23 septembre 2026 | tiré du alencontre.org | illustration : Bolsonaro et Lula.
https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-dossier-une-election-incertaine-et-une-crise-politique-qui-saggrave-1.html
1.- Tout se jouera dans deux semaines. Mais celui qui fait preuve d’initiative tactique prendra l’avantage. Le sentiment d’une urgence absolue face à une élection dont le résultat reste incertain a finalement prévalu au sein de la direction de la campagne Lula. Les décisions d’augmenter le montant du programme Bolsa-Família[1], de garantir l’accès gratuit aux stylos amaigrissants par le biais du SUS (système de santé publique) et de traiter l’épidémie d’endettement lié aux paris sportifs en ligne comme une tragédie de santé publique sont arrivées tardivement, mais encore à temps pour influencer le débat électoral, aux côtés de la suppression de la journée de travail 6×1. La présentation de la biographie de Lula [le deuxième volume de la biographie de Lula, écrite par le journaliste Fernando Morais, est paru en fin mars 2026, aux éditions Companhia das Letras] et, surtout, la défense de l’héritage du gouvernement, en particulier face à la comparaison inévitable avec les calamités du mandat de Bolsonaro, se sont avérées nécessaires au cours des premières semaines de campagne. C’était également une décision juste que de défendre la souveraineté, face à l’ingérence de Trump, et la démocratie, face au danger autoritaire que représente le retour du bolsonarisme au pouvoir, qui entend obtenir une majorité absolue au Congrès, en particulier au Sénat, et prendre le contrôle du STF (Cour suprême fédérale) grâce à la nomination de juges « terriblement » réactionnaires.
2.- Mais la dynamique de la campagne exigeait un repositionnement d’urgence, en prenant de nouveaux engagements pour l’avenir, car cette élection est différente de la campagne de 2022. Un revirement était nécessaire, et espérons qu’il perdure. Qui n’avance pas recule. Des propositions telles que la défense d’une réforme fiscale visant les grandes fortunes et la gratuité des transports, à titre d’exemples d’engagements pour le quatrième mandat de Lula [les deux premiers janvier 2003-janvier 2011, le troisième janvier 2023-janvier 2027, le quatrième ?], mériteraient également d’être prises en considération. Non seulement elles trouvent un écho auprès du grand public et peuvent dynamiser la mobilisation des militant·e·s, qui sera indispensable, mais elles répondent à des aspirations populaires reportées depuis des décennies, susceptibles de faire la différence dans une élection qui se jouera sur une différence de voix dramatiquement faible. La réponse à la peur doit être de susciter l’espoir que des jours meilleurs viendront.
3.- La séance de la Cour suprême du 15 septembre a été un véritable cirque, confirmant qu’il n’existait aucun recours juridique contre un procès politique. Mais cette décision de session [selon décision du président du STF, Edson Fachin] a permis de gagner du temps. On a ainsi évité que les deux dernières semaines de campagne électorale ne soient dominées par le thème de la corruption. Nous devons garder le sens de la mesure compte tenu du rapport de forces au sein du STF et dans la société. La situation aurait été pire si l’enquête n’avait été ouverte que contre Xandão [surnom populaire et satirique signifant « Grand Alexandre » pour représenter Alexandre de Moraes], car cette issue aurait galvanisé le noyau dur des partisans de Bolsonaro en associant Lula à Alexandre de Moraes dans un amalgame manipulateur et malhonnête. Il aurait évidemment été préférable que la motion d’ordre présentée par le juge Gilmar Mendes soit acceptée et que tous les juges soupçonnés d’être impliqués dans les faveurs accordées par le banquier Daniel Vorcaro, sans exception, fassent l’objet d’une enquête. Mais cela était impossible. La sortie de l’impasse grâce à la demande d’examen du dossier formulée par le juge Flavio Dino a constitué un moindre mal. Une situation d’impasse vaut bien mieux qu’une défaite. L’objectif d’Edson Fachin était d’ouvrir l’enquête contre Alexandre de Moraes avant le premier tour des élections, ce qui aurait inévitablement donné un coup de fouet à la campagne « Dehors Xandão, Dehors Lula ». Mais il est bon de rappeler que cela s’est joué à un cheveu. Heureusement, les informations découvertes sur le téléphone portable de Daniel Vorcaro, la veille et sous une pression intense, ont semé la panique chez Nunes Marques, juge au STF, qui s’est déclaré incompétent. Mais ceux qui, à gauche, se sont joints aux louanges adressées à Carmem Lúcia [juge qui avait voté la condamnation de Bolsonaro en 2025] en se laissant « hypnotiser » par la défense de la « dignité » de la Cour suprême [elle s’est excusée pour ne pas avoir disposé du pouvoir « pour calmer les choses »] ont tort. Son vote contre un jugement unifié de toutes les personnes impliquées dans des relations suspectes avec Vorcaro a favorisé la manœuvre d’André Mendonça et a révélé une incompréhension totale du danger néofasciste que représente un éventuel retour du bolsonarisme au pouvoir.
