition visant « à proposer eu peuple québécois et éventuellement à l’Assemblée nationale, des modalités d’une démarche constituante par lequel le peuple québécois se dotera de sa propre constitution ». Si cette idée rappelle l’Assemblée constituante préconisée par Québec solidaire, il n’en est rien ; elle renvoie davantage à la consultation populaire préconisée par le Parti québécois et Option nationale pour la rédaction de la constitution du Québec. En fait, elle reste ouverte à une consultation publique accompagnée d’experts en la matière, privilégiant ainsi la souveraineté nationale (prédominance de l’État) à la souveraineté populaire (autorité du peuple québécois).

En fait, l’assemblée plénière des États généraux sur la souveraineté a rejeté l’amendement suivant à majorité : « à proposer eu peuple québécois et éventuellement à l’Assemblée nationale, des modalités d’une assemblée citoyenne démocratiquement élue et indépendante par lequel le peuple québécois se dotera de sa propre constitution ». Les arguments en défaveur de l’amendement soutenaient qu’il s’agissait d’une précision inutile, d’une question de procédures ou d’une conception trop hâtive qui ne faisait pas consensus. Or, la souveraineté populaire stipule que c’est le peuple québécois, à travers l’élection de représentant·e·s élu·e·s au suffrage universel, et non certaines élites économiques et politiques, qui doivent élaborer la loi fondamentale d’un Québec indépendant.

Par ailleurs, une proposition d’amendement concernant l’inclusion formelle de la place des femmes dans la démarche constituante, par l’emploi du masculin et du féminin dans le discours par exemple, a été fortement rejetée après plusieurs interventions viscérales et anti-féministes. Malheureusement, il semble que la moyenne d’âge des participant·e·s, la faible présence des femmes (moins de 20%), et le gros bon sens ont pris le dessus sur certaines considérations fondamentales en matière d’égalité et d’inclusion sociale.

La tentation indépendantiste

D’un autre côté, le troisième chantier avait comme objectif de « nourrir un plan d’action et de mobilisation et de promotion de la souveraineté dans la société civile, prise en charge par le Conseil de la souveraineté ». L’assemblée générale décida de rendre les États généraux permanents et de former un comité national de communication et de mobilisation, dans une perspective de renouvellement du discours souverainiste. La porte-parole de la Commission nationale des États généraux, Tania Kontoyanni, a résumé l’atelier sur la mobilisation de la manière suivante : « On doit parler d’indépendance plutôt que de souveraineté. L’expression « Québécois de souche » est à bannir ; on doit aussi oublier le mot « référendum », a-t-elle dit, sans indiquer comment ce concept devrait désormais être nommé. »
http://www.ledevoir.com/politique/quebec/375138/exit-la-souverainete-vive-l-independance

Bernard Landry n’hésita pas à apporter de l’eau au moulin en donnant davantage de poids à la jeunesse, l’internationalisme, l’indépendantisme, une conception moderne et inclusive de la nation. « Utilisons les bons mots. Regardons les choses en face : nous voulons l’indépendance nationale » a-t-il dit. Cette prise de conscience est certes le signe d’un certain regain de la question nationale, qui ne doit plus être affublée d’euphémismes comme la « souveraineté-association » ou la « gouvernance souverainiste ».

Du vieux vin dans de nouvelles bouteilles

Mais derrière cette volonté de renouveler le discours et de développer la pédagogie indépendantiste, se cache une mise à l’écart du véritable sens de l’indépendance. Tout porte à croire que l’on conserve en fait un souverainisme archaïque en le vêtissant d’habits indépendantistes. Cette hypothèse peut être vérifiée par le fait que les États généraux sur la souveraineté sont organisés par le Conseil de la souveraineté du Québec, l’autonomie formelle de cette organisation laissant tout de même transparaître l’hégémonie du discours souverainiste du Parti québécois. De surcroît, le rejet de l’assemblée citoyenne démocratiquement élue et de l’inclusion des femmes, la volonté de faire la souveraineté par-delà l’axe gauche/droite, ainsi que l’absence d’un réel discours indépendantiste, tous ces facteurs témoignent d’une emprise bien réelle de l’idéologie péquiste sur l’ensemble du mouvement souverainiste.

