Édition du 24 mai 2022

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Asie/Proche-Orient

La Chine sur une ligne de crête

Alors que Xi Jinping brigue un troisième mandat de secrétaire général du Parti communiste chinois à l’automne, le pouvoir entendait maintenir la stabilité intérieure à tout prix. La résurgence du Covid, la crise immobilière, le ralentissement économique et la guerre en Ukraine bousculent tous ses plans.

Tiré de Médiapart.

Rien ne se passe comme prévu. Alors que le président chinois Xi Jinping brigue un troisième mandat de secrétaire général à l’occasion du congrès du Parti communiste à l’automne, le pouvoir chinois, habitué à tout contrôler, s’était fixé comme ligne de conduite de maintenir la stabilité à tout prix. Les événements sont en train de bousculer tout ce programme.

La reprise de la pandémie en Chine, la guerre en Ukraine et la montée des périls géopolitiques, le ralentissement économique à l’œuvre et la crise immobilière… sur tous les fronts, internes comme extérieurs, Pékin se voit pressé de prendre position, de définir ses lignes, voire d’infléchir ses choix.

« Le gouvernement chinois se retrouve sur une ligne de crête compliquée. La mondialisation, qui a été si favorable à la Chine, est en train de changer. Il est confronté à des enjeux économiques importants, des choix géopolitiques pour défendre l’influence mondiale qu’il a acquise depuis dix ans », analyse Christophe Destais, directeur adjoint du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii).

La stratégie du zéro Covid en question

Fin février, le président chinois Xi Jinping n’avait pas de mots assez durs pour condamner la façon dont les autorités de Hong Kong avaient fait face à la nouvelle vague de Covid qui frappait alors la ville. Il leur intimait de prendre « toutes les mesures nécessaires » pour endiguer l’épidémie, ce qui, aux yeux des autorités chinoises, n’avait pas été fait.

Deux mois plus tard, le gouvernement chinois a radicalement changé de ton. Entre-temps, la nouvelle vague a atteint Shenzhen, qui est resté confiné pendant plus d’une semaine. Et puis il y a eu Shanghai. En confinant par moitié la ville le 28 mars, les autorités locales espéraient endiguer rapidement les contagions. Dix jours plus tard, Omicron ne reflue pas et les 26 millions d’habitant·es sont totalement confiné·es. Les drones relaient des images de rues désertes, d’une ville fantôme.

Shanghai s’est vu imposer les pratiques les plus autoritaires instaurées au moment de l’apparition du virus à Wuhan en 2020 : interdiction de sortir, contrôles drastiques, centres d’internement pour les malades ou les cas positifs, séparation des enfants de leurs parents. Mais plus les restrictions s’éternisent, moins la population les supporte. De plus en plus de personnes dénoncent le manque d’approvisionnement, les mesures vexatoires et arbitraires auxquelles elles sont soumises. Les témoignages sur la brutalité des mesures affluent sur les réseaux sociaux, que la censure ne parvient pas à faire taire.

« La politique du zéro Covid a été acceptée socialement parce qu’elle est vue comme un moyen de limiter la mortalité, de limiter la saturation des hôpitaux. Mais les abus et la violence de certains responsables sont en train de faire naître une forte opposition », explique Mary-Françoise Renard, responsable de l’Institut de recherche sur l’économie de la Chine.

Cela va-t-il amener le gouvernement chinois à changer de stratégie ? s’interrogent certains observateurs étrangers. « S’il y a un changement, ce ne sera pas avant le congrès du parti », pronostique Mary-Françoise Renard. Selon les estimations de la banque japonaise Nomura, vingt-trois villes chinoises et quelque 200 millions de personnes sont actuellement soumises à un confinement total ou partiel, pour tenter d’enrayer la circulation du virus.

Le gouvernement chinois tente cependant de limiter le coût économique de cette stratégie. Selon les recommandations de Xi Jinping, les ouvriers des usines, les salariés de banques ou dans les services ont été priés de se cloîtrer sur leur lieu de travail, d’y travailler, d’y dormir, et de n’avoir aucun contact avec l’extérieur le temps du confinement. Sur les réseaux sociaux, certains parlent de conditions de vie dégradantes. Dignes de l’esclavage, accusent-ils.

En dépit de la volonté de Pékin de maintenir l’activité économique, les conséquences se font sentir partout. Des usines ont dû suspendre leurs activités, faute d’avoir les pièces détachées nécessaires. Les fabricants de puces et microprocesseurs ont été obligés d’interrompre leur production. Les services de transport sont totalement désorganisés, amplifiant les difficultés d’approvisionnements pour les produits alimentaires d’abord, mais aussi pour de nombreuses usines.

