L’échec de la troisième voie caquiste
La CAQ s’est construite sur la promesse d’une alternative au fédéralisme libéral et au souverainisme péquiste. Dans les faits, ce projet s’est rapidement cristallisé autour d’un nationalisme conservateur, centré sur la promotion de l’identité, la défense de la langue française et d’une laïcité falsifiée, combiné à une orientation économique profondément néolibérale. Sous François Legault, ce compromis a pris la forme d’un État au service du grand capital, prompt à mobiliser la démagogie identitaire afin de détourner les colères sociales et de désigner les personnes immigrantes comme boucs émissaires des crises structurelles du Québec.
Les scandales et les crises qui ont jalonné les dernières années — l’approfondissement des inégalités, l’échec de Northvolt, le dérapage de SAAQclic, le fiasco de la réforme de la rémunération des médecins, la détérioration des services publics — n’ont pas seulement provoqué la chute de la CAQ : ils en ont révélé l’irréversibilité. Ils ont consolidé une perception déjà bien ancrée, celle d’un gouvernement usé, arrogant, gouvernant d’abord au bénéfice des intérêts économiques dominants plutôt qu’en fonction du bien commun.
Depuis sa fondation, la CAQ repose sur une contradiction centrale : se présenter comme une force « nationaliste » tout en demeurant solidement arrimée aux intérêts du capital et au cadre institutionnel canadien. Le gouvernement Legault n’est parvenu ni à arracher de véritables gains face au fédéralisme canadien ni à empêcher l’empiètement d’Ottawa dans les champs de compétence du Québec. Son nationalisme s’est révélé essentiellement symbolique, incapable de se traduire en souveraineté politique ou économique réelle.
Les grandes politiques de la CAQ en témoignent clairement. Les lois 21 sur la laïcité, 96 sur la langue française et 84 sur l’intégration nationale ont servi à consolider une base nationaliste conservatrice, fondée sur une conception défensive et culturaliste de l’identité québécoise.
En parallèle, sur le plan économique, le gouvernement a poursuivi une stratégie axée sur l’attraction des multinationales, la déréglementation, l’exploitation accrue des ressources et l’intégration du Québec aux chaînes de valeur nord-américaines, notamment à travers la filière batterie et l’électrification. Présentée comme « verte », cette orientation a surtout bénéficié aux grandes entreprises et aux investisseurs, tout en marginalisant la lutte réelle contre les changements climatiques, la justice sociale et la souveraineté énergétique.
La chute vertigineuse dans les intentions de vote, jusqu’à environ 11 % au début de l’année 2026, ne relève donc pas d’un accident conjoncturel, mais d’une rupture politique profonde. Alors que près de 75 % de la population se disait insatisfaite du travail du premier ministre, François Legault a été contraint à la démission.
La course à la chefferie : une entreprise de gestion des dégâts
La course actuelle à la chefferie, loin d’ouvrir une phase de renouvellement, révèle au contraire l’ampleur de la crise du parti. Elle apparaît moins comme un moment de refondation que comme une tentative de gestion des dégâts. L’héritage que Christine Fréchette et Bernard Drainville doivent assumer n’est pas celui d’un gouvernement simplement fatigué, mais celui d’un projet politique arrivé à ses limites historiques.
Christine Fréchette incarne la continuité technocratique du modèle caquiste. Sa candidature se veut rassurante pour les milieux économiques, axée sur la stabilité, la concertation avec le patronat et la poursuite du modèle de croissance actuel. Elle reste pleinement associée aux choix structurants du gouvernement : politique énergétique favorable au privé, absence de remise en question du modèle économique, refus d’un virage écologique ambitieux. Elle se présente elle-même comme une candidate du centre droit, soucieuse de préserver l’équilibre initial du projet caquiste sans en interroger les fondements.
Bernard Drainville, pour sa part, incarne une autre lecture de cet héritage : celle du durcissement idéologique. Il assume plus ouvertement le virage identitaire, la centralité de la nation culturelle, la fermeté en matière de restrictions des droits des personnes immigrantes et un État plus autoritaire dans ses rapports avec les syndicats et la société civile. Là où Fréchette représente la continuité d’une gestionnaire néolibérale, Drainville incarne la radicalisation politique d’un même projet.
Dans les deux cas, le cadre demeure inchangé. Ni l’un ni l’autre ne remettent en cause le cœur du modèle caquiste : un État au service des intérêts patronaux, une conception restrictive de l’identité et une subordination de la transition écologique aux impératifs de croissance. Tous deux rejettent également toute critique de fond du fédéralisme canadien et toute perspective d’émancipation nationale réelle. La course à la chefferie devient ainsi une lutte pour l’interprétation d’un héritage, non pour sa transformation.
La crise actuelle n’est pas une crise de leadership, mais une crise de projet. Elle révèle l’épuisement d’un nationalisme réactionnaire incapable de répondre aux défis sociaux, écologiques et démocratiques du Québec contemporain.
Comme l’écrit la direction de la FTQ dans son bilan de fin d’année : « La population du Québec doit également prendre conscience des dérives démocratiques de ce gouvernement, avec ses projets de loi et ses lois qui n’ont qu’un seul objectif : museler la société civile et les organisations syndicales en s’ingérant dans leur gouvernance et leurs droits de contester des lois arbitraires. Le projet de loi sur la Constitution, écrit sur un coin de table, est un autre exemple de cette dérive. »
Et c’est bien ce programme que les deux candidat·es à la chefferie de la CAQ ont promis de poursuivre.
Christine Fréchette comme Bernard Drainville sont ainsi condamnés à défendre l’héritage d’un parti qui a gouverné au nom de la « fierté » et de la « prospérité », tout en approfondissant les inégalités, en affaiblissant les services publics et en réduisant la politique économique à une redistribution de fonds publics au profit des grandes et moyennes entreprises, au service des intérêts de la classe dominante.
La question n’est donc plus de savoir lequel des deux incarnera le mieux l’avenir de la CAQ. Dans un contexte de recomposition politique profonde, cette course à la chefferie apparaît moins comme un nouveau départ que comme le dernier acte d’un cycle historique arrivé à son terme.






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