Cette idéologie renvoie au nationalisme traditionnel, qui « limite ses luttes à la sauvegarde de la langue et des autres spécificités de la culture nationale, alors que l’indépendantisme vise l’émancipation politique, économique, sociale, autant que culturelle, de la nation en la dotant d’un État libre et indépendant », selon Andrée Ferretti et Gaston Miron. Le souverainisme sous-jacent à l’idée de la Convergence nationale tente de recréer l’unité péquiste à l’extérieur de ce parti, sachant très bien que le PQ ne pourra plus jamais avoir le monopole sur la question nationale. La pédagogie souverainiste version Aussant ou indépendantiste version Landry ne pourront pas changer fondamentalement ce biais initial. Cette tentative ne fait qu’ajouter à l’identité nationale quelques arguments économiques visant à convaincre rationnellement les homo economicus qui ne se reconnaîtraient pas d’emblée dans la nation québécoise.

Bien que l’appartenance à une culture commune et quelques arguments touchant le portefeuille des individus peuvent aider à recruter de nouveaux adeptes à la cause souverainiste, l’essentiel de l’indépendance du Québec se trouve évacué. Il ne s’agit pas tant de changer de pays que de changer le pays à travers un processus d’émancipation politique, économique et social. Il s’agit de changer les conditions de vie, les conditions matérielles des individus et communautés opprimés par la domination sociale et nationale actuelle. C’est pourquoi il ne suffit pas de vouloir l’indépendance nationale tout en cherchant à conserver la société québécoise telle quelle est. Le renversement du rapport de domination de l’État canadien, l’instauration de nouvelles institutions politiques, la réappropriation des pouvoirs législatifs, fiscaux et internationaux ne peuvent pas ne pas modifier les rapports sociaux dans la transition d’un Québec opprimé à un État libre et indépendant.

Ni gauche, ni droite ?

Le principal préjugé nationaliste, souverainiste ou anti-indépendantiste, c’est la croyance dans le fait que l’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite, mais avant toute chose. D’ici là, rien ne sert de faire de la lutte à la pauvreté ou la justice sociale une priorité nationale, parce que de toute façon il sera impossible de changer les choses tant que le LIT ne sera pas réalisé. L’argument ontologique selon lequel avant d’être de gauche ou de droite, il faut d’abord Être, est tout simplement faux. Cette idée est réfutée par le simple fait que le Québec n’est pas rien, car c’est une société et une nation en devenir même si elle ne s’est pas encore dotée d’un État pleinement indépendant. De plus, la simple souveraineté de l’État québécois (souveraineté nationale) ne permet pas de garantir l’indépendance réelle du Québec, que ce soit au niveau énergétique, alimentaire, économique, etc. À ce titre, il faut préciser que l’indépendance économique ne renvoie pas à l’autarcie de certains régimes totalitaires, mais à la souveraineté populaire en matière économique, c’est-à-dire à la démocratisation de l’économie qui est à cent mille lieux du discours libre échangiste prôné par la majorité des souverainistes. Ainsi, l’argument d’Aussant est bêtement fallacieux : « aucun pays au monde n’est indépendant au sens propre du terme (la Corée du Nord s’en rapproche, mais ce n’est pas mon modèle) ».
http://www.ledevoir.com/politique/quebec/375356/la-replique-le-choix-d-un-mot-souverainete-ou-independance