4.- La fraction libérale de la classe dominante a soutenu, de manière irresponsable, la manœuvre d’André Mendonça visant à manipuler l’élection en associant Lula au juge Alexandre de Moraes, sous prétexte de dénoncer un « système pourri par la corruption ». Elle a facilité la tentative de détourner l’objet du débat électoral afin d’élever le niveau des exigences imposées à la candidature de Lula. Elle ne dispose pas de beaucoup de voix en dehors de la classe moyenne aisée, mais elle a un poids politico-social. Personne ne peut ignorer que le thème de la corruption favorise l’extrême droite. Ce paradoxe est scandaleux car il est indéniable que le candidat Flávio Bolsonaro a entretenu des relations indéfendables avec le banquier emprisonné Daniel Vorcaro. Mais les grands groupes capitalistes qui s’expriment par le biais de la Rede Globo et de la Folha de São Paulo, ainsi que d’autres médias, lancent sans vergogne un ultimatum pour que Lula s’engage à mettre en œuvre un ajustement budgétaire garantissant au moins un excédent budgétaire[2] compris entre 2% et 3%.
Ils ont trouvé un écho au sein de certains secteurs du gouvernement, comme chez le ministre des Finances Dario Durigan, qui a même laissé entrevoir la suppression du lien entre le salaire minimum et le seuil de calcul des prestations de sécurité sociale. Les grands médias commerciaux flirtent avec la catastrophe : le danger d’une neuvième victoire de l’extrême droite (en Argentine, au Salvador, en Équateur, au Chili, en Bolivie, au Honduras, en Colombie et au Pérou), depuis le retour au pouvoir de Trump, est réel et immédiat. Le chantage de la Maison Blanche va s’intensifier au cours des deux prochaines semaines, sous prétexte du discours de Lula à l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations unies[3]. Il a déjà été démontré que l’agitation autour de représailles contre le Brésil visant à semer la peur est efficace. Nous devons être conscients que l’ingérence des États-Unis, qui a commencé il y a un an, en juillet 2025, avec l’imposition de droits de douane exorbitants, peut s’avérer décisive.
5.- L’issue de la campagne électorale est imprévisible. Nous pouvons aussi bien gagner que perdre. Le dernier sondage Datafolha a révélé, pour la troisième semaine consécutive, malgré les remous au sein du STF, qu’un ex aequo technique persiste au second tour entre Lula (46%) et Flávio Bolsonaro (44%), avec un taux de rejet de 47% pour les deux candidats. Ce sondage a également confirmé qu’un second tour est très probable et que l’avance de Lula au premier tour ne cesse de s’amenuiser. Mais il indique une hausse de la cote de popularité du gouvernement Lula, et c’est là l’information la plus encourageante. Toutes les fluctuations se situent dans les limites de la marge d’erreur. Les données détaillées les plus significatives montrent que Lula conserve la majorité parmi les plus pauvres (46% contre 29%), qui représentent pas moins de 49% de l’électorat, dans le Nord-Est (56% contre 26%), qui correspond à 27% de l’électorat ; le sondage fait état d’un ex aequo technique, bien qu’en termes numériques il soit en retrait, dans le Sud-Est, qui concentre 42% de la population (35% contre 37%), et qu’il bénéficie d’un avantage parmi les moins instruits (47% contre 30%), qui représentent 28% de la société, ainsi que parmi les catholiques (43% contre 34%), qui constituent la moitié de la population.