La congestion dans les ports chinois, qui sont déjà au bord de la saturation depuis le début de la pandémie, augmente. Elle va immanquablement se répercuter tout au long des chaînes économiques mondiales. Dans les services, les dernières études notent toutes une baisse marquée de l’activité et des perspectives favorables.

En janvier, Goldman Sachs avait déjà revu à la baisse ses prévisions de croissance pour la Chine, et ne prévoit plus qu’une croissance de 4,3 % en 2022, en raison des ruptures provoquées par les différents confinements. Les prévisions sont désormais beaucoup plus pessimistes. Si la pandémie se poursuit et impose d’autres confinements d’ampleur, la croissance pourrait tomber autour de 2 %, voire moins, préviennent des analystes bancaires. Ce qui constituerait un choc de grande ampleur pour la Chine.

Une transition économique qui se fait attendre

Cette résurgence de la crise sanitaire se manifeste alors que l’activité économique traverse un grand moment d’incertitude. Certes, après la première vague de 2020, l’économie chinoise avait rebondi bien plus fortement que dans les autres pays. Les investissements avaient été soutenus. Mais, au fil des mois, la dynamique n’a cessé de s’essouffler. Le gouvernement chinois l’a d’ailleurs admis. Il a révisé à la baisse ses objectifs de croissance pour les fixer à 5,5 % du PIB (produit intérieur brut) en 2022.

Même si le gouvernement a annoncé de longue date la fin d’une économie expansionniste, sa volonté de réorienter son économie vers la demande intérieure, cette révision n’en constitue pas moins un avertissement. D’autant qu’en dépit de ses annonces, « il reste dans la politique de l’offre », note Mary-Françoise Renard. « Les dernières mesures prises ont été en faveur des commerçants, des petits entrepreneurs, de travailleurs indépendants, pas pour soutenir une demande qui peine à monter. »

À cela vient s’ajouter la crise immobilière. « Le marché immobilier est l’illustration des problèmes sous-jacents de l’économie chinoise. Pendant des années, cela a été la solution de facilité pour apporter des revenus aux gouvernements locaux, soutenir la croissance, apporter aux ménages un endroit où placer leur argent et le regarder prospérer », explique sur Bloomberg Craig Botham, chef économiste à Pantheon Macroeconomics. 70 % de la fortune des Chinois est investie dans l’immobilier.

Cet âge d’or est révolu. En partie par la volonté du gouvernement chinois, qui, à partir de l’été, a commencé à restreindre l’accès au crédit et à durcir les obligations pour tout le secteur immobilier. « Les Chinois ont été très soucieux de ne pas reproduire les erreurs du Japon à la fin des années 1980. Plutôt que de laisser prospérer une bulle immobilière, ils ont préféré prendre des mesures afin d’éviter une crise systémique », explique Christophe Destais.

Le groupe Evergrande, premier promoteur immobilier du pays, en a été la première cible. Il est désormais en défaut sur sa dette obligataire étrangère. Les créanciers chinois ont commencé à saisir ses biens et le reste du groupe est passé quasiment sous contrôle gouvernemental, avant que soit engagé ce qui paraît être un démantèlement et une extinction en bon ordre.

Tous les autres promoteurs immobiliers chinois sont entraînés dans sa chute. Eux qui avaient l’habitude de lever des milliards de dollars sur les marchés extérieurs pour financer des opérations de plus en plus acrobatiques ne trouvent plus de financement. En quelques mois, les ventes immobilières ont diminué de 43 %.

La chute de ce secteur, qui représente quelque 30 % du PIB chinois, se répercute partout, y compris dans le secteur financier et sur les marchés boursiers. Début mars, la bourse de Shanghai a connu une baisse spectaculaire, obligeant les autorités chinoises à intervenir pour assurer les investisseurs et donner des gages aux fonds étrangers. Mais de nombreuses ombres demeurent, à commencer par le poids des créances douteuses immobilières dans les bilans bancaires et les conséquences sur le système financier chinois. En dépit de leurs engagements, les autorités chinoises se gardent bien de mettre la lumière sur ces sujets brûlants.