C’est pourquoi l’indépendance dépasse la souveraineté et l’inclut comme un moment d’un processus d’émancipation nationale. En termes hégéliens, il faut passer de la souveraineté en soi (le LIT) à la souveraineté en soi et pour soi, le pour soi représentant ici le peuple québécois. L’indépendance se base donc sur la souveraineté populaire, alors que la souveraineté stricto sensu se limite à la souveraineté nationale, c’est-à-dire à la question de l’État. La souveraineté populaire ne peut être le fruit que d’une Assemblée constituante, dont l’objectif de réalisation de l’indépendance passera à travers le processus de constitution qui fournira le principe fondateur sur lequel sera établi le nouveau pays du Québec. Il ne peut pas y avoir d’indépendance sans un projet de pays, et un projet de pays substantiel ne peut être dissocié d’un projet de société. Alors que le discours souverainiste tente par tous les moyens de trouver le plus petit dénominateur commun qui pourra faire consensus (la souveraineté d’abord, la constitution ensuite), le discours indépendantiste assume le caractère transformateur d’une telle aventure. L’indépendance est un projet de transformation politique et sociale, parce qu’il comprend à la fois une réappropriation substantielle des pouvoirs politiques (la souveraineté) et un projet de société fondé sur l’élaboration de valeurs incarnées dans une loi fondamentale (la constitution), dans un même processus dynamique.

Enfin, l’indépendantisme insiste sur la rupture qui sera initiée dès l’enclenchement de l’Assemblée constituante. Celle-ci suspendra de facto les mécanismes de réforme constitutionnelle prévue par l’Acte d’Amérique du Nord britannique. Écrire une constitution du Québec par le biais de la souveraineté populaire représente donc un acte anti-constitutionnel qui devra être assumé comme tel. Cette indépendance en acte brisera le statu quo du régime fédéral canadien sans que nous puissions déterminer à l’avance le résultat d’une telle césure juridico-politique. Si nous définissons la gauche comme une famille politique rassemblant des forces faisant la promotion d’idéaux progressistes et égalitaires, la critique de l’ordre établi et la nécessité d’une plus grande justice sociale, alors nous voyons clairement que la droite ne peut être que pour la défense du statu quo, que ce soit au niveau économique (libéralisme) ou social (conservatisme).

Autrement dit, la gauche comprend non seulement la social-démocratie, le radicalisme, le socialisme, le communisme et l’anarchisme, mais l’indépendantisme, alors que la droite rassemble non seulement le libéralisme économique, le libertarianisme, le conservatisme et le fascisme, mais aussi le nationalisme au sens étroit du terme. Cette conception bien comprise de l’échiquier politique permet de rejeter l’argument selon lequel le projet d’indépendance ne devrait pas se limiter à la gauche ou à la classe ouvrière mais réunir tout le peuple québécois dans une même cause ; c’est évident. Il faut également spécifier que la droite ne renvoie pas à la subjectivité, c’est-à-dire aux individus qui votent à droite souvent contre leur intérêt objectif, mais à la conservation de l’ordre socioéconomique existant qui favorise l’oligarchie financière. Le nationalisme qui souhaite une libération politique tout en conservant l’ordre social actuel préservera les privilèges d’une élite économique et technocratique contre les intérêts du peuple québécois.

Marxistes orthodoxes et nationalistes, même combat !

Ce n’est pas un hasard si Andrée Ferretti, ancienne militante de « l’aile de la rue » du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), était à la fois indépendantiste, marxiste et féministe. « J’ai toujours pensé, et je pense encore, que, pour être victorieuse, la lutte pour l’indépendance doit être essentiellement une lutte de libération nationale, donc une lutte révolutionnaire puisque son objectif l’est, visant le renversement de l’ordre établi par la canadian democracy. Autrement dit, j’ai toujours pensé que le mouvement pour l’indépendance ne saurait se constituer en parti qu’au moment où la majorité du peuple aura été convaincue de son absolue nécessité et prête à la réaliser et à l’assumer. »
 http://www.ledevoir.com/politique/quebec/372922/quand-le-rin-devint-parti-politique

L’indépendantisme des années 1960 et 1970, qui assurait jadis une véritable synthèse de la question sociale et nationale, fut ensuite fragmenté en deux camps : la voie électoraliste de Pierre Bourgault mena à la dissolution du RIN et au ralliement au projet de souveraineté-association de René Lévesque, alors que la voie socialiste des groupes marxistes-léninistes comme En lutte ! mit entre parenthèses la question nationale pour se concentrer sur la lutte des classes à l’échelle pancanadienne. L’une comme l’autre préconisait une approche hiérarchiste, c’est-à-dire la détermination d’une priorité ultime devant ravaler les autres types de lutte. Résultat : le souverainisme nationaliste mena au recul social des trente dernières années en laissant fleurir le concertationnisme et le néolibéralisme, tandis que la gauche révolutionnaire préconisa l’orthodoxie marxiste au détriment de la question féministe, écologiste et nationale, provocant ainsi l’éclatement de la gauche radicale au début des années 1980.

