Édition du 8 septembre 2026

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Canada

La chicane commerciale Canada/États-Unis : la dimension historique

On entend couramment vanter « la plus longue frontière non défendue au monde », celle qui sépare la république américaine et le dominion du Canada, les excellentes relations commerciales entre les deux pays et la protection que Washington accorde à Ottawa.C’est pourquoi la guerre commerciale entamée par Donald Trump contre son voisin du nord bouscule les idées recues et décoiffe tant de monde, des deux côtés de l’invisible frontière. Les enjeux de cette initiative stupide et brutale sont énormes pour les « partenaires » en présence.

Dans cette optique, il est donc utile et instructif d’examiner les relations qui ont prévalu entre eux depuis la Confédération de 1867. Nous croyons superflu de remonter à des époques aussi lointaines que la guerre de la Révolution américaine ou à celle de 1812-1815, qui ont eu lieu dans un contexte radicalement différent de celui qui prévaut, en gros, depuis 1867.

On peut sommairement affirmer que le dominion glisse de la fin du 19ème siècle jusqu’en 1931, l’évolution du Canada, qui passe du statut de colonie politique britannique à celui de dépendant économique et commercial américain. Cela est arrivé en plusieurs étapes, dont certaines se chevauchent. Le relatif rapprochement américano-britannique, surtout visible durant le premier conflit mondial (celui de 1914-1918) a beaucoup contribué à accentuer ce processus. La mise sur pied de la Fédération canadienne en 1867, qui consacrait l’autonomie du Canada vis-à-vis de la métropole britannique, a aidé à rassurer les États-Unis à l’endroit de Londres.

Il importe tout de même de souligner que la formation de la Fédération s’est faite dans un contexte de tensions avec Washington. En effet, les féniens, une organisation révolutionnaire irlandaise, dont le but consistait à envahir le Canada pour forcer Londres à accorder l’indépendance à l’Irlance, ont procédé à des incursions en territoire canadien de 1865 à 1871. Ces incursions étaient tolérées par Washington, mécontent de la politique britannique durant la guerre de Sécession. Même si les féniens ne représentaient pas de véritable menace militaire pour les colonies canadiennes, leurs actions ont contribué à l’émergence du sentiment de la nécessité de l’unification de celles-ci, d’où en définitive la mise sur pied de la fédération canadienne.
Le contexte européen aussi joué un rôle dans l’évolution du Canada moderne. En effet, l’unification allemande, réalisée par le chancelier Otto von Bismarck en 1871, aux dépens de la France, laissait prévoir l’émergence d’une nouvelle puissance continentale susceptible de causer bien des ennuis à l’Angleterre (ce qui devait se confirmer par la suite de la plus explosive manière). Dans ce contexte, Londres devait se désengager de l’administration directe de ses colonies nord-américaines, laquelle lui attiré bien des problèmes dans ses relations avec Washington auparavant. Il n’était pas impossible non plus d’imaginer à cette époque une alliance militaire américano-germanique anti-britannique qui aurait pris la Grande-Bretagne en étau. Il semble que la décision de ne plus soutenir sur le plan militaire le Canada, en cas de confrontation majeure avec les États-Unis, fut adoptée par le cabinet britannique en 1875.

Mais le Canada gardait des relations commerciales et économiques privilégiées avec sa métropole, en dépit de l’addoption en 1879 d’une loi protectionniste visant à développer les industries nationales, tout simplement nommée « La politique nationale ». De leur côté les États-Unis pratiquaient une politique commerciale restrictive eux aussi. On était loin du libre-échange !

Mais des traités demeuraient nécessaires pour consacrer le nouvel état de choses entre Londres, Ottawa et Washington. Cela fut accompli dès 1871, avec le traité de Washington.Par cette entente, les principaux joueurs (Londres et Washington) s’engagaient pour régler de façon pacifique les éventuels litiges frontaliers et maritimes, et les États-Unis reconnaissaient la légitimité du nouveau Canada ; ils abandonnaient pour de bon toute idée d’invasion militaire de leur voisin du nord. Est-ce à dire que tout était réglé sur ce plan ? Une certaine méfiance régnait du côté canadien à l’égard du voisin du sud, surtout en ce qui concernait ses ambitions territoriales. On était conscient de la gourmandise américaine qui entraînait une expansion continentale toujours plus étendue. C’est pour éviter que les Américains ne mettent la main sur une bonne partie de l’ouest canadien que les gouvernements fédéraux ont colonisé à marche forcée ce qui est aujourd’hui le sud du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta. Tant pis pour les premiers habitants des lieux, Autochtones et Métis. La conquête de l’Ouest canadien ne fut guère plus pacifique que celle des États-Unis.

