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14 mai 2026
La ville portuaire caribéenne de Santa Marta se trouve au pied de la Sierra Nevada, dans le département colombien de Magdalena. Le long de son littoral s’étend le terminal Drummond, du nom de la multinationale charbonnière qui l’exploite, où une voie ferrée s’avance dans la mer pour charger des navires d’exportation avec du charbon extrait de vastes mines à ciel ouvert situées dans la région voisine de Cesar, près de La Loma. Du 24 au 29 avril, des délégués de cinquante-huit pays se sont réunis ici pour la première conférence internationale sur l’élimination progressive des combustibles fossiles, dans une région où les réalités de l’extraction sont impossibles à ignorer.
Coorganisé par la Colombie et les Pays-Bas, le sommet a réuni des gouvernements, des syndicats, des peuples autochtones, des communautés les plus touchées, des scientifiques et des militant-es désireux-es de dépasser les limites des négociations internationales sur le climat et de tracer la voie d’une transition juste. La conférence s’est articulée en trois volets : un volet académique, un sommet des peuples et des pourparlers interministériels de « haut niveau » — tous convergeant à la fin de la semaine, par l’intermédiaire de représentant-es désigné-es, dans le cadre de séances de travail conjointes.
Mais la notion de « transition juste » n’a pas la même signification, ni le même poids, pour toustes les participant-es. Si le sommet de Santa Marta a mis à nu les coûts de la dépendance aux combustibles fossiles, il a également révélé les divisions qui persistent quant à l’ampleur de la transformation économique et politique nécessaire pour se libérer de l’emprise du capitalisme fossile.
Frustrations refoulées
Poussée par une frustration grandissante face aux limites des négociations climatiques des Nations Unies, la conférence, officiellement intitulée Transitioning Away, visait à faire avancer les discussions sur l’élimination progressive des combustibles fossiles plus loin que ne l’a permis jusqu’à présent le processus de la COP (Conférence des Parties) de l’ONU.
« Au cours des trente dernières années, les combustibles fossiles n’ont même pas été mentionnés lors des COP », a déclaré Tzeporah Berman, fondatrice du Traité de non-prolifération des combustibles fossiles, une initiative de la société civile désormais soutenue par dix-huit États-nations, dont la Colombie, et des centaines de gouvernements infranationaux. La plupart d’entre eux sont de petits États insulaires de la région du Pacifique, particulièrement vulnérables à l’élévation du niveau de la mer, comme le Vanuatu, les Fidji ou les Samoa.
Plusieurs de ces pays, dont Tuvalu, ont déclaré l’état d’urgence énergétique le mois dernier en raison de graves pénuries de carburant et d’une flambée des prix, aggravées par les conflits mondiaux. « Le gouvernement doit fermer ses bureaux tous les jours à 15 h pour économiser l’énergie. Nous faisons ce que nous pouvons, mais nous ne pouvons pas résoudre ce problème seuls », a déclaré la ministre tuvaluane Maina Vakufua Talia lors de la séance plénière d’ouverture.
Bien que la conférence de Santa Marta se soit appuyée sur les propositions avancées par le Traité de non-prolifération des combustibles fossiles, sa portée s’est étendue au-delà de cette initiative pour inclure de grandes puissances du secteur des hydrocarbures telles que la France, le Canada, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Elle n’inclut toutefois pas les États-Unis, la Chine, l’Inde ou l’Arabie saoudite.
L’absence relative des pays du Nord dans cette initiative soulève des questions quant à l’engagement réel au sein de la « coalition des volontaires » autoproclamée de Santa Marta. Ces contradictions ont peut-être été le mieux illustrées par les Pays-Bas : le gouvernement néerlandais a approuvé de nouveaux projets d’extraction de gaz en mer du Nord la semaine même où il co-organisait la conférence à Santa Marta. Il a également été critiqué par les militant-es de la « Flottille pour la justice climatique » pour avoir interjeté appel d’une décision rendue à La Haye, selon laquelle l’État néerlandais n’avait pas suffisamment protégé les habitant-es de Bonaire, un territoire néerlandais des Caraïbes, contre les effets de la crise climatique.