Il faut maintenant reconnaître que nous ne pourrons pas résoudre la question sociale sans passer par la voie obligée de l’indépendance, et que la lutte pour la libération nationale ne pourra plus se tenir au-dessus des autres types de revendications, qu’elles soient étudiantes, autochtones, féministes, écologistes ou altermondialistes. Le discours sur la primauté de la « lutte des classes » ou le mythe de la « grande famille souverainiste » n’auront plus jamais l’hégémonie sur les mouvements sociaux, et c’est bon débarras. L’éclatement de la société postmoderne place le Québec devant une situation nouvelle, mais pas désespérée. Nous ne sommes pas condamnés à la fragmentation et la dispersion des luttes, bien que l’unité originaire ne pourra jamais être retrouvée comme telle. Le travail du mouvement d’émancipation consiste à recomposer les luttes, c’est-à-dire à réarticuler les mouvements sociaux à travers une chaîne d’équivalence, capables de faire tenir ensemble une pluralité de revendications contre un adversaire commun. L’unité populaire dont parle Gramsci repose sur la construction d’un bloc historique capable de renverser l’ordre établi, et sur la nécessité de déconstruire l’hégémonie de la classe dirigeante et possédante, qu’elle soit fédérale ou nationale.

L’impérialisme canadien

Curieusement, le néolibéralisme dans sa forme actuelle rappelle à plusieurs titres l’impérialisme que décrivait Lénine au début du siècle : « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. »
http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp7.htm

Si plusieurs croient que l’impérialisme est pratiquement disparu depuis les succès des luttes de décolonisation au XXe siècle, c’est probablement à cause d’une compréhension purement politique ou étatique du phénomène impérialiste. Si le Québec n’a pas été assimilé et a réussi à gagner une certaine autonomie politique, ce n’est pas une simple souveraineté étatique qui lui permettra d’échapper à la domination économique du Canada, des États-Unis et des firmes multinationales. En fait, le signe le plus manifeste de l’impérialisme canadien se retrouve dans la question de l’exploitation des ressources naturelles, que ce soit au niveau des mines, des sables bitumineux, et de l’oligarchie financière torontoise qui permet aux compagnies minières d’exploiter sans vergogne les provinces comme le Québec et les pays du Sud. Le livre Paradis sous terre. Comment le Canada est devenu la plaque tournante de l’industrie minière mondiale, d’Alain Deneault et William Sacher n’est pas qu’un petit pamphlet anodin publié chez Écosociété ; c’est une démonstration théorique et pratique de l’impérialisme canadien, tant à l’interne qu’à l’étranger, et de son articulation étroite au capitalisme financiarisé.

Ce n’est pas un hasard si Richard Desjardins ne vote pas pour le Parti québécois mais appuie Québec solidaire ; le PQ est un parti néo-colonialiste qui reproduit le schème extractiviste de l’impérialisme canadien, que ce soit par sa reprise du « Nord pour tous », son ouverture à l’industrie destructrice des sables bitumineux par l’inversion du pipeline 9 d’Enbridge et le projet de construction de l’oléoduc de TransCanada dans le Bas-Saint-Laurent, ou encore son appui inconditionnel à l’exploitation pétrolière en Gaspésie, sur l’île d’Anticosti et à Old Harry. Malheureusement, la position pro-pétrole du PQ fera en sorte que les écologistes et les citoyen·ne·s n’auront pas un mais deux ennemis à combattre : le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial. Une commission nationale d’examen, fer de lance de l’approche concertationniste de la « gouvernance souverainiste », ne pourra plus masquer le fait que le souverainisme officiel n’est pas autre chose qu’une renégociation des termes de notre dépendance nationale, économique et sociale. À quoi sert de sacrifier le « pays réel » pour le « pays mythique », pour reprendre les mots de Gérard Beaudet ?

