Édition du 10 mars 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

La dérive de Québec Solidaire

Après avoir atteint 15% des voix au scrutin d’octobre 2022, (le Parti québécois avait, lui, débuté la campagne électorale avec 9% d’appuis), on assiste depuis à un renversement de situation.

Les sondages indiquent que la formation de Paul Saint-Pierre Plamondon (PSPP) caracole en tête des intentions de vote avec 36% ou 38%, alors que Québec solidaire a glissé sous la barre des 10%. (aux dernières nouvelles, c’était 8%). Vers la fin de la décennie 2010, le Parti québécois lui aussi avait connu un déclin dans les intentions de vote (16% au scrutin de 2018). Certains observateurs et analystes craignaient sa marginalisation, prélude à sa possible disparition. On soutenait qu’il s’accrochait à une option dépassée (l’indépendantisme), déjà rejetée par une majorité d’électeurs et d’électrices à deux reprises en 1980 et en 1995. Depuis sa fondation en 2006, Québec solidaire s’est mis à faire figure d’étoile montante, en particulier sous la gouverne dynamique d’Amir Khadir et de Françoise David, deux figures politiques très respectées. L’accent était mis sur les questions sociales plus que sur ce qu’on appelle par convention « la question nationale », c’est-à-dire le débat fédéralisme-indépendance. L’électorat éprouvait de toute évidence une certaine lassitude là-dessus après trente ans de débats constitutionnels, par moment aigus. Dans le programme de la nouvelle formation, l’indépendance apparaissait, mais seulement en queue de liste. La priorité n’était clairement pas là.

Cette orientation a permis au nouveau parti de faire des gains intéressants sur le plan électoral et d’obtenir de la part des gouvernements certains acquis, notamment pour les locataires âgés.

Toutefois, les choses devaient changer. En effet, en 2017, Québec solidaire acceptait d’intégrer dans ses rangs Option nationale, un petit parti souverainiste dirigé par Sol Zanetti. QS sembla alors ravir au Parti québécois sa principale raison d’exister, avec en prime un programme social-démocrate assez avancé. Le Parti québécois parut alors dépassé par l’évolution constitutionnelle de la gauche québécoise. Trois chefs se sont succédé à sa tête entre 2016 et 2020, Jean-François Lisée de 2016 à 2018, Pascal Bérubé, dirigeant intérimaire de 2018 à 2020, puis finalement l’actuel chef, Paul Saint-Pierre Plamondon. Québec solidaire a même repoussé l’idée d’une alliance avec le PQ. Un sondage a même révélé des intentions de vote en sa faveur de l’ordre de 17%, alors que le PQ piétinait en bas de 20%. Québec solidaire paraissait à la veille d’atteindre les 20% des voix, la « zone payante » pour une formation qui ambitionne de conquérir le pouvoir, ou du moins d’accéder au statut d’Opposition officielle.

Toutefois, cette force apparente de QS masquait d’importantes faiblesses internes.
Tous les partis politiques connaissent des divisions idéologiques et des rivalités personnelles. Mais Québec solidaire est un parti plus radical que les autres en ce qu’il ambitionne de changer la société et de rééquilibrer de manière importante les rapports entre exploiteurs et exploités en faveur de ces derniers ; une bonne partie de la gauche québécoise l’a donc rejoint, ne fût-ce dans certains cas que pour des motifs stratégiques (profiter d’une tribune majeure) ;il a recruté des sociaux-démocrates, des socialistes et des écologistes.
On connaît la prédisposition « des gauches » aux querelles internes, chaque clan accusant certains autres de « trahison » envers l’idéal à l’origine de la fondation d’un parti. Une certaine intransigeance quant à la « pureté » du programme y règne. Les dirigeants sont souvent eux-mêmes divisés. Mais s’ils sont prestigieux et appréciés par la plupart des membres comme l’étaient Françoise David et Amir Khadir, ils parviennent à maintenir la cohésion du parti. Cependant, lorsque d’autres chefs ou porte-paroles de moindre envergure les remplacent, ils éprouvent plus de difficultés à préserver cette relative unité.

Le sens politique entre aussi en ligne de compte dans cette analyse. Les dirigeants et leurs conseillers doivent bien saisir les attentes de l’électorat et donc, être en phase avec ses besoins et ses espoirs.

Le Parti québécois a bien connu connu cette dimension de l’action politique partisane, de sa fondation en 1968 à sa prise du pouvoir en 1976. Mais René Lévesque bénéficiait quasiment du statut d’idole et il disposait de conseillers d’envergure comme Claude Morin, Jacques Parizeau et Jacques-Yvan Morin, par exemple. C’est lui qui a eu l’idée de séparer la conquête du pouvoir de l’idée de souveraineté. De là est né la stratégie du référendum sur l’indépendance. La victoire électorale inattendue qui en a résulté a peut-être sauvé le parti d’une crise majeure qui aurait pu entraîner son éclatement.