Bolsonaro conserve son avance parmi les personnes aux revenus moyens (41% contre 33%), qui gagnent entre 2 et 5 salaires minimums, et représentent 34% de la classe ouvrière, et surtout au sein de la classe moyenne gagnant plus de 7 500,00 réaux (44% contre 28%), qui constituent 12% de l’électorat, bien que la marge d’erreur du sondage dans ces deux segments soit de 6 points. Il conserve son avance dans le Sud (45% contre 27%), qui représente 15% des électeurs. L’extrême droite est majoritaire chez les Blancs et les personnes ayant un niveau d’études moyen, tout en réduisant son retard auprès des femmes. Mais Lula recueille 35% dans le sondage spontané, soit 4% de moins que dans le sondage stimulé, et Flávio 26%, soit 10% de moins que dans le sondage suggéré, ce qui témoigne d’un soutien moins consolidé, dans un contexte où 21% des électeurs n’ont pas encore fait leur choix. Cela signifie qu’il reste encore une marge importante pour la lutte électorale. Où le score de Lula pourrait-il progresser ? Ce que l’histoire des dix dernières années nous suggère, c’est que ce sera parmi les travailleurs, les Noirs et les femmes, étant donné que s’est consolidé au sein de la classe moyenne un anti-lulisme empreint de ressentiment. Il faut également s’attendre à ce qu’une partie des 15% de préférences réparties entre Cury, Caiado, Renan et Zema se reporte sur Bolsonaro dès le premier tour [voir note 5 du premier article du dossier].
(Publié sur le site Esquerda Online le 19 septembre 2026 ; site de la tendance Resistencia du PSOL ; traduction rédaction A l’Encontre)
Notes
[1] Allocation mensuelle aux familles vivant dans la pauvreté ou l’extrême pauvreté. Elle est conditionnée à des obligations d’éducation des enfants et sanitaires (vaccination, par exemple). Les bénéficiaires sont inscrits sur un registre national qui est à jour. Un réajustement doit intervenir en octobre 2026 pour compenser l’inflation. Le montant moyen se situe aux alentours de 133 euros. Quelque 20 millions de familles sont concernées. (Réd.)
[2] Le superávit orçamentário se produit lorsque les recettes publiques de l’État (impôts, taxes, taxes douanières) sont supérieures à ses dépenses sur une période donnée (généralement un an). Ce qui implique des mesures d’austérité. (Réd.)
[3] Selon l’AFP, ce mardi 22 septembre à l’ONU, « le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva a durement critiqué mardi l’ONU et son Conseil de sécurité, déplorant leur échec dans leur mission essentielle d’éradiquer « le fléau de la guerre ». « L’ONU échoue dans l’une de ses missions les plus importantes : débarrasser l’humanité du fléau de la guerre, sa crédibilité n’a jamais été aussi faible », a-t-il lancé dans son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU. « Nous sommes tous pris en otage par l’inaction du Conseil de sécurité, qui ne remplit pas le rôle qui lui a été confié », a-t-il ajouté. Face à ce qu’il décrit comme « la paralysie des Nations unies », il a appelé à « retrouver la volonté politique » afin que l’organisation redevienne « le temple de la paix ».
Il a par ailleurs évoqué la situation intérieure du Brésil où les citoyens sont appelés à élire un nouveau président dans moins de deux semaines avec en toile de fond des craintes d’ingérences étrangères notamment de la sphère trumpiste aux Etats-Unis, favorable au camp Bolsonaro.
« Le 4 octobre, des millions de Brésiliens se rendront aux urnes pour dessiner leur avenir », a-t-il souligné. « Ils ne vont pas seulement voter pour un président de la République, des gouverneurs d’Etat, et des représentants au Congrès », a-t-il dit. « Ils vont décider entre la démocratie et le déni » de démocratie, a-t-il souligné.
Luiz Inacio Lula da Silva s’est engagé mardi à empêcher les « ennemis de la démocratie, qu’ils soient nationaux ou étrangers, de porter atteinte à la volonté populaire ». « Nous disposons d’un système électoral moderne et solide, sous l’oeil vigilant d’une société pluraliste et d’une presse libre », a-t-il souligné. Selon lui, les Brésiliens ont le choix entre aller vers l’avenir ou revenir en arrière en choisissant son principal adversaire, Flavio Bolsonaro. Si le désir de changement est « légitime », celui-ci ne doit pas signifier régression, a-t-il argumenté. « Le changement signifie aller vers un avenir plus participatif (…) Il s’agit de créer et de partager des solutions publiques efficaces aux défis du développement, au sein d’un cadre démocratique, solide, efficace et capable. » (Réd.)










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