Québec solidaire et l’oubli de l’indépendance

Québec solidaire n’est pas suffisamment indépendantiste. Sa position sur la question nationale est sur le bon chemin, mais elle demeure ambigüe. Elle est certainement plus démocratique qu’Option nationale et le Parti québécois, mais elle n’est pas assez affirmée sur le plan discursif et pratique. Elle est potentiellement plus radicale que celle de ses homologues, mais elle doit pour cela être clarifiée et assumée comme un axe structurant de son programme. Québec solidaire est virtuellement le grand parti indépendantiste que le Québec n’a jamais réussi à se doter, et il doit maintenant le devenir.

D’une part, Québec solidaire se définit d’abord comme un parti de gauche féministe, écologiste et altermondialiste. C’est pour cette raison qu’il est également en faveur de l’indépendance du Québec, qui représente le meilleur moyen de concrétiser son projet de société, tout en protégeant la langue et la culture spécifique du peuple québécois. Pourquoi ne pas faire de l’indépendance une valeur constitutive de Québec solidaire, que le parti mettrait sur un pied d’égalité aux autres piliers du parti ? Par exemple, QS pourrait se définir comme un parti de gauche indépendantiste, féministe, écologiste, démocratique et altermondialiste. L’indépendance n’est pas que le tremplin vers une nouvelle société, elle fait partie du projet de société ! Bien que la souveraineté soit incluse dans la Déclaration de principes du parti (nous sommes écologistes, de gauche, démocrates, féministes, pluralistes, altermondialistes et souverainistes), je suis presque tombé de ma chaise en lisant les objectifs et valeurs fondatrices inscrites dans les statuts et règlements du parti adoptés par le congrès du 28 avril 2012 :

« Québec solidaire œuvre sur la scène québécoise et présentera des candidates et candidats aux élections dans le but de faire élire des députées et députés à l’Assemblée nationale et de former éventuellement un gouvernement de gauche. Se démarquant des partis actuellement représentés à l’Assemblée nationale, Québec solidaire rejette clairement le néolibéralisme et propose une alternative politique fondée sur des valeurs progressistes telles que : la justice sociale et un partage équitable de la richesse, l’égalité entre les femmes et les hommes, le développement viable, l’élimination du racisme, le pacifisme, la solidarité entre les peuples. Québec solidaire se veut un parti démocratique, qui favorise la prise de parole et l’influence réelle de ses membres, y compris celle des femmes et des sans voix, et qui met toutes les instances du parti à contribution. De ce fait, le parti s’inspire des principes de démocratie participative. Québec solidaire est pluraliste, c’est-à-dire qu’il permet la participation et l’expression plurielles des personnes, des collectifs, des différents points de vue et sensibilités dans un esprit d’unité. Il est égalitaire et vise une représentation paritaire des femmes et des hommes à tous les niveaux. Tout en favorisant la promotion de politiques qui visent l’exercice universel des droits et le bien commun, Québec solidaire tient compte de la diversité des besoins, des réalités et des identités, y compris régionales. Il est inclusif et favorise, en son sein, la présence notamment des jeunes, des communautés culturelles et des personnes handicapées. Québec solidaire est actif sur le terrain électoral. Il s’engage également sur le terrain des luttes sociales. Il s’inspire des revendications des mouvements sociaux et environnementaux progressistes, tout en reconnaissant l’indépendance respective du parti et de ces mouvements. »

Mais où est passé l’axe souverainiste de la déclaration de principes de Québec solidaire ? Même s’il est trop tard pour ajouter un nouveau point à l’ordre du jour du congrès de mai 2013, l’indépendance devra impérativement être ajoutée aux objectifs et valeurs fondatrices des statuts lors d’un congrès ultérieur, afin d’assurer la cohérence avec le programme et les principes qui ont donné naissance à Québec solidaire.

