Édition du 20 août 2019

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Québec

La crise de la souveraineté est avant tout la crise du PQ

Le dernier sondage CROP publié dans Le Devoir du 28 octobre indiquait une baisse marquée de la ferveur souverainiste particulièrement chez les jeunes. Les résultats des deux dernières élections ont démontré qu’au niveau provincial le PQ avait atteint le plus bas pourcentage de vote depuis sa naissance et le Bloc Québécois a continué sa descente en nombre de votes. Cela appellerait normalement à une certaine introspection.

L’élection de 2014 a été marquée par la campagne sur la charte des valeurs qui s’est voulue un grand rassemblement visant surtout la population québécoise de souche afin de faire sortir le vote francophone. Au travers du concept d’interdiction des signes religieux, elle a ciblé exclusivement les femmes de la communauté musulmane, communauté en majorité francophone par ailleurs, qui avait beaucoup de raisons d’appuyer un projet souverainiste. En donnant l’image de rejet de l’étranger elle a provoqué un sentiment d’exclusion non seulement au sein cette communauté, mais aussi de plusieurs autres communautés issues de l’immigration, sans parler du ressac causé parmi tous ceux et celles qui croyaient que tout cela n’avait plus rien à voir avec un débat de société. Le PQ faisait le pari de reproduire la performance de l’ADQ de Mario Dumont quelques années auparavant et ainsi gagner les élections, quitte à miner les bases du large rassemblement nécessaire pour gagner un éventuel référendum. Si la communauté québécoise avait été pratiquement unanime à condamner les propos de Jacques Parizeau au lendemain du référendum de 1995, il n’en demeure pas moins qu’il avait objectivement lancé le défi qui attendait les forces souverainistes à l’avenir. On ne peut gagner un référendum sans une vision de la société qui inclue les communautés issues de l’immigration.

L’autre question, qui est intimement liée à la souveraineté, est celle du projet économique et social du PQ. Le poing en l’air de Péladeau aura suffi à faire oublier le sort de milliers de travailleurs et travailleuses sacrifiés sur l’autel du profit, qui ont perdu leur emploi en plus d’avoir vécu des mois en lock-out. C’est le même Péladeau qui aujourd’hui s’en prend au programme d’austérité du gouvernement Couillard comme en font foi ses déclarations lors de son passage dans la circonscription de St-Henri-Ste-Anne le 1er novembre, mais qui refuse en même temps d’appuyer les syndicats du secteur public qui luttent justement contre ce plan d’austérité et pour de meilleurs services publics. Le fait est que Péladeau a une vision économique : celle qui favorise le 1% dont il fait partie et que le PQ n’a pas intérêt à soumettre au débat.

Le questionnement d’Alain Denault au sujet des paradis fiscaux dont aurait pu bénéficier Quebecor World dans des placements au Panama, en Europe et au Delaware est assez révélateur à cet égard. Selon lui ce sont les populations qui en souffrent, car des capitaux quittent le pays de façon hémorragique pour éviter le fisc. Ceux qui restent sont moins imposés pour concurrencer les paradis fiscaux. Au total, l’État tire moins de revenus de l’activité privée pourtant rendue possible grâce aux institutions publiques qu’il finance : routes, universités, hôpitaux… Le problème de la dette s’ajoute à cela, et c’est la classe moyenne et prolétaire qui en paye le prix au final.

Selon Gaétan Breton, professeur titulaire au département des sciences comptables de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), dans les pays de l’OCDE les spécialistes évaluent l’évasion fiscale à 15% du budget des États. Ce qui au Québec nous place quelque part autour de 9 milliards par année.(1) Revue Ultimatum 2010. On imagine mal comment Péladeau pourrait changer une situation qui avantage ses pairs. Ce n’est d’ailleurs pas son intention, sa vision d’enrichissement du Québec c’est celle de l’autonomie des entreprises sans les restrictions des cadres législatifs tels que l’avait bien démontré son attitude de refuser de participer au Conseil de Presse et à son tribunal d’honneur en 2010. Au final ce n’est pas cette vision économique qui inspirera la population en quête de justice. Alors vaut mieux la dissimuler sous le grand vocable de « Tous pour l’indépendance. »

Pour l’heure, la commémoration du référendum de 1995 et les déclarations vides de contenu de Péladeau sur l’indépendance tiennent lieu de bilan et servent surtout à ratisser le terrain en vue des prochaines élections. Tous unis derrière le PQ pour l’indépendance dont on ne connaîtra les modalités du projet que plus tard, probablement juste avant les élections. Jean-François Lisée, quant à lui, voit d’un bon oeil la volonté d’amorcer les préparatifs de la campagne référendaire avant une éventuelle une victoire du PQ aux élections générales de 2018. Cela indique bien que le grand ralliement pour un référendum servira uniquement de campagne pour faire élire le PQ, il ne peut d’ailleurs en être autrement.

Durant les 18 mois où il a été au pouvoir, la stratégie du PQ a été de tirer le tapis sous les pieds de la CAQ pour aller chercher son électorat. Ses politiques économiques et sa campagne identitaire allaient dans ce sens, mais cela n’a pas fonctionné. Durant la campagne électorale, François Legault a réussi à apparaître plus vindicatif contre les Libéraux de Jean Charest et a repris sa place. Le PQ sait maintenant qu’il doit tenter une autre stratégie s’il veut avoir une chance de gagner les prochaines élections.

L’opération ralliement référendaire servira à neutraliser la population militante et au mieux gagner des secteurs de la base de Québec solidaire. Ce n’est pas sans raisons que Péladeau ne veut pas divulguer son plan d’accès à la souveraineté maintenant. C’est que quelques mois avant les élections, ce plan sera centré uniquement sur la nécessité d’élire le PQ, le reste demeurera un mirage. Parce que le PQ sait très bien qu’il ne peut tenir de référendum gagnant, ce n’est pas le choix politique qu’il a fait. En attendant il tentera d’entraîner dans son sillage les secteurs plus à gauche dont QS, pour les désamorcer. Si Québec solidaire tombe dans ce panneau, il court à sa perte.

Le PQ n’a pas absolument besoin de développer une alliance formelle avec QS, le seul fait d’en évoquer la possibilité de part et d’autre suffira à ébranler la base de QS et surtout son électorat. Le seul parti vraiment dans la mire du PQ en termes de politique d’alliance sera la CAQ. C’est celui qui correspond le plus au projet social et économique du PQ et de Péladeau, par exemple en termes de réduction de la dette et de désengagement de l’État dans les services publics. C’est aussi le terrain qu’il avait ciblé en 2014 et où il peut aller chercher les votes qui ne lui sont pas acquis. Avec le faible résultat qu’il a obtenu lors des dernières élections, cela deviendra certainement une priorité. Pour ce qui est de ceux et celles qui sont souverainistes et qui hésitent à cause de ses politiques d’austérité, il comptera sur sa grande campagne de souveraineté. S’il avait véritablement l’intention de se lancer dans un référendum, il divulguerait son plan maintenant et permettrait à tous ceux et celles qui croient à la souveraineté d’en débattre et de renforcer la stratégie souverainiste. Mais le PQ est d’abord et avant tout un parti de pouvoir. Et il n’a plus de plan stratégique concernant la souveraineté. Il lui reste à faire miroiter la souveraineté d’ici la campagne électorale et ensuite tenter de prendre le pouvoir en misant sur la nécessité de renverser les libéraux, c’est ce qu’il est en train de préparer pour 2018.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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