Au nom de la lutte contre les inégalités

Dans la foulée, le ministre des finances a indiqué qu’il renonçait à imposer une nouvelle taxe foncière, comme il en avait le projet, au nom de la lutte contre les inégalités. Ce combat contre les inégalités et pour la défense du bien-être, comme l’a défini Xi Jinping à l’été, reste cependant plus que jamais d’actualité.

Il concerne particulièrement les plateformes et les milliardaires du numérique, dont Pékin entend reprendre le contrôle. Le géant Alibaba a servi là aussi d’exemple. En quelques mois, les autorités ont durci les règles de telle sorte que celui-ci a été obligé de plier. En guise de bonne volonté, il a versé l’équivalent de 15 milliards de dollars à une fondation de charité aux mains de l’État. Son fondateur, Jack Ma, disparu pendant plusieurs mois, a fini par quitter la présidence du groupe en mai 2021.

Dans la foulée, Colin Huang, fondateur de la société de commerce électronique Pinduoduo, a démissionné de son poste de président, tout comme le fondateur de ByteDance, Zhang Yiming, et Su Hua, le cofondateur de l’application de courtes vidéos Kuaishou. Le milliardaire Richard Liu, fondateur de la plateforme de commerce JD.com, vient à son tour de jeter l’éponge. La pression sur le secteur high tech est si forte que de nombreux salarié·es redoutent d’être licencié·es à plus ou moins brève échéance.

Mais les mêmes craintes commencent à apparaître dans d’autres secteurs, notamment manufacturiers. Comme les autres, les groupes chinois sont confrontés à la hausse des matières premières, des coûts de l’énergie, aux ruptures dans leurs approvisionnements. Des tensions jusqu’alors inconnues dans l’outil productif.

À cela s’ajoutent désormais les retombées de la guerre en Ukraine, avec son potentiel de désorganisation du commerce international, de chute des exportations et de la demande des pays occidentaux. De quoi perturber durablement la machine exportatrice chinoise.

Politique de non-alignement

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les Occidentaux pressent Pékin de rompre avec le gouvernement de Vladimir Poutine. En dépit des menaces, Xi Jinping n’a pas plié. Même s’il tente d’afficher une certaine distance, il ne fait guère de doute qu’il partage la stratégie russe de remise en cause de l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale. Même si le président chinois aurait sans doute préféré engager cette question à son rythme et à sa manière.

Le discours des représentants chinois à l’ONU était à cet égard sans ambivalence : la faute de la guerre en Ukraine incombe, selon Pékin, aux États-Unis et à la politique expansionniste de l’Otan. Alors que Washington le menaçait de représailles, s’il aidait la Russie à contourner les sanctions, le gouvernement chinois a vertement répliqué, accusant les États-Unis d’être le fauteur de troubles.

« Le problème actuel n’est pas qu’un pays veuille aider la Russie à contourner les sanctions mais plutôt qu’il y a eu des dommages inutiles aux échanges commerciaux avec la Russie, y compris entre la Chine et la Russie », a déclaré le porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois.

« Le vote de la Chine à l’ONU est important : elle s’est abstenue, note Mary-Françoise Renard. Elle a opté pour une politique de non-alignement, qui répond au mieux à la défense de ses intérêts, de la position géopolitique qu’elle a acquise notamment avec les routes de la soie. »

Mais en tant que deuxième puissance économique mondiale, ses intérêts sont multiples et parfois contradictoires. Profiter du gaz, du pétrole, des matières premières russes à bon marché dans cette période de flambée des cours ne peut que l’intéresser. De la même façon, assurer ses importations de blé ou autres produits alimentaires, une question cruciale pour le gouvernement chinois qui est le premier importateur mondial de produits agricoles, ne prête pas à discussion.

« Mais cela ne veut pas dire que Pékin est prêt à se mettre dans les mains des Russes. La Chine a appris à ses dépens dans le passé ce qu’il pouvait lui en coûter d’être dépendante de l’URSS », rappelle Christophe Destais.

Dans le même temps, la Chine a absolument besoin des débouchés occidentaux pour ses exportations, particulièrement dans cette période. « La Chine ne peut pas se développer en s’isolant du monde et le monde ne peut pas se développer sans la Chine », assurait en novembre le vice-président Wang Qishan devant un auditoire d’investisseurs étrangers. Depuis, l’analyse de Pékin n’a pas changé.

« L’intérêt évident de la Chine serait que la guerre en Ukraine cesse rapidement et que les circuits économiques et commerciaux ne soient pas perturbés », analyse Christophe Destais. Mais sur ce point-là aussi, les plans chinois risquent d’être bousculés.

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