Un autre symptôme du souverainisme mou de la position officielle du parti réside dans cet énoncé du programme : « Québec solidaire utilise à la fois les termes souverainiste et indépendantiste pour décrire sa position vis-à-vis de la question nationale québécoise. » Il aurait été préférable de remplacer cette proposition par la suivante : « Québec solidaire définit son orientation sur la question nationale québécoise comme indépendantiste ». Celle-ci aurait eu le mérite de poser clairement les termes du débat, et de montrer le leadership indépendantiste de Québec solidaire par rapport aux positions souverainistes du Parti québécois et Option nationale. Cette position résulte probablement d’une mauvaise compréhension de l’importance du discours indépendantiste lors des débats du congrès de 2009, analogue au rejet de l’idée républicaine au dernier congrès d’ON en mars 2013.

Un nouvel élan indépendantiste

Pourtant, Québec solidaire s’appuie implicitement sur le nationalisme de gauche, qui articule les notions d’égalité, de souveraineté populaire, d’autodétermination, et même d’anti-impérialisme. C’est pourquoi le discours officiel du parti devrait faire davantage référence à l’héritage indépendantiste, qui permet de lier la critique de la domination de l’État canadien, du capitalisme impérialiste, des firmes multinationales, de la militarisation et de l’exploitation des pays du Sud, sans oublier notre propre oppression nationale. La défense du territoire, du peuple québécois et des nations autochtones contre les agressions des entreprises étrangères, canadiennes ou québécoises qui pillent notre terre et fragilisent nos communautés, est l’axe hégémonique sur lequel peut s’appuyer une nouvelle unité populaire en faveur de l’émancipation sociale et nationale.

Mathieu Bock-Côté a habilement réussi à refouler le discours profondément libérateur et rassembleur de l’indépendantisme décolonisateur en le qualifiant de tiers-mondisme propre aux élucubrations de Pierre Vallières et d’autres militant·e·s anti-impérialistes de l’époque. Il a écarté systématiquement cette alternative afin de mieux opposer la soi-disant gauche multiculturelle et cosmopolite à la droite libertarienne déracinée, au profit de sa solution pseudo-concrète du réenracinement identitaire. Celle-ci est responsable de la montée du nationalisme conservateur qui sévit maintenant tant au Parti québécois, au Bloc québécois qu’à Option nationale, et qui reçoit son expression la plus claire par la récente création du groupe Génération nationale. Il ne serait pas surprenant que celui-ci se transforme en parti politique nationaliste de droite à la manière du Front national en France. Comme le nationalisme identitaire mène souvent à l’extrême-droite, au populisme, à l’autoritarisme et à l’islamophobie, il faut reconnaître que la souveraineté par-delà l’axe gauche/droite est un leurre, voire un discours propre à la droite radicale elle-même. La tension entre le conservatisme qui referme la souveraineté sur le primat de la Nation unitaire et la gauche qui ouvre l’indépendance sur la souveraineté populaire est indépassable.

La distinction entre le discours indépendantiste et souverainiste est donc fondamentale pour éclairer les débats sur la convergence nationale. Il ne suffit pas de « rajeunir le discours souverainiste » par une couche de vernis indépendantiste, comme le prétendent Bernard Landry et les États généraux sur la souveraineté, mais de déconstruire les nombreux mythes qui continuent de coloniser l’imaginaire collectif de la réflexion nationale. Il ne suffit pas non plus d’utiliser les termes souveraineté et indépendance de manière interchangeable comme le propose Québec solidaire, ou de considérer les distinctions entre séparatistes, sécessionnistes, nationalistes, souverainistes et indépendantistes comme de vaines querelles sémantiques en se concentrant sur la bonne pédagogie du LIT. Ce débat théorique et pratique ne peut pas se baser sur une définition du dictionnaire sans verser dans le simplisme, comme le préconise trop souvent Jean-Martin Aussant :

« Dans le Larousse, le mot indépendance est défini à l’aide du mot souveraineté et, sans surprise, le mot souveraineté est défini à l’aide du mot indépendance. Peut-on laisser les gens utiliser le mot qu’ils veulent et passer au vrai travail, soit celui de convaincre les Québécois des avantages pour le Québec d’être un pays qui contrôle tous ses leviers décisionnels, comme 193 pays membres des Nations unies le font actuellement sans jamais regretter d’être maîtres chez eux ? »
http://www.ledevoir.com/politique/quebec/375356/la-replique-le-choix-d-un-mot-souverainete-ou-independance