Une certaine méfiance perdura longtemps du côté canadien. Encore en 1920, l’état-major canadien mit sur papier discrètement un plan de défense du Canada visant à contrer une éventuelle invasion américaine, sans trop y croire cependant. Il ressemblait à celui de 1812 : résister le plus longtemps possible, en attendant des renforts de Londres, et ce, même si le rapprochement américano-britannique rendait ce scénario farfelu. Mais l’évolution des relations canado-américaines allait rendre caduque ce genre de crainte.

En 1931, le Statut de Westminster consacrait l’indépendance Canada visà-vis de la Grande-Bretagne en dépit du fait que le Canada continuait à faire partie du Commonwealth.
On note par ailleurs l’ouverture d’une ambassade américaine à Ottawa en 1927. Un alliance stratégique (le traité d’Ogdensburg) entre les deux pays fut scellée en 1940, face à la menace nazie. On connaît l’intrensité de la participation canadienne au second conflit mondial. Le Norad fut fondé en 1958, accentuant l’alliance entre les deux pays. Cette fois, il s’agissait de contrer la menace soviétique. Washington n’agissait pas par pure amitié envers Ottawa : le territoire canadien séparait les États-Unis de l’Union soviétique. Il en allait donc de l’intérêt primordial américain d’intégrer le Canada à son système de défense continental. C’est à partir de l’après-guerre que le Canada glissa dans le giron défensif américain. Cette situation permit à Ottawa de freiner ses dépenses militaires.

Sur la plan économique, elle prit sa véritable ampleur durant la décennie 1930. États-Unis et Canada choisirent la coopération pour sortir de la Grande Dépression, malgré des décennies de protectionnisme mutuel depuis la fin du siècle précédent. Par exemple, en 1936 ils conclurent un accord commercial de grande envergure qui réduisait les barrières commerciales et douanières, un point de départ qui inaugurera une baisse continue, laquelle mènera plusieurs décennies après au libre-échange moderne.

Donc, en même temps que débutait l’intégration continentale entre les deux pays, commençait aussi celle de leurs économies, au point que les entreprises américaines devinrent rapidement un élément « normal » dans le paysage social canadien. Les États-Unis furent rapidement considérés au Canada comme le symbole de la prospérité, en tant qu’investisseurs et pourvoyeurs d’emplois. On n’oubliera pas non plus le tourisme estival de beaucoup de Canadiens et de Québécois en Nouvelle-Angleterre, ce qui a accentué la familiarité entre plusieurs Américains et les touristes venus du nord. L’influence culturelle a joué aussi.

Que conclure de ce tour d’horizon ? Le Canada (y compris le Québec) est intégré à l’économie américaine plus que n’importe quel autre pays, pour le meilleur et pour le pire. Parviendra-t-il à s’en dégager ? Complètement, c’est douteux. La proximité géographique et le statut de puissance hégémonique des « States » rendent ce scénario fort improbable. Si au point de départ en 1867, la méfiance régnait de part et d’autre de la frontière, à la longue elle a fait place à une authentique collaboration. Bien sûr, le Canada se trouve en situation d’infériorité par rapport à son puissant voisin, mais il n’est pas dépourvu de moyens de riposte le cas échéant, pourvu que sa population dans l’ensemble soit prête à consentir aux sacrifices requis afin de préserver (ou de reconquérir) la plus grande part possible d’indépendance par rapport à l’État impérialiste qui borde notre frontière au sud. Les États-Unis, pour leur part, n’ont pas intérêt à s’aliéner son modeste mais indispensable voisin du nord, comme le reconnaissait dernièrement l’ancien vice-président Mike Pence. C’est pourquoi la politique agressive de Donald Trump à l’égard du Canada et ses coups de gueule indisposent tant de monde aux États-Unis. Un rapprochement entre les gauches québécoise et « canadian » d’une part, et les gauches américaines d’autre part est souhaitable afin de ne pas laisser tout le champ libre à aux droites.

Jean-François Delisle
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