Selon Berman, cependant, les coalitions minoritaires ont historiquement été le moteur du changement mondial, citant comme précédents la non-prolifération nucléaire et l’interdiction des mines terrestres. « Santa Marta est notre Porto Alegre — elle doit l’être », a affirmé Joel Wainwright, faisant référence à la tentative du Forum social mondial de construire des alternatives aux modèles économiques dominants. Coauteur de Climate Leviathan, Wainwright a assisté au sommet en tant que « fier partisan du mouvement pour la justice climatique ». Ces moments de convergence comptent — sinon pour résoudre la crise énergétique en une seule conférence, du moins pour redonner de l’élan, de la solidarité et de l’énergie politique à un mouvement souvent marqué par la fragmentation et la lassitude.
La diplomatie climatique de la Colombie
Sous la présidence de gauche de Gustavo Petro, la Colombie a cherché à se positionner à l’avant-garde de la diplomatie climatique. Le gouvernement a non seulement ouvert la voie aux revendications longtemps défendues par les ONG et la société civile — en lançant cette confrontation directe sur les combustibles fossiles, responsables de 75 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre —, mais a également pris des mesures au niveau national pour s’aligner sur ce programme.
Au cours des derniers mois, la Colombie a pris des mesures pour suspendre plus de trois cents projets potentiels liés aux combustibles fossiles, dont quarante-trois blocs pétroliers et plus de 286 demandes d’exploitation minière, notamment en interdisant l’extraction dans la région amazonienne. En mars, Petro a également annoncé le retrait du pays du système de règlement des différends entre investisseurs et États (RDIE), qui permet aux multinationales de poursuivre les gouvernements pour des politiques affectant leurs investissements. Au cours de la dernière décennie, la Colombie a fait face à vingt-quatre réclamations semblables totalisant plus de 13 milliards de dollars : soit environ 11 % de son budget annuel.
La décision de mettre un terme à toute nouvelle expansion extractive est significative pour un pays classé cinquième exportateur mondial de charbon. Les combustibles fossiles représentent plus de 50 % de l’ensemble des exportations colombiennes, rendant l’économie fortement dépendante de l’extractivisme et donc vulnérable. Avec 99 % de la production destinée à l’exportation, ce changement de cap démontre que la volonté politique peut contribuer grandement à faire avancer la transition énergétique.
Pourtant, cette approche reste fragile. Avec les élections qui approchent le 31 mai (et Petro ne pouvant se représenter), une éventuelle victoire de l’opposition pourrait entraîner un retour aux politiques extractivistes. Alors que les partisan-es de gauche de Petro placent leurs espoirs dans le candidat Iván Cepeda, ses adversaires conservateurs ont fait savoir qu’ils comptaient miser davantage sur la fracturation hydraulique et le pétrole s’ils étaient élus.
Si le programme de Petro a fait de cette question une priorité absolue dès le début de son mandat, la volonté de diversifier l’économie et de réduire la dépendance énergétique n’a fait que s’intensifier avec la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran.
Les termes « sécurité » et « souveraineté énergétique » revenaient sans cesse dans les discours officiels, soulignant l’urgence de développer les énergies renouvelables et de s’y appuyer davantage.
Global Witness et le Guardian ont récemment révélé que les cent plus grandes sociétés pétrolières et gazières mondiales ont engrangé plus de 30 millions de dollars par heure de profits non mérités au cours du premier mois de l’attaque américano-israélienne contre l’Iran — s’ajoutant aux milliards accumulés depuis le début de la guerre en Ukraine.
Pour Irene Vélez Torres, ministre colombienne de l’Environnement, « les combustibles fossiles ont toujours été utilisés comme une arme de domination géopolitique ». Bien que le gouvernement de Petro ait pris des mesures en 2024 pour mettre fin aux exportations de charbon vers Israël, la question de la réglementation des exportations vers les pays violant le droit international est restée largement absente des débats diplomatiques de haut niveau.
Le contraste était saisissant avec la société civile, où les syndicats, les ONG et les militant-es ont longuement abordé la question lors du sommet populaire. Dans sa déclaration collective, l’Institut palestinien pour la stratégie climatique souligne que « les combustibles fossiles sont acheminés, échangés, assurés et utilisés comme arme par le biais de systèmes de guerre, d’occupation et de pouvoir colonial. Tout cadre de transition incapable d’affronter cette réalité échouera à son test le plus élémentaire ».
Les limites de la technocratie
L’optimisme technologique — ainsi que la persistance des stratégies de marché « vertes » — ne semble pas encore avoir atteint ses limites. À Santa Marta, un clivage s’est clairement dessiné entre, d’une part, les appels lancés par la société civile à la base pour s’éloigner des « fausses solutions » et du capitalisme vert, et, d’autre part, une approche plus technocratique mettant l’accent sur des solutions axées sur le marché et la technologie.