Du projet de pays à la République démocratique

Si l’option indépendantiste est orpheline sur le plan des positions officielles d’un parti politique, son seul terreau fertile réside dans Québec solidaire qui n’hésite pas à lier la question nationale et la question sociale en voulant se doter d’un projet de pays fondé sur l’exercice de la souveraineté populaire et une volonté collective d’émancipation globale. L’Assemblée constituante ne sera pas une discussion à froid sur la pertinence ou non de la souveraineté du Québec, mais le résultat d’une convergence de luttes multiples autour d’un ennemi commun, installant un rapport de force entre les acteurs mobilisés de la société civile et l’impérialisme canadien accompagné de ses relents provinciaux. Le processus d’accession à l’indépendance n’est pas un fleuve tranquille dans lequel nous pouvons naviguer simplement par des arguments identitaires ou économiques, mais une rivière parsemée de rapides dans laquelle la virtuosité, la maîtrise du discours et les luttes permettront seules d’affronter la contingence des crises.

Le capitalisme mondialisé s’insinue à toutes les échelles et s’installe confortablement par la domination des élites économiques et politiques sur le peuple québécois. Celui-ci doit être entendu au sens romain de plebs (plèbe) et non de populus (population), c’est-à-dire au désir des plébéiens de ne pas être dominés par le pouvoir des patriciens. Le caractère républicain de l’indépendantisme ne se limite donc pas à la défense d’une forme institutionnelle qui remplacerait simplement la monarchie parlementaire. Il en va de même pour la démocratie, qui ne peut être réduite à « un mode de gouvernement, une pratique spécifiée pour sélectionner des fonctionnaires et en contrôler la conduite en tant que fonctionnaires » pour reprendre l’expression de John Dewey. La démocratie représente d’abord une idée sociale générique.

« L’idée de démocratie est une idée plus large et plus complète que ce dont un État peut donner l’exemple, même dans le meilleur des cas. Pour être réalisée, cette idée doit affecter tous les modes d’association humaine : la famille, l’école, l’usine, la religion. […] Pour l’individu, elle consiste dans le fait de prendre part de manière responsable, en fonction de ses capacités, à la formation et à la direction des activités du groupe auquel il appartient, et à participer en fonction de ses besoins aux valeurs que le groupe défend. Pour les groupes, elle exige la libération des membres d’un groupe en harmonie avec les intérêts et les biens communs. […] La conscience claire de la vie commune, dans toutes ses implications, constitue l’idée de la démocratie. »
John Dewey (1915). Le public et ses problèmes, Gallimard, Paris, 2010, pp. 237, 242, 244

Il en va de même pour l’idée républicaine, qui représente moins un système de gouvernement qu’une dynamique sociopolitique, dans laquelle la lutte contre la domination sous toutes ses formes permet de préserver la liberté du peuple. Celle-ci fait écho au programme de Québec solidaire : « La république que nous défendons sera le dépositaire de l’intérêt général et reposera sur une démocratie qui rejette toute forme de concentration du pouvoir vidant de sa substance la souveraineté populaire ». Ce principe crucial dans la stratégie indépendantiste de la gauche permet de lier l’ensemble de son programme social et démocratique à la perspective républicaine telle que défendue par Machiavel.

« Cet article défend la thèse suivant laquelle le républicanisme de Machiavel doit être pensé dans le cadre théorique des tumulti, c’est-à-dire des conflits entre les grands — qui veulent dominer— et le peuple — qui veut être libre. […] Il n’est pas possible de penser la liberté politique chez Machiavel sans penser la confrontation entre la liberté du peuple, dont les conditions seraient exposées essentiellement dans les Discours sur la première décade de Tite-Live, et les exercices de pouvoir ou la domination des grands, dont les principes seraient exposés surtout dans le Prince. En d’autres termes, une analyse complète de la liberté ne peut être faite dans la seule optique de la liberté républicaine, car l’exercice du pouvoir est aussi l’expression d’une liberté pour Machiavel, celle des grands. »
Christian Nadeau, Machiavel, domination et liberté politique, Philosophiques, vol. 30, no. 2, 2003 pp. 321-322 http://www.erudit.org/revue/philoso/2003/v30/n2/008644ar.pdf