Dans les partis de gauche comme Québec solidaire, les querelles de chapelle sont fréquentes et très dommageables, à commencer par les tensions entre l’aile social-démocrate, qui se définit comme pragmatique et réaliste, et le ailes plus radicales, marxistes ou marxisantes, sans oublier la mouvance écolo. À moins que ce type de formation n’ait à sa tête une direction respectée et ferme, capable d’imposer une certaine unité, il est menacé d’éclatement. Il croupit souvent dans une certaine marginalité, oscillant entre réalisme et radicalisme.

Or, depuis le départ de poids lourd comme Gabriel Nadeau-Dubois (qui va finir son mandat de député mais ne se représentera pas), Manon Massé et dans une moindre mesure Vincent Marissal qui a décidé de siéger comme indépendant, Québec solidaire n’a plus retrouvé de leaders d’envergure. En dépit de leurs compétences comme parlementaires et de leur dévouement à la cause, ni Ruba Ghazal ni Sol Zanetti (ancien chef d’Option nationale) n’ont l’envergure politique nécessaire même pour rallier l’électorat naturel du parti, peut-être davantage socialiste que souverainiste. Cet électorat se disperse ou alors se neutralise sur le plan partisan.

Sous l’influence des deux actuels porte-paroles Ghazal et Zanetti, QS met beaucoup plus l’accent sur la lutte indépendantiste que leurs prédécesseurs David et Khadir. Plusieurs membres se sont peut-être senti mal à l’aise devant cette réorientation. Un sondage récent révèle que 67% d’entre eux voteraient NON à l’indépendance lors d’un éventuel troisième référendum ; d’ailleurs, le même sondage indiquait que 33% des péquistes feraient pareil.
Cela explique peut-être en partie pourquoi les appuis à Québec solidaire ont fondu comme neige au soleil depuis le scrutin d’octobre 2022 : de 15% des suffrages obtenus à cette occasion, les sondages révèlent que ceux-ci ont descendu sous la barre des 10%.

Pourquoi ?

Il n’existe pas de réponse simple à cette interrogation. Mais on peut formuler l’hypothèse très vraisemblable que la population n’a plus la tête à discuter d’indépendance. Les problèmes économiques et sociaux, l’abaissement d’une partie de la classe moyenne, l’érosion du pouvoir d’achat, les difficultés à se loger convenablement à prix abordable, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche et ses menaces de guerre commerciale contre le Canada font qu’une majorité de Québécois et de Québécoises préfère la sécurité (au moins apparente) de l’appartenance à la fédération canadienne que d’entamer une lutte pour se doter d’un État souverain.

En chantant de concert les vertus de la souveraineté avec le Parti québécois de PSPP et en clamant que lors de la campagne référendaire qui s’annonce si le PQ revient au pouvoir, Québec solidaire appuiera indéfectiblement la souveraineté, sa direction se discrédite et éloigne des partisans plus socialistes ou sociaux-démocrates qu’indépendantistes. Zanetti et Ghazal répètent que Québec solidaire se rangera sans hésiter dans le camp du OUI. Ce faisant, ils ont transformé le parti en un chihuahua qui s’excite à côté du berger allemand péquiste. Vu le déclin de la formation de gauche, Plamondon ne voit aucun intérêt à courtiser ce qui subsiste de électorat solidaire. Il se tourne plutôt du côté de la droite, ou plutôt des droites, afin de rallier leurs partisans et partisanes à sa cause.

Il est d’ailleurs significatif que les anciens péquistes, qui avaient dans une large mesure rallié la CAQ en 2012 lors de sa mise sur pied, désabusés par le gouvernement Legault, soient retournés au bercail péquiste sans rejoindre Québec solidaire, ce qui illustre bien le peu d’attrait que ce dernier exerce sur les souverainistes.

Une remontée du parti de gauche demeure-t-elle possible d’ici octobre ? C’est peu probable. Les gens le jugent très sympathique, mais il y a une différence importante entre la sympathie et la crédibilité. On le juge incapable d’assumer la responsabilité écrasante d’exercer le pouvoir.

En fait, plutôt que de s’époumoner à appuyer la souveraineté version péquiste, QS devrait revenir à sa mission première : talonner le parti au pouvoir au sujet des politiques sociale et exiger des garanties quant à la sécurité économique de la population durant la période de transition ardue qui suivrait une éventuelle victoire du OUI. Le référendum se tiendra sans doute vers la fin du mandat péquiste, soit vers vers 2028 ou 2029, ce qui laisse amplement le temps à Québec solidaire de se retrouver lui-même, de reprendre ses esprits en quelque sorte et de redonner priorité à la critique sociale plutôt que de se mettre à la traîne du gouvernement Plamondon.

Dans tous les cas, que Québec solidaire réussisse ou non à faire élire des députés à l’Assemblée nationale, il devra repenser son ordre de priorités, à commencer par regarnir ses rangs et aussi laisser plus d’autonomie à ses porte-paroles. Si rien ne change, il risque l’effondrement et la disparition. Alors, qui aura gagné, sinon la droite ? Les grands perdants seront comme d’habitude les sacrifiés de la « croissance économique » version néolibérale.

Jean-François Delisle

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