L’hydrogène, l’expansion du nucléaire, le captage du carbone, la tarification du carbone et l’échange de quotas de carbone figuraient parmi les solutions proposées par les décideurs politiques, les universitaires et les ministres de pays tels que Singapour, la Suède et les Pays-Bas.
Pour Wim Carton, un écologiste politique dont les travaux avec Andreas Malm examinent comment la compensation carbone déplace la responsabilité plutôt que de réduire significativement les émissions, cela reflète un problème plus profond. « On suppose souvent que les marchés résoudront la crise s’ils sont correctement incités », a-t-il déclaré. « Mais cela néglige les rapports de force, les intérêts particuliers et la manière dont la demande est activement construite par les entreprises de combustibles fossiles. »
Les communautés présentes au Sommet des peuples ont constamment souligné que la transition doit être comprise avant tout comme une transformation sociale et politique, plutôt que comme une transformation purement technologique.
De son côté, Johan Rockström, président du groupe d’expert-es scientifiques, a présenté une vision axée sur l’élaboration de politiques, les mécanismes financiers et l’innovation technologique — y compris l’intelligence artificielle — afin de surmonter les contraintes politiques et socio-économiques.
Les messages du sommet des peuples se sont-ils donc perdus en cours de route ?
María Reyes, militante pour le climat et les droits humains au sein de l’Alliance of Non-Governmental Radical Youth (A.N.G.R.Y), a participé à des séances de haut niveau en tant que représentante de la jeunesse. Elle a décrit les discussions lors de ces séances privées comme étant axées sur des collaborations telles que les accords JETP (Just Energy Transition Partnership), qu’elle a critiqués comme étant « une stratégie de contrôle colonial ».
Les JETP sont des accords dans lesquels les gouvernements du Nord financent les transitions énergétiques dans les pays du Sud, principalement par le biais de prêts. Les critiques soutiennent qu’ils aggravent la dépendance à l’égard de la dette — qui constitue déjà une contrainte majeure pour la politique climatique dans les pays du Sud — tout en renforçant les relations financières et politiques inégales sous le couvert de la coopération climatique.
« Un pays du Nord investit dans un pays du Sud en échange d’une influence sur les réglementations, les lois et les infrastructures », a-t-elle expliqué. « Il y a encore beaucoup de confusion entre la réduction des émissions et l’élimination progressive des combustibles fossiles. Et pour nous, enfants et jeunes, il est important d’insister : le problème ne réside pas seulement dans les émissions, mais dans la logique extractiviste à la base du système. »
Cette rencontre a néanmoins marqué un tournant porteur d’espoir : non pas parce qu’elle a résolu la question de la sortie progressive des combustibles fossiles, mais parce qu’elle a mis le sujet sur la table. Les questions de l’annulation de la dette et de la suppression des subventions aux combustibles fossiles (qui s’élèvent actuellement à 1,2 billion de dollars par année) ont été abordées, et les participant-es ont convenu de présenter des feuilles de route pour une sortie progressive. Reste à voir si ces feuilles de route s’avéreront plus efficaces.
La prochaine conférence, prévue en 2027 à Tuvalu et coorganisée par l’Irlande, s’appuiera sur ce premier rassemblement et vise à compléter plutôt qu’à remplacer le processus des Nations Unies.
La tentative de Santa Marta de s’attaquer à l’économie des combustibles fossiles marque une étape importante vers ce que Torres a appelé une nouvelle « démocratie climatique mondiale ». Pourtant, la dilution continue des débats clés pourrait bien ralentir un processus déjà en retard. En particulier, des questions telles que la militarisation et les violations des droits de la personne risquent d’être mises de côté au profit de la « finance verte » et des opportunités d’investissement.
Les scientifiques préviennent déjà qu’un « super El Niño » pourrait intensifier davantage les phénomènes météorologiques extrêmes et faire grimper les températures mondiales à des niveaux records au cours de l’année à venir. Dans un monde de plus en plus marqué par la guerre, les rivalités géopolitiques et l’impunité, les ouvertures à la coopération restent vitales. Mais elles devraient faire davantage pour intégrer les perspectives du Sud et des peuples autochtones, parallèlement aux revendications plus radicales nécessaires pour faire face à l’expansion de l’autoritarisme alimenté par les combustibles fossiles.











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