De la lutte pour l’indépendance populaire

Pour tirer la souveraineté à gauche, c’est-à-dire pour faire l’indépendance, il faut dépasser le cadre étroit de la lutte de classes tel que défendu par certains marxistes et anarchistes, tout en évitant le piège de l’alliance de classes telle que défendue par Lénine, qui aspirait à réunir de manière tactique différents secteurs de la population (paysans, ouvriers, petits-bourgeois éclairés) grâce à la représentation politique d’une avant-garde qui deviendrait le seul véhicule de la révolution. L’indépendance ne doit pas être l’œuvre d’un ou plusieurs partis, mais du peuple québécois lui-même. C’est pourquoi il faut envisager l’union des couches populaires, précaires, moyennes et éduquées de toutes sortes, qui s’opposent à l’organisation oligarchique du Québec. Cette lutte de libération nationale ne passera pas principalement par les urnes, bien qu’un moment de ce processus devra passer par l’État ; c’est la rue, c’est-à-dire la société civile en acte, qui sera l’initiatrice et la seule détentrice de ce mouvement d’émancipation.

La stratégie de l’Assemblée constituante est parfaitement cohérente avec la position indépendantiste. Celle-ci ne se limite pas à décréter la souveraineté de l’État du Québec par le haut, mais souhaite faire reposer celle-ci sur la souveraineté du peuple québécois, via un instrument démocratique puissant. L’indépendance, ce n’est pas le peuple qui donne tous ses outils à l’État pour qu’il devienne souverain, c’est l’État qui donne tous ses outils au peuple pour qu’il devienne souverain. Or, la souveraineté populaire ne pourra pleinement se réaliser qu’à condition que l’État dans lequel elle s’exprime devienne réellement indépendant. Autrement dit, l’Assemblée constituante ne peut pas ne pas viser minimalement l’indépendance de l’État québécois, sans quoi elle n’aurait pas les moyens de réaliser la souveraineté populaire.

Enfin, on ne peut pas envisager un parti qui placerait une seule cause au-dessus des autres, que ce soit la souveraineté ou l’écosocialisme. Il faut plutôt penser l’articulation des mouvements sociaux, la multiplication des fronts de lutte, tant au niveau étudiant, syndical, environnemental, autochtone, anti-capitaliste, pacifiste, féministe, altermondialiste, anti-raciste et indépendantiste. La lutte de libération nationale est nécessairement une lutte sociale contre l’ordre économique et politique dominant, incarné par le visage autoritaire de l’État impérialiste canadien, mais percolant dans les interstices du gouvernement provincial et municipal. On ne peut donc pas appuyer des partis qui collaborent à la perpétuation du statu quo, même s’ils prétendent travailler dans le sens de l’intérêt général et de la souveraineté politique du Québec, alors qu’ils défendent en fait l’ordre économique qui maintiendra les privilèges d’une certaine classe sociale et l’oppression populaire une fois que le « oui » aura remporté sa victoire. L’indépendance commence maintenant et continuera pendant et après le référendum.

Le souverainisme ni gauche/ni droite n’est qu’une renégociation des termes de notre oppression nationale, et c’est pourquoi cette idée doit être liquidée au profit de l’unité populaire pour l’émancipation globale prônée par le discours indépendantiste. Ceci n’est pas une réflexion philosophique, mais une nécessité pratique visant à organiser les luttes dans le sens d’un nouveau bloc historique capable de renverser l’ordre établi. Le mot d’ordre de Rosa Luxemburg « socialisme ou barbarie » pourrait être reformulé par l’expression « indépendance ou barbarie », en spécifiant que l’indépendance n’est pas le LIT et qu’elle s’apparente davantage à une révolution sociale, économique et politique, au sens d’Andrée Ferretti.

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